‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 220 sur 322 · LXII. POUR LE JEUDI APRES LE iV? DIMANCHE DE CARÈMB · texte numérisé non relu

LXII. POUR LE JEUDI APRES LE iV? DIMANCHE DE CARÈMB

coulpable si Dieu n’eust pris en main sa cause, et asseuré qu'il ne pecha point * en tout le temps qu'il fut reduit sur le fumier, affligé en toutes les façons qui se peuvent imaginer.

Ces paroles, qui paroissent extravagantes, sont des paroles amoureuses lesquelles ne sont pas entendues de tous; car ceux qui ne scavent que c'est de l'amour n'ont point compris ce que ce saint homme vouloit dire. Il en prend de l'amour divin comme de l'amour humain ; souvent il arrive aux fols amoureux du monde de proferer des paroles qui certes seroyent ridicules si elles ne sortoyent d'un cœur passionné ; ils disent ce que la force de l'amour leur fait dire, et ce langage n'est entendu que de ceux qui scavent que c'est que d'aymer *. Il en est de mesme de l'amour divin, la force duquel fait employer des mots qui seroyent sujets à la censure s'ils n'estoyent compris par ceux qui connoissent le langage de ce celeste amour.

Or donques, comme Job estoit un grand amoureux de Dieu, toutes les paroles qu'il prononça sur son fumier estoyent certes des paroles amoureuses ; la flamme qui embrasoit son cœur luy faisoit faire des extravagances, mais le Seigneur, qui penetroit le fond de ce cœur, voyoit bien que ce n'estoit ni l'ennuy ni l'impatience qui le faisoit parler de la sorte, ains l'amour dont il estoit animé ; car nostre cher Maistre scait bien que c'est que d'aymer, il connoist bien le langage de l'amour, et pour ce il declare que Job n'a point peché en tout ce qu'il a dit. Il failloit qu'il conneust combien ce Saint l'aymoit, puisqu'il l'avoit choisi pour le donner comme un prodige de patience à la posterité ; aussi je pense qu'il luy faisoit comprendre qu'il le traittoit de la sorte pour le laisser comme un mirouér et exemplaire de sainteté à tout le monde, et que les afflictions qu'il luy envoyoit et l'estat oü il le reduisoit procedoyent de l'amour qu'il luy portoit : ce que ce saint homme entendoit fort bien.

Je vous veux monstrer cecy par un exemple qui se trouve en l'Evangile *. Lors que la Sainte Vierge, aux noces de Cana en Galilée, dit à Nostre Seigneur avec

Sarm. IV 21

*Cap.1,23, xLII,7,8.

* Cf.Tr.del'Am.d Dien, 1. VI, c. 1 circa finem.

* Joan., 11, 1-5.

Cf. supra, pp. 11-

322 SgRwONS RECUEILLIS

tant d'humilité et charité que le vin estoit failli, il rejetta, luy respondant : Femme, qu'y a-t-il entre vot et moy? Pourquoy vous meslez-vous de cela, qu'en ayà faire? et telles autres choses que pouvoit signifier | responce qu'il fit à sa Mere, responce qui semble bie rude et rigoureuse à ceux qui n'entendent pas le langag de l'amour. Aussi, tous ceux qui ne scavent que c'e: que d'aymer n'ont point bien rencontré en l'interpreta tion de ces paroles, et sur icelles on a escrit plusieur choses mal à propos. Mais la sacrée Vierge, qui scavo; que c'est que d'aymer, entendit bien ce que son Fil vouloit dire, car elle estoit toute faite à son langage (1. s'entend par l'experience qu'elle en avoit, et c'estoit ell qui luy avoit appris à parler.

Elle ne s'estonna donques point de ces paroles pa lesquelles il paroissoit l'esconduire de sa demande, ain: elle creut qu'il feroit tout ce qu'elle desiroit, et, plein: de confiance, elle donna cet ordre aux serviteurs Faites tout ce qu'il vous dira. Comme si elle eus voulu signifier : Si vous avez prins garde à la responct de mon Fils, vous penserez peut estre qu'elle est bien severe et qu'il veut m'esconduire ; mais il n'en est pas ainsy, ains j'ay conneu par icelle qu'il veut faire tout ce que je voudray ; pour ce, faites tout ce qu'il vous dira et ne craignez rien, car je suis asseurée qu'il m'exaucera. De plus, ces paroles qui en apparence semblent estre rudes, sont les plus douces et obligeantes qu'un cœur amoureux puisse dire à une ame amoureuse ; et pour ce, je vous repete encores, faifes seulement fout ce qu'il vous dira*.

Voyla donques comme l'amour a un certain langage que nul ne peut entendre que ceux qui scavent que c'est qu'aymer. Or, le grand saint Job parle amoureusement quand il dit : Que le four perisse auquel je suis né, etc. Notez cependant que si bien par cette parole et autres semblables il paroist souhaitter et demander la

(1) On lit dans les Manuscrits : « faite à son jargon. » (Voir le Dictionre de Littré, au mot jargon : langage à double entente.)

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