LVIII. POUR LE JEUDI APRES LE 11° DIMANCHE DE CAREME
son Ascension *, de sorte qu’il vint comme un avorton** succeder à ce miserable Judas. Il ne fut pas instruit par le Sauveur mesme et ne vit point ses miracles, car il n’estoit pas des Apostres qui le suivoyent ; neanmoins il persevera fidellement et mourut tres saintement. Judas, au contraire, le plus felon et desloyal homme qui ayt jamais esté, d'Apostre devint apostat, commettant le plus execrable peché et la plus grande perfidie en vendant son bon Maistre.
(1) Tous nos anciens Peres monstrent la pesanteur et gravité de ce peché ; mais quoy que l’on en exagere la grandeur, si est-ce que l’on n’atteindra jamais à declarer quelle est son enormité. Nostre Seigneur parlant de Judas le nomme fils de perdition *, ce que saint Paul dit aussi de l’Antichrist *. Cecy est une phrase hebraïque. Qui dit enfant de consolation veut signifier de la plus grande consolation ou de tres grande consolation ; fils de joye s'entend de la plus grande joye ou de tres grande joye * : de mesme Judas estant tombé dans cette iniquité que de vendre son Seigneur et Maistre, est dit fiis ou enfant de perdition, c'est à scavoir de la plus grande ou tres grande perdition, telle que celle des diables, car il estoit pire qu'un diable ; aussi brusle-t-il avec eux dans les flammes eternelles. Voyla comme celuy de ces deux Apostres qui avoit esté le plus favorisé a apostasié, et l'autre, qui fut appellé à l'apostolat apres la mort de Nostre Seigneur, a perseveré. Grand sujet de craindre en toutes sortes d'estats et vocations, car par tout il y a du peril !
Quand Dieu crea les Anges dans le Ciel il les establit en sa grace, de laquelle il sembloit qu'ils ne devoyent jamais descheoir ; neanmoins Lucifer vint à se revolter, et luy et tous ses sectateurs refuserent de rendre à la divine Majesté la sujetion et obeissance de leur propre volonté, disant qu'ils ne se vouloyent point sousmettre, ce qui fut cause de leur ruine. Lucifer traisna apres soy
(1) Lesquatorze lignes suivantes sont inédites, ainsi que les lignes 8-27, p. 256; 37-39, P. 258 ; 1-15, p. 259 ; 17-27, p. 260, et 7-18, p. 263.
* Act., 1, 15-26. **I Cor., xv, 8.
* Joan., xv, 12.
* II Thess. , 11, 3.
* Cf. tom. VII huju Edit., pp. 386, 387
"C£.tom. VIII hujus Edit., p. 347.
* III Reg.,11,11,132, Iv,39-33; Sap., vn, 3, 17-34.
* Vide infra, p. 361.
* [1I Reg., x1, 1-8; II Esdr., ult., 36.
* Cf. Tr.de FAm. de Dien, 1. IV, c. 1; Les Controverses, tom. I hujus Edit.,
pp. $3, 53, et Les utretiens,tom.VI,
bi Cor., vu, 20.
dans les enfers la troisiesme partie des Anges *, qui estoyent innombrables ; et ceux qui estoyent au sein mesme de la gloire devindrent diables et furent condamnés aux peines eternelles. Voyla comme il y a eu du peril mesme dans le Ciel. Et l’homme dans le paradis terrestre, où Dieu l’avoit mis en sa grace, ne vint-il pas à en descheoir? car Eve, escoutant le serpent, print du fruit defendu, en presenta à son mary, et il en mangea
. contre la volonté de son Createur *.
Certes, c’est une chose espouvantable que la cheute de Salomon *. Luy, le plus sage de tous les hommes, à qui Dieu avoit si amplement donné son Esprit, sa sapience et la connoissance de toutes choses, luy qui penetroit jusques au centre de la terre, traittant si hautement de tout ce qui s’y trouve, et qui montoit jusques au cedre du Liban, luy qui parloit avec tant de sagesse non seulement des choses corporelles et materielles mais encores des spirituelles *! Ce qui se voit en cet admirable Livre de l’Ecclesiaste et en celuy de ses Proverbes qui sont tout remplis de sentences pleines d’une sapience telle que nous voyons clairement que personne n’en a jamais esté doué comme Salomon. D’autres ont peu parler avec plus de ferveur ou d'eloquence, mais quant à la sagesse, tant pour les choses transitoires que pour les spirituelles, il les a tous surpassés. Neanmoins il est descheu, comme nous dirons tantost *, et il est tombé dans l’iniquité, nonobstant toute la plenitude de l'Esprit divin qu’il avoit receu *.
Qui donques ne tremblera ? Y aura-t-il societé, Religion, Institut, Congregation ou maniere de vivre qui se puisse asseurer et dire exempte de crainte et apprehension de tomber dans les precipices du peché ? Et quelle compagnie, assemblée ou vocation trouvera-t-on qui soit exempte de peril? O Dieu, nulle que ce soit*. Il y a par tout à craindre et sujet de se conserver en grande bassesse et humilité. Tenez-vous bien à l’arbre de vostre profession chacun selon vostre vocation *; mais ne laissez pas de cheminer craintifs et comme à taston tout le temps de vostre vie, de peur que voulant marcher avec trop
Pam