LV. Pour LE 19° DIMANCHE DE CARÈME
Bernard *, celle des enfans. Les enfans, si vous y prenez garde, sont grandement craintifs dés qu'ils sont hors du sein de leur mere ; de sorte que s’ils voyent un chien qui abbaye, soudain ils se prennent à crier et ne cessent point qu’ils ne soyent aupres de leur maman. Entre ses bras ils vivent en asseurance et ne pensent pas que rien leur puisse nuire, pourveu qu'ils tiennent sa main *. Hé, donques, veut dire le Psalmiste, que craignez-vous, vous qui estes environnés de la verité et armés du fort bowclier de la foy qui vous apprend que Dieu est vostre « Pere tout puissant? » Tendez-luy la main et ne vous espouvantez point, car il vous sauvera et protegera contre tous vos ennemis. Ne voyez-vous pas que saint Pierre, quand il croyoit enfoncer dans la mer, apres qu'il eut fait cet acte si genereux de s'y jetter et de marcher sur les eaux pour s'approcher plus promptement de nostre divin Sauveur qui l'appelloit, soudain qu'il commenga à craindre et en mesme temps à s'enfoncer, Seigneur, s'escriat-il, sauvez-moy. Et tout incontinent son bon Maistre luy tendit la main, et par tel moyen le garantit du naufrage *. Faisons-en de mesme, mes cheres ames ; si nous sentons que le courage nous manque et que nous enfoncons dans nos tentations, crions à haute voix pleins de confiance : Seigneur, sauvez-moy, et ne doutons pas que Dieu ne nous fortifie et nous empesche de perir.
Il faut remarquer qu'il y en a aucuns, lesquels faisans les courageux (!) vont de nuit seuls en quelque part ; mais dés qu'ils entendent tomber une petite pierre du plancher, ou qu'ils oyent seulement courir une souris se prennent à crier : O mon Dieu * ! Qu'est-ce, leur dit-on, qu'avez-vous trouvé? J'ay ouy. Et quoy ? Je ne sçay. Ou bien il s'en rencontre d'autres qui, allans aux champs, dés qu'ils voyent de loin l'ombre des arbres s'espouvantent bien fort, croyant que c'est quelqu'un qui les attend. Chimere et enfance tres grande! Telles sont bien souvent les personnes qui viennent nouvellement au service de Dieu : elles font les hardies, il semble qu'elles ne
(1) Les neuf lignes suivantes sont inédites.
* Vide supra, p.200.
* Cf. Introd. a la Vi dev., Partie IV,c.vn, et Les Entretiens, tom. VI huj. Edit., pp. 38, 216.
* Matt., xiv, 39-31.
*Cf.tom.VIII hujus Edit., p. 250.
* Matt., xxvi, 31-35; Marc., xiv, 37-31; Luce, xxn, 33; Joan., xui, 37.
*Cf.tom.VIII hujus Edit., pp. 347, 348.
* Cf. tom. præced.
hujus Bdit., p. 81.
mangeront jamais assez le crucifix et que rien ne leur scauroit suffire ; elles ne pensent rien moins que de vivre tousjours,en repos et tranquillité, et que chose aucune ne pourra surmonter leur courage et generosité.
C'est ce qui arriva au pauvre saint Pierre, lequel estant encores fort enfant en la vie spirituelle, fit cet acte de generosité dont je parlois tantost ; mais il en fit encores un autre par apres qui luy cousta cher : ce fut lors que Nostre Seigneur annonçoit à ses Apostres comment il devoit souffrir la mort. Saint Pierre,qui estoit grandement prompt à parler mais lasche et coüard à faire, commenca à se vanter : Quoy, Seigneur, tu dis que tu dois aller à la mort?et moy aussi je net'abandonneray jamais*. Et le Seigneur poursuivant : Je seray fouetté. Et moy aussi pour l'amour de toy. Je seray couronné d'espines. Et moy aussi de mesme. Bref, il ne cedoit en rien à son bon Maistre, et plus Nostre Seigneur encherissoit sur la grandeur de ses peines, plus aussi il s'eschauffoit à asseurer qu'il en feroit autant. O Dieu, qu'il fut bien trompé quand il se vit si lasche et craintif en l'execution de ses promesses au temps de la Passion de son Sauveur ! Il eust bien mieux valu au pauvre saint Pierre de se tenir en humilité et de s'appuyer sur les forces de Nostre Seigneur, que non pas de se confier vainement en la ferveur qu'il sentoit pour lors *.
De mesme en arrive-t-il à ces jeunes ames qui tesmoignent tant d'ardeur en leur conversion : tandis que ces premiers sentimens de devotion durent elles font des merveilles*; il leur semble que rien n'est difficile au chemin de la perfection et que rien ne peut attiedir leur courage ; elles desirent tant d'estre mortifiées, d'estre bien esprouvées à fin de monstrer leur generosité et le feu qui brusle dans leur poitrine ! Mais helas, attendez un peu, car si elles entendent courir une souris, je veux dire, si la consolation et les sentimens de devotion qu'elles ont eus jusqu'alors viennent à se retirer, et si quelque petite tentation les attaque : Helas, disent-elles, qu'est-ce que cecy ? Elles commencent à craindre et à se troubler. Tout leur semble pesant si elles ne sont