LVIII. Pour LE JEUDI APRÈS LE 11° DIMANCHE DE CARÉME
vie chrestienne, quand on veut se prevaloir de la grace pour les mortifier et les assujettir à la rayson*; mais
quand nous vivons selon ces inclinations mauvaises nous:
nous perdons. Or, Judas avoit entr'autres celle de l'avarice, et vivant selon icelle il se perdit.
Plusieurs recherchent la cause de la cheute de Salomon, et il y a diverses opinions sur cecy. Entre toutes les raysons qu’on en rapporte je me contenteray d'en toucher une qu'il dit luy mesme*: Je n'ay jamais refusé à mes yeux de regarder ce qu'ils avoyent desir de voir. Comme s'il vouloit dire: J'estois un grand roy, j'avois plusieurs choses propres à recreer ma veué, les magnifiques et somptueux palais qui m'appartenoyent, les tapisseries, la varieté des riches vestemens, en somme fe ne refusois rien à mes yeux de tout ce qu'ils desiroyent. De là nous pouvons conclure que la mort entra par ses yeux * et que cecy fut la cause de sa cheute *, car par les yeux entre la convoitise, et avec icelle toutes sortes de maux. Mais, mon Dieu, je pense que je passeray l'heure.
Or sus donques, Judas descheut de la grace; d'Apostre qu'il estoit il devint apostat, et, connoissant sa faute, il se desespera et se pendit * et fut, comme le mauvais riche, enseveli aux enfers. Les Apostres s'estans assemblés par le commandement de Dieu, apres beaucoup de ceremonies en esleurent un autre pour occuper sa place. Je diray encores quatre mots sur cecy. Saint Pierre, le chef des Apostres, les fit reunir avec les disciples de Nostre Seigneur qui estoyent en tout six vingts *, et ce à dessein d'en choisir un des six vingts, ou plustost des cent neuf, car il ne faut pas compter les Apostres qui estoyent onze. Lors saint Pierre dit, parlant aux disciples : Il nous faut choisir un d'entre vous pour mettre en l'apostolat à la place de Judas qui l'a quitté et s'est fait apostat.
Nous sommes donques enseignés que bien que Judas quittast l'apostolat, neanmoins l'apostolat ne perit pas pour cela, il demeura tousjours en estre ; car le college des Apostres dura non seulement pendant la vie de Nostre Seigneur qui les appella et les receut, mais apres sa mort
* Cf. Entret. XVII Traitté de PAm.d Dien, 1. XII, c. 1.
* Eccles., n, 10.
* Cf. Jerem., ix, 31
*Cf.tom. VIIIhuju Edit., p. 347.
* Matt., xxvi, 4, 5; Act., t, 18. (5
* Act., 1, 15.
* Cf. supra, p. 130.
* Videsupra, p.260.
262 SERMONS RECUBILLIS
ils en esleurent un autre pour remplacer le traistre. Cecy est fort propre à confondre les huguenots qui disent que l'apostolat a manqué quand les Apostres sont morts; ce qui est tres faux, car encores qu'ils soyent morts, l’apos-tolat ne l'est pas, puisque de mesme que saint Pierre et tous les autres Apostres et disciples estans assemblés en choisirent un pour succeder à Judas, celuy là pouvoit aussi en choisir un autre, et cet autre un autre, et ainsy consecutivement; de sorte que l'apostolat a passé jusqu'à nous et durera jusques à la fin du monde *. D'où nous devons tirer cet advertissement, de travailler soigneusement à bien garder nos vocations, de peur que venant à descheoir, un autre ne soit mis en nostre place. Si vous quittez la Religion, la Religion ne manquera pas pour cela, car la Providence divine en envoyera une autre pour occuper vostre place; mais si vous la quittez, où irez-vous? Je ne scay. Il y a un grand danger que delaissant la place que vous aviez eri la Religion, vous ne perdiez par consequent celle qui vous estoit préparée au Ciel, et que, comme Judas, vous ne l'ayez dans les enfers. Pour ce, feneq bien ce que vous avez et gardez qu'une autre ne l'emporte* ; conservez vostre vocation et prenez garde qu'une autre ne vous l'oste. Veillez continuellement sur vos exercices, observez soigneusement vostre maniere de vivre, servez fidellement Dieu en cette vocation, de peur qu'elle ne vous eschappe ; car si vous la perdez elle ne se perdra pas pour cela, mais une autre vous succedera et en heritera.
Or, les Apostres en choisirent deux : l’un s'appelloit Joseph, surnommé Barsabas, et l'autre Mathias qui n'estoit point autrement surnommé, mais certes, c'estoit un beau nom que le sien. Joseph estoit juste et craignant Dieu, homme d'une extraordinaire sainteté et pureté de vie, si qu'il estoit en grande estime parmi les Apostres et disciples. Comme ils estoyent tous deux d’une singuliere vertu, il y eut un peu de difficulté pour scavoir lequel on retiendroit, tellement que pour mieux rencontrer ce qui estoit de la volonté de Dieu ils les mirent au sort. (Il y auroit plusieurs choses à dire sur le sort, mais