LX. Pour LE JEUDI APRÈS LE 111° DIMANCHE DE CARÉME
Mais avant de passer aux maladies corporelles, il faut que je guerisse, ou du moins que je donne le remede propre à la guerison d’une maladie spirituelle qui se trouve en plusieurs personnes, touchant la consideration des choses qu’on medite. Cecy sera par forme d’entrée en mon discours, et je me serviray des paroles de saint Paul au sujet de Melchisedech ; je m'en serviray, dis-je, comme d’une « preface armée, » selon l’expression de saint Hierosme *, à sçavoir, d’une preface qui ayt ses armes et qui porte en teste le morillon. Le grand A postre donc appelle Melchisedech roy de paix et roy de justice*; puis il adjouste qu’il estoit sans pere, sans mere, sans genealogie, sans commencement et sans fin. Or, plusieurs esprits bigearres et niais ont fait des heresies sur ces paroles, croyant, voire disant que Melchisedech n'estoit point un homme, qu'il n’avoit pas un vray corps comme nous, et luy ont quant et quant voulu attribuer la divinité, comme s'il eust esté Dieu *, ce qui est faux ; car, d'apres saint Paul, c'estoit un homme juste et paisible, et n'y a point de difficulté qu'il ne fust semblable aux autres. Voyla comme il ne se faut pas trop avancer en l'interpretation de l'Escriture pour en tirer plusieurs sens : disons donques quelque chose sur la facon de se comporter en la meditation d'icelle.
On peut considerer la sainte Bible, c'est à dire les mysteres qu'elle contient, et principalement les Evangiles, en deux manieres. La premiere est de se servir des considerations pieuses dressées par plusieurs qui ont eu la conduite des ames, lesquels ont fait de belles conceptions tant sur la vie et mort de Nostre Seigneur que sur les autres mysteres de nostre foy, conceptions dont on peut user en la meditation. Il y en a encores beaucoup en ce temps icy * qui conduisent les ames, et d'autres à qui le Saint Esprit depart aussi de saintes et devotes pensées, lesquelles ils nous dressent pour nostre usage; car le mesme Dieu qui estoit hier est encores aujourd'huy* pour faire tout autant de graces et faveurs aux hommes de cet aage comme à nos peres anciens.
En cette facon de mediter il se faut beaucoup servir
* Przefat. in Lib.Samue] et Mal. Cf.
Defense, etc., l.III, C. vin, ante med.
* Heb., vu, 1-3.
* Vide S. Epiphan., Hæres.xxxv, al.Lv.
Cf. Defense, etc., 1. I, c. ur.
*Cf. Introd. a la Vie dev., Partie II, c. 1.
* Heb., xir, 8.
de l'imagination et ratiocination, c'est à dire se representer diverses choses selon l'Evangile ou le mystere que l'on medite, comme ont fait plusieurs que l'on peut pieusement croire. On s'imagine, par exemple, tant de larmes qui se jetterent en la Passion au rencontre du Fils et de la Mere, quand le Sauveur portoit sa croix sur le mont de Calvaire, et tant d'autres qui se verserent à la flagellation et au pied de la croix. Pour representer les convulsions et les douleurs de la tres sainte Vierge Nostre Dame, les uns se la sont figurée toute alarmée, toute pasmée et defaillie de douleur à la mort de son Fils, et nos peintres l'ont ainsy representée au pied de la croix, comme s'il luy eust pris quelque foiblesse ou defaillance ; ce qui ne luy arriva jamais ni en la vie ni | * Cf. tom. præced. en la mort de Nostre Seigneur *, car, dit l'Evangeliste, SRE dida elle demeura ferme et debout au pied de la croix *. C'est donques une imagination que nos peintres ont fait qui n'est non plus veritable que celle par laquelle quelques uns peignent le bon larron attaché à la croix avec des cloux, ce qu'ils ne veulent pas faire du mauvais, comme s'il ne le meritoit pas ; et telles autres suppositions sur la Sainte Escriture, lesquelles sont heteroclites et dangereuses et dont il faut user sobrement ; de mesme de ce qu'on pretend des trois Maries.
(1) Or, je ne dis pas qu'il ne se faille servir de l'imagination pour mediter, ni des considerations pieuses qui nous ont esté laissées par les saints Peres et par tant de bonnes ames. Puisque ces saints et grans personnages les ont faites, qui n'osera s'en servir, et qui refusera de penser ou croire pieusement ce que pieusement ils ont creu ? O certes, il faut aller asseurement apres des personnages de telle authorité. Mais l'on ne s'est pas contenté de ce qu'ils ont laissé, ains on a fait plusieurs autres imaginations ; .c'est icy où il faut prendre garde pour n'en pas user dans la meditation à tort et à travers, selon nostre fantasie, ains sobrement, selon l'advis de
(1) Cet alinéa, moins un seul membre de phrase, a été inséré dans l'Entretien Des Sacremens, ainsi que les lignes 9-14 de la page suivante. (Voir au tome VI de cette Edition, les pp. 350, 351 et la Table de correspondance.)