LXI. Pour LE 1V* DIMANCHE DE CARÉME
tant ils sont attentifs à l'unique pretention qu'ils ont d'accompagner Nostre Seigneur par tout où il ira. Ceux qui suivent ce divin Sauveur les doivent imiter en cela, retranchant tant de soucis, tant d’anxietés pour ce qui regarde leur avancement, tant de plaintes qu'ils font de se voir imparfaits. O mon Dieu, ils sont si viste cassés et recreus dés qu'ils ont un peu travaillé! Il ne leur semble jamais de parvenir assez tost à ce festin delicieux que Nostre Seigneur doit faire là haut, sur la cime de la montagne de la perfection. Ayez patience, peut-on dire à ces bonnes gens, quittez un peu le soin de vous mesme et n'ayez pas peur que rien vous manque ; car si vous vous confiez en Dieu 7/ aura soin de vous* et de tout ce qui sera requis à vostre perfection. Jamais nul n'a esté trompé qui se soit confié en luy et en sa providence *.
Hé, ne voyez-vous pas que Jes oyseaux, lesquels ne moissonnent ni ne recueillent, et qui ne servent à rien qu'à recreer l'homme par leur chant, ne laissent pas pourtant d'estre nourris et sustentés par l'ordre de cette divine providence *? Vous scavez que l'on tient de deux sortes d'animaux dans les maysons : les uns pour l'utilité, et les autres pour le simple playsir que l'on en tire. Par exemple, on a des poules pour pondre, et des rossignols ou tels autres oyselets dans des cages pour chanter; tous sont nourris, mais non pas à mesme fin, car les uns le sont pour l'utilité et les autres pour le playsir *. |
Entre les hommes c'en est de mesme. L’Eglise est la mayson du Pere de famille qui est Nostre Seigneur et Maistre ; il a un soin tres grand de pourvoir aux necessités de tous les fidelles qui y sont associés, avec cette difference neanmoins, qu'entre eux tous il en choisit quelques uns qu'il veut estre tout à fait employés à chanter ses louanges et qui pour cela soyent desgagés de tout autre soin*. C'est pourquoy il a ordonné que nous fussions sustentés et nourris par le moyen des dismes qui se recueillent sans sollicitude ; je veux dire nous autres qui, estans consacrés à son service, sommes les oyseaux propres à recreer sa divine Bonté par le
* I Petri, ult., 7.
* Eccli, n, 11.
* Matt., vi, 26.
* Cf. tom. præced.
hujus Edit., pp. 49, 333, 335-
*Cf.tom. VIIIhujus Edit., p. 206.
* Pss.xCv,I,XCVII,I, CXLIX, I.
* Matt., v, ult.
* [bid., xx, 16, xxr,
*Cf. Les Entretiens, tom. VI hujus Edit., PP. 50, 51, 106-110, 210,216, ettom.IX, p. 263.
* Cf.Introd.a la Vie dev.,tom. III hujus Edit., p. 326.
moyen de nostre chant et des contintelles louanges que nous luy donnons. Les Religieux et les Religieuses que sont-ils autre chose sinon des oyseaux en cage pour repeter sans cesse les louanges de Dieu ? Nous pouvons dire que tous les exercices de la Religion sont autant de cantiques nouveaux * qui nous annoncent les divines misericordes, et qui nous provoquent continuellement à magnifier la divine Majesté en reconnoissance de la speciale et toute particuliere providence qu'elle a eué pour nous, nous ayant retirés d'entre le reste des hommes pour plus aysement et tranquillement suivre le Sauveur sur la montagne de la perfection.
Tous y sont appellés, puisque Nostre Seigneur a dit parlant à tous * : Soyez parfaits comme vostre Pere celeste est parfait. Mais en verité nous pouvons bien dire ce qui est dans le saint Evangile*: Plusieurs sont appelles, maïs peu sont esleus ; plusieurs aspirent à la perfection, mais peu y parviennent, d'autant qu'ils ne marchent pas comme il faudroit, ardemment mais tranquillement, soigneusement mais confidemment, c'est à dire, plus appuyés sur la divine Bonté et sur sa providence que non pas sur eux mesmes et sur leurs ceuvres. I] faut avoir une grande fidelité, mais sans anxieté ni empressement; nous servir des moyens qui nous sont donnés selon nostre vocation, et puis nous tenir en repos pour tout le reste*; car Dieu, sous la conduite duquel nous nous sommes embarqués, sera tousjours attentif à nous pourvoir de ce qui nous sera necessaire. Quand tout nous manquera, lors Dieu prendra soin de nous, et tout ne nous manquera pas, puisque nous aurons Dieu qui doit estre nostre tout.
Les enfans d'Israél n'eurent pas la manne jusques à tant qu'ils n'eurent plus de la farine d'Egypte * ; et cecy est le second point. Dieu fera plustost des miracles que de laisser sans secours, tant spirituel que temporel, ceux qui se confient pleinement en sa divine providence ; mais neanmoins il veut que nous fassions de nostre costé ce qui est en nous, c'est à dire il veut que nous nous servions des moyens ordinaires pour nous perfectionner,