‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 187 sur 322 · LVIII. POUR LE JEUDI APRÈS LE 11° DIMANCHE DE CARÉME · texte numérisé non relu

LVIII. POUR LE JEUDI APRÈS LE 11° DIMANCHE DE CARÉME

dites qu'il est larron il ne s'en pique pas; si qu'il est desbauché il ne s'en soucie point et ne fait que s'en rire; mais si vous dites qu'il est poltron il s'en offensera et ne l'endurera pas, scachant bien que c'est la plus grande injure qu'on luy puisse faire, d'autant que la poltronnerie est tout à fait contraire à sa profession. Si on taxe les riches du monde d'estre avaricieux ils ne s'en mettent pas beaucoup en peine; mais de voir l'avarice dans l'apostolat et d'accuser un Religieux de ce vice, cela est un tres grand blasme, car c'est vendre Nostre Seigneur que d'estre avare en la Religion. Et pourquoy ? Parce que l'avarice est tout à"fait contraire à la profession religieuse.

Quelques uns demandent quelle a esté la cause de la cheute de Judas et par où elle a commencé, et c'est icy mon troisiesme point. C'est une chose tres difficile de declarer quels sont les commencemens de la cheute des pecheurs * ; il est neanmoins tres asseuré, comme disent les theologiens, que ce n'est pas que la grace leur ayt manqué, ains ce sont eux qui ont manqué à la grace *; mais de scavoir comme ils ont commencé à luy manquer, c'est bien difficile. |

Quelques anciens Peres disent que cela peut arriver pour avoir rejetté un advertissement, une inspiration ; car quoy que ce rejet ne soit qu'un peché veniel qui ne nous oste pas la grace, neanmoins il en empesche le cours, la ferveur s'amoindrit, on s'affoiblit contre les vices ; si qu'aujourd'huy que vous manquez à la grace luy refusant vostre consentement et commettant ce peché veniel, vous vous disposez à en commettre bien tost un autre, et par la multitude des veniels à tomber petit à petit dans les mortels, et par iceux à perdre la grace *. O Dieu, que c'est une chose redoutable que le peché, pour petit et leger qu'il puisse estre ! C'est ce qui faisoit dire à ce grand saint Bernard * : Marchez tousjours et gardez de vous arrester ; allez tousjours plus avant, car il est impossible de demeurer en un mesme estat en cette vie *; celuy qui n'avance pas, il faut de necessité qu'il recule. Aussi le Saint Esprit donne ces advertissemens : Que

*Cf.tom.VIII huju Edit., pp. 345-347

* Cf. supra, p. 249

* Cf. Tr.del'Am.« Dien, 1. IV, c. n.

*Ep.ccuiv, ad Gu:

rinum. Cf. Trait de l'Am. de Die l. III, c. 1.

* Job, xiv, 2.

* I Cor., x, 15.

** A poc., 111, 11.

* II Petri, 1, 10.

*Cf.tom. VIII hujus Edit., p. 356.

* Cf. tom. præced.

hujus Edit., p. 374.

260 SERMONS RECUBILLIS

celuy qui est debout prenne garde de ne point tomber *. Tiens ce que tu as**. Ayez soin et travaillez, à fin d'asseurer par bonnes œuvres vostre vocation”. Advertissemens qui nous doivent faire vivre en grande crainte et humilité en quel lieu et estat que nous soyons *, et dresser souvent nos cœurs vers la divine Bonté pour invoquer son secours, faisant le plus d’eslans de nos esprits en Dieu que nous pourrons, souspirant apres luy par frequentes prieres et oraisons.

D'autres disent qu'on tombe dans les ruines du peché à cause des inclinations mauvaises qui sont en l'homme. Il est vray que nous avons tous des inclinations au mal: les uns sont portés à la colere, les autres à la tristesse, d'autres à l'envie, d'autres à la vanité et vaine gloire, d'autres à l'avarice ; et si nous vivons selon telles ou semblables inclinations nous sommes perdus. Mais, me dira quelqu'une, j'ay une grande inclination à la tristesse. Or sus, il faut travailler pour vous en desfaire. Une autre dira : Et moy je suis si joyeuse que je ris à tout propos. Hé bien, la grace de Dieu vous manque-t-elle pour mortifier cette inclination que vous avez à rire? Mettez la main bien avant dans le cœur où sont ces passions de la joye, de la tristesse, de la vanité ou de la colere, travaillez avec le secours de Dieu, et vous les rangerez toutes à la rayson. Mais j'ay tant de mauvaises inclinations ! Et quel est celuy qui n'en a pas ? N'avez-vous pas la grace divine pour les combattre ? Il y en a d'autres qui s'excusent sur leur naturel : Hé, disent-ils, nous ne scaurions jamais rien faire qui vaille, nous avons un si mauvais naturel *. Mais la grace ne va-t-elle pas au dessus de la nature? Saint Paul avoit un naturel aspre, rude et revesche ; neanmoins la grace de Dieu le renversa, et se saisissant de ce naturel revesche, elle le rendit d'autant plus ferme au bien qu'il entreprit, et si courageux et invincible en toutes sortes de peines et de travaux que rien ne peut esbranler son courage, de maniere qu'il devint un grand Apostre, tel que nous l'honnorons à present. En somme, ni le naturel ni les inclinations ne nous peuvent point empescher d'arriver à la perfection de la

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