‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 183 sur 322 · LVIII. Pour LE JEUDI APRÈS LE 11° DIMANCHE DE CARÈME · texte numérisé non relu

LVIII. Pour LE JEUDI APRÈS LE 11° DIMANCHE DE CARÈME

d'asseurance et de hardiesse vous ne tombiez dans les ruines du peché. Job, comme dit saint Gregoire *, demeurant juste entre les meschans avoit receu une grande grace de Dieu, car pour l’ordinaire l’on est tel que ceux avec qui l’on converse ; partant il avoit grand sujet de louer le Seigneur de ce qu’il le maintenoit dans le bien parmi les impies. C’est une chose perilleuse de vivre dans le monde en la conversation des meschans ; c'est pourquoy demeurer bon parmi iceux sans descheoir de la grace est une faveur tres speciale de Dieu, et pour ce, dit saint Hierosme *, il en retire plusieurs hors de ce siecle et les appelle dans le desert où ils n’ont point la societé des pervers.

Or, ceux qu’il a placés en quelque bonne et sortable vocation ont un grand sujet de le louer et remercier, il est vray, car ils ont receu un singulier benefice d'estre separés de la compagnie des meschans et associés avec les bons ; mais sont-ils hors de danger ? O non. Et pourquoy ? Parce qu'il ne suffit pas d'estre en cette sainte vocation et admis avec les bons si l'on n’y persevere *. Or, ce bienfait de la perseverance est tres grand, d'autant que quand on vient à manquer à la grace en telle maniere de vieles cheutes en sont plus graves et perilleuses, comme ont esté celle des Anges dans le Ciel, celle d'Adam dans le Paradis terrestre et de Judas au college de Nostre Seigneur. Chose estrange que dans l'Eglise triomphante (non pas triomphante pour lors, mais angelique), parmi des esprits si purs, doués d'une si noble et excellente nature, parmi une si sainte compagnie où il n'y avoit aucune occasion de peril, sans tentation ni suggestion des esprits malins, car il n'y en avoit point encores, il y ayt eu un si petit nombre d'Anges qui ayent perseveré, et que la troisiesme partie se soit revoltée contre Dieu et ayt esté precipitée dans les enfers! Chose espouvantable aussi que Judas, qui avoit esté appellé du Sauveur mesme à l'apostolat, ayt commis un si execrable peché et une si estrange trahison que de vendre son Maistre au temps qu'il alloit en sa compagnie, qu'il oyoit sa parole et qu'il voyoit les ceuvres merveilleuses

* In Job, initio,

* Ep. xiv, ad Heliod., 886, 10; alibi.

* Matt., x, 22, xxiv, 13; II Petri, 1, 10.

*Cf.tom.VIII hujus Edit, Ser. CXXXI.

*S.Aug., De Divers.

Qnsest. octog. tribus, qu. xxx.

qu'il faisoit ! Ce sont des exemples qui doivent faire trembler toutes sortes de personnes, de quel estat, condition ou vocation qu'elles soyent.

Mais voyons encores la ressemblance qu'il y a au progres de la vie du mauvais riche et de Judas. Le premier esloit riche, dit l'Evangile, et avaricieux *. Pour bien entendre cecy il faut que vous scachiez qu'il v a deux sortes d'avarice : l'une est temporelle, et c'est celle par laquelle on a une avidité d'acquerir les biens, les honneurs et commodités de cette vie : d'où vient que l'on en voit tant dans le monde qui ne pensent et semblent n'avoir autre chose à faire icy bas qu'à amasser des richesses et à mettre mayson sur mayson, pré sur pré, champ sur champ, vigne sur vigne, tresor sur tresor. C'est à telles sortes de gens que le Prophete * dit à l'oreille: O fols que vous estes, crovez-vous que le monde ne soit fait que pour vous ? Comme s'il disoit : O miserables, que faites-vous ? Pensez-vous tousjours demeurer en la terre, ou n'y estre que pour amasser des biens temporels? O certes, vous n'estes point creés pour cela.

Hé quoy, dit la prudence humaine, le ciel, la terre et par consequent tout ce qui se trouve en icelle, n'est-il pas fait pour l'homme, et Dieu ne veut-il pas que nous en usions ? Il est vray que Dieu a creé le monde pour l'homme avec intention qu'il usast des biens qu'il trouveroit en iceluy, mais non point à fin qu'il en jouist comme si c'estoit sa fin derniere. Il crea le monde avant que de creer l'homme, car il luy voulut preparer un palais, une mayson et demeure dans laquelle il se peust loger ; ensuite il le declara maistre de tout ce qui est en iceluy, luy permettant de s'en servir, mais non pas en telle sorte qu'il n'eust point d'autre pretention, car il l'avoit creé pour une fin plus haute qui est luy mesme. Neanmoins la cupidité et avarice a tellement renversé le cœur de l'homme qu'il est venu à ce point de vouloir « jouir de ce dont il devroit user et user de ce dequoy il devroit jouir *. »

C'est une grande pitié à qui taste le pouls de la pluspart des mondains et à qui regarde un peu de pres les

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