‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 221 sur 322 · LXII. POUR LE JEUDI APRES LE IV? DIMANCHE DE CARÈME · texte numérisé non relu

LXII. POUR LE JEUDI APRES LE IV? DIMANCHE DE CARÈME

mort, ce n’est point toutefois qu’il manque de resignation et de sousmission à la volonté divine, car il ne la veut qu’entant qu'il plaira à Dieu; neanmoins l'amour luy fait dire ces choses d'autant qu'il souspiroit de voir Celuy qui le pressoit si fort de son amour*. Mais, nonobstant ces deux exemples qui sont des exceptions, je dis pour conclusion que tous doivent craindre la mort.

Outre ce que nous avons deduit, nous voyons és paroles que le Seigneur addressa à nos premiers parens au paradis terrestre que la mort est naturellement redoutée de l’homme; car quand Dieu defendit à Adam de manger du fruit de l'arbre de science, il luy dit : Je suis ton Seigneur, et pour ce il faut que tu m'obeisses ; or, comme ton Seigneur, je te fais un commandement qui est que tu ne manges point du fruit de cet arbre, car si tu en manges tu mourras*. Voyla le chastiment dont Dieu menaca l'homme, comme estant le plus rude de tous et le plus contraire à sa nature. C'est ce que voulut signifier Eve quand le serpent la tentant de rompre le commandement, elle luy respondit : Mais Dieu nous a dit que si nous mangions de ce fruit nous mourrions*; en quoy elle monstre la crainte qu'ils avoyent de la mort. Ft que l'on ne me vienne pas alleguer ce que disent plusieurs, qu'il faut en chasser le souvenir pour vivre joyeusement, d'autant que ce souvenir là est plein de frayeur; car puisque une telle crainte n'est point mauvaise, ains bonne et utile, nous en devons quelquefois espouvanter nos ames et les y porter à cause de nos pechés, pourveu que cela se fasse de guet à pens.

Mais nos anciens Peres enseignent que nous devons craindre la mort sans la craindre : que veut dire cecy ? C'est que, quoy qu'il faille la redouter ce ne doit pas estre d'une crainte excessive qui ne soit pas accompagnée de tranquillité ; car les Chrestiens doivent marcher sous l'estendart de la providence de Dieu et estre prests à embrasser tous les effects et evenemens de cette douce providence qui scaura bien prendre soin de nous. Ne nous laissons donc point aller à des frayeurs inquietes et chagrines, comme il arrive à quelque bonne femme

* Job, xix, 27.

* Gen., 11, 16, 17.

* Ibid., imn, 1-3.

— ne 5 Ve m

* Cf.Introd.a laVie dev., PartieI, c. xui.

* Matt.,v1, 36, x, 29.

* [bid., x, 30.

* [ Petri, ult., 7.

* Serm. cn. Cf. tom.

VIII hujus Edit.

* Cf. supra, p. 165.

qui pour avoir pensé une matinée à la mort brouillera tout ce jour-là son mesnage, si que personne ne pourra avoir paix avec elle. Et pourquoy ? Pource qu'elle a pensé à la mort, et elle en est encores toute inquietée.

Ce n'est pas en cette façon qu'il faut y penser, ni moins avoir tant de soucy pour scavoir quand nous mourrons et en quel lieu : si ce sera aux champs ou à la ville, sur mon cheval ou au pied d'une montagne, ou par quelque pierre qui m'assommera ; si je mourray dans mon lit, assisté de quelqu'un ou sans avoir personne *. De tout cela que nous importe ? Laissons ce soin à la divine Providence qui s'occupe bien des oyseaux du ciel, desquels une seule plume ne tombe sans sa permission *. Dieu a compté tous les cheveux de nostre teste *, il prendra donques soin de nous*. Il me suffit que je sois tout à luy, non seulement par devoir mais encor par affection. Que me dois-je soucier du reste, sinon de m'abandonner aux effects de cette douce Providence laquelle ne me manquera point en la vie et en la mort?

I] faut donc que je craigne ce dernier passage, mais sans anxieté ni inquietude, ains d'une crainte qui me prepare et tienne tousjours prest à bien mourir. Et comme faut-il faire? Ce qu'enseigne saint Augustin vostre Pere* par ces paroles qui sont assez triviales et communes, mais qui neanmoins contiennent beaucoup d'instruction. Il dit que « pour bien mourir il faut bien vivre : » telle est nostre vie telle sera nostre mort. Donques, pour bloquer tout ce discours, disons que la regle generale d'une bonne mort c'est de mener une bonne vie. Il est vray que mesme en vivant bien vous craindrez la mort, mais vostre crainte sera toute douce et tranquille, appuyée sur les merites de la Passion de Nostre Seigneur, sans laquelle certes la mort seroit effroyable et redoutable. Ceux qui meurent dans leur lit se desespereroyent sans doute s'ils ne voyoyent l'image du Crucifix qui les fait souvenir que le Sauveur a esté attaché pour eux à la croix, et s'ils ne luy parloyent ou pensoyent en luy mentalement *. L'horreur de ce dernier passage et la veué de la multitude de leurs pechés les porteroyent au desespoir;

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