‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 208 sur 322 · LXI. Pour LE iv* DIMANCHE DE CARÉME · texte numérisé non relu

LXI. Pour LE iv* DIMANCHE DE CARÉME

des consolations, ains ont le courage de le suivre encores parmi les deserts jusques sur la cime de cette haute montagne. Plusieurs virent le Sauveur tandis qu’il alloit instruisant et guerissant les hommes, et ne le suivirent pourtant pas ; d’autres le voyant le suivirent, mais seulement jusqu’au pied de la montagne, se contentant de l'accompagner en la plaine et és lieux aggreables et faciles ; mais plus heureux mille fois ceux qui le virent et le suivirent non pas seulement jusqu'au pied de la montagne, ains transportés de l'amour qu'ils luy portoyent, monterent avec luy, despourveus de tout autre soin que de luy plaire, car ils meriterent que la divine Bonté prinst soin d'eux, et de leur faire mesme un festin miraculeux de peur qu'ils ne vinssent à defaillir de faim.

Il sembloit en effect que plusieurs deussent tomber en defaillance, ayant suivi nostre cher Maistre trois jours et trois nuits sans boire et sans manger *, pour l'extreme suavité qu'ils recevoyent d'ouyr ses divines paroles ; et encores que leurs necessités fussent tres grandes, si n'y pensoyent-ils point. O que ces troupes estoyent aymables en cette prattique si parfaite du delaissement total d'elles mesmes entre les bras de la divine Providence! N'ayons pas peur que Dieu leur manque, car il en prendra soin et en aura compassion, ainsy que nous verrons tantost en la suite de nostre discours. Je le dresse donc sur la confiance que ceux qui pretendent à la perfection doivent avoir en la Providence pour ce qui regarde les necessités spirituelles, d'autant que j'ay parlé d'autres fois, je pense en ce mesme lieu, de cette providence generale que Dieu a pour tous les hommes, et de la confiance que nous devons avoir en luy pour les choses temporelles. Ce que nous deduirons sera aussi plus utile pour le lieu où nous sommes.

Je dispose ce que j'ay à dire en trois ou quatre points, au premier desquels je considere la bonté de ce peuple qui accompagnoit Nostre Seigneur sans aucun soin ni pensée sur eux mesmes, laissant leurs maysons et tout ce qu'ils avoyent, attirés de l'affection et du contentement qu'ils prenoyent d'ouyr sa parole. O que c'est une bonne

* Cf. Matt., xv, 32.

* Joan., vin, 47.

* Cf. Matt., xix, 38,

Cf. Les Entretiens, tom.Vihujus Edit.

marque à un Chrestien de se plaire à entendre la parole de Dieu * et de quitter tout pour le suivre ! On peut sans doute pretendre et parvenir à la perfection en demeurant au monde et faisant soigneusement ce qu’on doit faire selon sa vocation ; mais pourtant c'est une chose tres certaine que le Sauveur n'exerce pas envers ceux-là une providence si speciale, ni n'en a pas une sollicitude si particuliere comme de ceux qui abandonnent encores tout le soin d'eux mesmes pour le suivre plus parfaittement *. Ceux cy ont une plus grande capacité que les autres pour bien entendre la parole de Dieu et estre attirés par la douceur de ses suavités. Tandis que nous avons soin de nous mesmes, je dis un soin plein d'inquietude, Nostre Seigneur nous laisse faire; mais quand nous le luy laissons il le prend tout à fait, et à mesure que nostre despouillement est grand ou petit sa providence l'est de mesme envers nous *.

Je ne dis pas tant cecy pour ce qui est des choses temporelles comme pour les spirituelles ; luy mesme l'enseigna à sa bien aymée sainte Catherine de Sienne*: « Pense en moy, » luy dit-il, « et je penseray en toy. » O qu'heureuses sont les ames qui sont si amoureuses de Nostre Seigneur que de bien suivre cette regle de penser en luy, se tenant fidellement en sa presence, escoutant ce qu'il nous dit continuellement au fond du cœur, obeissant à ses divins traits et attraits, mouvemens et inspirations, respirant et aspirant sans cesse au desir de luy plaire et d'estre sousmises à sa tres sainte volonté ; pourveu toutefois que cela ne soit point sans cette divine confiance en sa toute bonté et en sa providence, car il nous faut tousjours demeurer tranquilles, et non point troublés ni pleins d'anxieté apres la recherche de la perfection que nous entreprenons.

Considerez, je vous prie, ces troupes qui suivent nostre cher Maistre jusques sur la montagne : avec quelle paix et quelle tranquillité d'esprit elles vont apres luy ! Pas un ne murmure ni ne se plaint, bien qu'il sembloit qu'ils deussent exhaler l'ame à force de langueur et de faim. Ils souffrent beaucoup, et si, ils n'y pensent pas,

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