LV. Pour LE 1°° DiMANCHE DE CARÉME
tousjours dans le sein de leur Pere celeste, s'il ne leur donne des suavités et ne tient leur bouche emmiellée ; elles ne peuvent vivre contentes ni en asseurance si elles ne recoivent sans cesse des consolations et jamais de peines. O que ma condition est miserable ! disent-elles ; je suis au service de Nostre Seigneur où je pensois vivre en repos, et cependant les tentations, et de diverses sortes, sont venues et ne font que me travailler ; mes passions m'importunent merveilleusement, bref, je n'ay pas une pauvre heure de vraye tranquillité.
Pensez-vous, mes cheres ames, leur peut-on respondre, qu'en la solitude et en la retraitte il ne se rencontre point de tentations ? O que vous estes bien trompées! Nostre divin Maistre ne fut point attaqué de l'ennemy tandis qu'il vivoit parmi les pharisiens et publicains, ains seulement lors qu'il se retira au desert. Il n'y a aucun lieu oü la tentation n'ayt acces ; ouy mesme dans le Ciel, oü elle nasquit dans le cœur de Lucifer et de ses Anges, et les jetta quant et quant dans la damnation et perdition. L'ennemy la porta au paradis terrestre ; avec icelle il fit descheoir nos premiers peres de la justice originelle dont Dieu les avoit doués. La tentation entra dans la congregation des Apostres mesmes : et pourquoy donques vous estonnerez-vous si elle vous attaque ?
Si vous eussiez esté du temps de Nostre Seigneur, je dis tandis qu'il vivoit de sa vie mortelle, et que rencontrant sa tres sainte Mere, nostre glorieuse Maistresse, elle vous eust laissé le choix d'un lieu pour faire vostre demeure, sans doute vous l'eussiez interrogée ainsy : Madame, où est vostre Fils ? Elle vous auroit respondu : Mon Fils est au desert; il y doit demeurer quarante jours, en jeusnant, veillant et priant continuellement *. O Madame, eussiez-vous reparti, je ne veux point d'autre lieu que le desert où est mon Sauveur. Mais si la Sainte Vierge vous eust demandé : Pourquoy desirez-vous ce lieu pour vostre demeure ? C'est parce que oü est Nostre Seigneur tous biens abondent, la consolation n'y manque point et la tentation n'y peut avoir entrée. O que vous estes bien trompées! c'est justement parce que nostre divin
* Matt., rv, s.
* Vita Patrum,1.I, Vita S.Ant., cc. xvxx, Vita S. Pach., C. XVII.
*Cf.tom.VIII hujus Edit., p. 249.
* Matt., rv, 3-10; Luce, iv, 2-13.
*Cf.tom.VIII hujus Edit., p. 199.
Sauveur y est que la tentation s’y trouve. Nous eussions bien eu de l’espouvante, car le diable y vint tout à descouvert ; il ne fit pas avec Nostre Seigneur comme avec saint Pacome ou avec saint Antoine, lesquels il effraya par des bruits et tintamarres qu’il fit autour d’eux, faisant fendre le ciel et la terre devant leurs yeux pour les faire craindre et fremir comme des enfans. Neanmoins ces saints Peres le rabattoyent et se moquoyent de luy et de ses artifices, prononcant quelques passages de l'Escriture Sainte *. Mais voyant sur la face de nostre cher Sauveur la force, la constance, la generosité et l’asseurance, le diable pensa bien qu'il ne gaigneroit rien de le traitter de la sorte; si qu'il vint visiblement à luy pour luy presenter ses tentatic .s avec une impudence nompareille *. Ce qu'il fit non seulement ces trois fois dont l'Evangile fait mention, ains plusieurs autres durant les quarante jours qu'il demeura au desert ; mais les Evangelistes se sont contentés de marquer ces trois *, comme estans les plus grandes et les plus signalées.
Helas, disent ces jeunes apprentifs de la perfection, que ferons-nous? Mes passions, que je pensois avoir mortifiées par la fervente resolution que j'avois faite de ne les plus suivre, me tourmentent grandement. Helas! il est vray ; tantost je suis pressé de chagrin, et un peu apres il me semble qu'il n'y a pas moyen de passer outre, tant le descouragement me poursuit. Mon Dieu, la grande pitié que le seul desir de la perfection ne suffise pas pour l'avoir, mais qu'il la faille acquerir à la sueur de nostre visage et à force de travail! Hé, ne sçavez-vous pas que Nostre Seigneur voulut estre tenté durant les quarante fours qu'il fut au desert, pour nous apprendre que nous le serions tout le temps que nous demeurerions au desert de cette vie mortelle, qui est le lieu de nostre penitence? car la vie du parfait Chrestien est une continuelle penitence *. Consolez-vous, je vous prie, et prenez courage, ce n'est pas maintenant l'heure du repos.
Mais je suis si imparfaite, dites-vous. Je le crois bien ; aussi ne pensez pas pouvoir vivre sans commettre des imperfections, d'autant que cela est impossible tandis que