‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 219 sur 322 · LXII. POUR LE JEUDI APRES LE IV? DIMANCHE DE CARÉME · texte numérisé non relu

LXII. POUR LE JEUDI APRES LE IV? DIMANCHE DE CARÉME

luy mesme * : Je me sens pressé de deux desirs du tout contraires, lesquels me travaillent sans cesse et me font bien de la peine, dont l’un est de sortir de cette vie pour m'en aller jouir de la douce presence et veué de mon Maistre. Oh! quand sera-ce donques que je le verray face à face* ? Hé, qui me delivrera de ce corps de mort*? et plusieurs autres semblables paroles par lesquelles le grand A postre veut exprimer la vehemente passion qu'il avoit d'estre dissous et disjoint de son corps, à ce que son ame, qui brusloit du desir de voir son Seigneur, ne fust pas davantage retenue par sa chair. Il luy tardoit infiniment, comme à un fidelle et bon serviteur *, d'aller trouver son cher Maistre et de jouir de sa douce presence, et il semble que la vie luy estoit insupportable, puisqu'elle luy empeschoit l'accomplissement de son souhait. Mais remarquez comme il parle avec asseurance disant que quand il sera dissous de son corps de mort il verra Dieu, car le desir qui le travaille est de voir son Maistre. Ah! qui me fera ce bien, s'escrie-t-il, que je meure à fin que j'aille voir mon Seigneur Jesus Christ! Par oü il monstre qu'il n'avoit nulle apprehension d'estre separé de luy en mourant, ains qu'il avoit une certitude tres grande de sa part qu'il iroit en la beatitude eternelle jouir de luy ; et pour ce il desiroit et demandoit la mort.

Notez cependant que par son autre souhait il marque cette condition, à scavoir, si c'estoit la volonté de Dieu ; car, dit-il, je suis retenu d'un autre desir, qui est de demeurer barmi vous, mes tres chers enfans, parce que j'ay esté envoyé pour vous enseigner et instruire ; de sorte que pendant que ma presence vous sera tant soit peu necessaire fe suis pressé de ne me point separer de vous et de me priver du contentement incomparable et inexplicable que j'attens apres la mort, plustost que de vous quitter, scachant que je vous puis estre encores utile et qu'il y a tant soit peu du bon playsir de mon Maistre. Je ne desire point la mort pour estre delivré des travaux que j'endure, o non, ce n'est point pour cela ; ni moins encores pour estre quitte de la peine que

* Philip., 1, 23-25.

* I Cor., xm, 12.

* Rom., vit, 24.

* Matt., xxv, 21 23.

RE . ha RSR —

* Cf. Tr.del Am. de Dien, 1. IX, c. iv.

*Cf. Entretien XXI, et supra, p. 296.

* Cap. mi, 1 seq.; cf.

me cause la soif que j'ay de voir mon Seigneur, mais seulement je la souhaitte pour le voir, car je scay bien qu'apres cette vie je le verray. Neanmoins j'ay cet autre desir, de ne point mourir qu'il ne luy plaise, et par consequent de demeurer avec vous tant qu'il luy plaira et qu'il connoistra que ma presence vous sera necessaire. Si donques ce grand Saint souspiroit apres la mort, c'est parce qu'il avoit asseurance de la felicité eternelle; s'il la demandoit, c'estoit entant que ce seroit la volonté de Dieu *.

]] y a plusieurs personnes qui la demandent à Nostre Seigneur, et quand on les interroge pourquoy : C'est, respondent-elles, pour estre delivrées des miseres de cette vie. Ouy, et scavez-vous bien si estant delivrées des travaux de cette vie vous arriverez au repos de l’autre: O non certes. De là vient que d'autres disent qu'il ne se soucieroyent pas de mourir pourveu qu'ils fussent asseurés d'aller en Paradis ; et ils ont bien rayson, car avec telle asseurance la mort ne seroit pas à craindre. Mais quand vous seriez asseurés d'aller en Paradis il ne la faudroit pas desirer ni demander pour estre delivrés des miseres de ce monde, ni sans cette condition de la volonté de Dieu. En somme, il ne faut ni desirer ni demander la mort, ni la refuser quand elle vient ; et en cecy consiste l'abbregé de la perfection chrestienne, de ne rien demander ni rien refuser *.

(1) Ce grand personnage, Job, est un autre Saint qui paroist avoir souhaitté la mort et l'avoir trouvée plus douce que la vie; car se voyant reduit en tant d'angoisses et de tribulations, il semble qu'il avoit plus de sujet de desirer la mort que la vie. Hé, qu'est-ce que l'excessive douleur où il se trouvoit abismé ne luy fit pas dire : Certes, si les plaintes de Job ne fussent sorties d'un cœur extremement pressé d'angoisse elles eussent esté sujettes à de grandes censures. Considerez ces paroles, je vous prie : Que le jour perisse auquel je suis né, et celles qui s'ensuivent*, lesquelles l'auroyent rendu

(1) Les six alinéas suivants sont inédits.

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