‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 203 sur 322 · LX. POUR LE JEUDI APRÈS LE 11° DIMANCHE DE CARÉME · texte numérisé non relu

LX. POUR LE JEUDI APRÈS LE 11° DIMANCHE DE CARÉME

ou fion de la saignée. Les moines qui se sont consacrés au service de Nostre Seigneur, adjouste-t-il, ne doivent plus avoir soucy des maladies corporelles, mais bien des spirituelles, et pour les premieres il leur faut s'en remettre à la providence de Dieu qui les permet, et au soin

des Superieurs qui ont charge d'eux. Ils ne doivent user

ni de medecin ni de medecine ; cela estant propre aux gens du monde de faire venir avec grand empressement les medecins, et d'employer frequemment des remedes, mais aux moines il ne leur est point licite. S'ils sont malades en sorte qu'il soit necessaire de prendre aucune chose pour leur soulagement, ils pourront se servir de quelques herbes, comme de bourrache ou autre, que scay-je moy ? Et si la maladie estoit grande on leur pourroit bailler un peu de vin *. Ce qui monstre que les moines de ce temps là n'usoyent point de vin ni de viande, comme estans contraires à la pauvreté evangelique. Saint Bernard paroist bien austere en cecy, mais il l'est encores davantage en ce qu'il leur escrit par apres en la mesme epistre : Que s'il vous semble que je sois trop rigoureux, je vous diray qu'en ce que je vous dis, f’ay l'Esprit de Dieu et que c'est avec iceluy que je vous parle. Cecy est bien considerable ; car si ce saint Pere leur eust mandé qu'il leur parloit selon son sentiment, il n'eust pas esté si austere ; mais non : Je ne vous parle point, asseure-t-il, selon mon sentiment, « mais en ce que je vous dis, 74 me semble que j’ay l'Esprit de Dieu *. » Ailleurs * il respond à l'objection de ceux qui luy pouvoyent repliquer que l'Apostre saint Paul, qui avoit pourtant l'Esprit de Dieu, commandoit à son disciple Timothée de boire du vin quand il luy escrivoit en cette sorte *: Mon cher fils et tres aymé frere, nous vous ordonnons de laisser de boire de l'eau et de vous servir d'un peu de vin pour fortifier vostre estomach qui est affoibli par l'eau que vous avez beu. Ce grand et digne Evesque Timothée s'estoit en effect reduit en de grandes infirmités par ses jeusnes et austerités ; et maintenant, pour tout soulagement et medecine, saint Paul luy conseille de se servir d'un peu de vin. Nous voyons par cecy que ce

* Cf. Serm.in obitu Humberti, $ 4.

* I Cor., va, ult.

*Serm.xxx in Cant., $ ult.

* I Ep., v, 23.

grand Saint ne beuvoit que de l'eau avant ce temps là, comme saint Bernard le depose aussi de ses Religieux, desquels il asseure qu'ils ne prenoyent point de vin sinon en cas de necessité, et alors ils en usoyent par forme de remede, tout ainsy que saint Paul l'ordonnoit à son cher disciple. Si vous m'objectez, dit saint Bernard, que l'Apostre enjoignit l'usage du vin à Timothée, je vous respondray qu'il scavoit bien que Timothée estoit Timothée ; « donnez-moy donc un Timothée en ce temps cy, et nous luy permettrons » le vin, voire nous luy en ordonnerons l'usage, et non seulement du vin, mais encores « de l'or potable » s'il en est besoin. O certes, les Religieux et Religieuses de saint Bernard, non plus que les autres, ne sont plus comme ils estoyent alors. L'on n'est pas si rigoureux maintenant comme autrefois; chacun veut avoir l'usage du vin et se servir des medecines et des medecins.

Il est vray que ces choses ne sont pas si rares en nostre aage qu'elles l'estoyent pour lors; car il n'y avoit que fort peu de medecins et quelquefois un seul en toute une province, de sorte que quand on le vouloit trouver ou consulter il failloit courir de costé et d'autre, ce qui ne se pouvoit faire sans grans frais : l'on n'en pouvoit avoir un à moins de cent escus. Les medicamens aussi estoyent grandement chers; c'est peut estre la cause pour laquelle les anciens Religieux s'en servoyent si peu. Mais il n'en prend pas ainsy en ce temps ; car outre que les drogues sont à meilleur prix, les medecins ne sont point non plus si rares ; de là vient qu'on les employe plus facilement, si que pour le moindre mal il faut se medicamenter et courir à la haste pour appeller le medecin. Il est vray aussi que l'on est bien plus tendre et douillet qu'autrefois ; et ce seroit encor peu si l'on usoit seulement des medecines et des medecins selon que nos Superieurs l'ordonnent. Mais l'on ne se contente pas de cela, ains on veut se gouverner selon sa fantasie : on a tant de soin de soy! On s'inquiete et s'empresse à rechercher des moyens pour sa guerison, on voudroit volontiers sçavoir tout ce qui nous est propre ou non, connoistre tous les remedes du monde pour s'en servir, et pretendroit- on que chacun s'y employast.

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