‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 227 sur 322 · LXIII. Pour LE DIMANCHE DE LA PASSION · texte numérisé non relu

LXIII. Pour LE DIMANCHE DE LA PASSION

qu’elle le regardoit aussi avec beaucoup d'attention. Alors, outré de douleur de voir son effronterie, il luy demanda : Pourquoy, miserable, me regardes-tu si attentivement ? À quoy elle respondit fort judicieusement et doctement : J'ay quelque rayson de te regarder, mais tu n'en as point de me regarder. Ne scais-tu pas que la femme fut tirée de la coste de l’homme *? partant je regarde le lieu d’où je suis sortie comme celuy de mon origine. Mais l'homme fut creé de la terre *; pourquoy donques ne regardes-tu tousjours la terre, puisque c'est d'elle que tu as esté tiré ?

Lors ce grand Saint fit un tel cas des documens que luy donnoit cette miserable femme, que non content de les recevoir humblement, il luy en tesmoigna mesme de la gratitude, la remerciant bien fort ; et despuis, il it une si grande estime de ce document que non seulement il porta tousjours les yeux corporels bas et regardant la terre, mais beaucoup plus les yeux interieurs et spirituels en la consideration de son neant, de sa vileté et de son abjection, si qu'il fit un continuel progres en la vertu de la tres sainte humilité tout le reste de ses jours. Nous sommes donques enseignés par cette histoire comme nous ne devons pas mesestimer la parole de Dieu ni les bons enseignemens, quoy qu'ils nous soyent presentés par des personnes de mauvaise vie. Le Seigneur voulut bien qu'un Prophete fust instruit par une asnesse * ; il permit bien que Pilate, qui estoit si meschant, nous pronongast cette grande verité que nostre divin Maistre estoit Jesus, c'est à dire Sauveur *, tiltre qu'il fit poser dessus la croix, repetant : Cela est ainsy, c'est moy qui l'ay dit *. Caiphe, le plus miserable d'entre les hommes, profera aussi cette parole tant veritable,qu'il estoit requis qu'un homme mourust pour le salut du peuple *.

Par ainsy nous voyons que combien qu'il ne faille pas estimer ni approuver la mauvaise vie des hommes meschans et pecheurs, neanmoins nous ne devons pas mespriser la parole de Dieu qu'ils nous proposent, ains en faire nostre profit comme saint Ephrem. Nous ne devons nous soucier, dit un grand Docteur *, que celuy qui nous

* Gen., n, 21-23.

* Ibid., n, 7.

* Num., xxt, 38-30

* Matt., 1, 21.

* Joan., xix, 23.

* [bid., xi, 49, Sc XVIII, 14.

* Cf. S. Greg. Mag in Job, v, 5.

*Prov.,v1, 6-8,xxx,

* Matt., x, 16.

* [bid,, 1x, 11:

monstre le chemin de la vertu soit bon ou mauvais; pourveu que ce soit bien le vray chemin, nous le devons enfiler et y marcher fidellement.Que nous doit-il importer que l'on nous donne du baume dans un pot de terre ou dans un vase plus pretieux ? pourveu qu'il guerisse nos playes cela nous doit suffire.

Nous ne devons point regarder la personne qui nous presche ou nous enseigne, ains seulement si ce qu'elle nous dit est bon ou mauvais; car il faut demeurer asseuré que la parole de Dieu n'est ni bonne ni mauvaise à cause de celuy qui nous l'expose ou explique, ains qu'elle porte sa bonté quant et elle, sans recevoir nulle tare pour la mauvaisetie de celuy qui la prononce. L'Escriture toute sage nous tesmoigne encores cecy * lors qu'elle nous renvoye aux bestes les plus infirmes, mesme les plus brutes, pour estre instruits de ce que nous devons faire, disant que nous allions aux fourmis à fin d'apprendre d'elles le soin et la prevoyance que nous devons avoir, d'autant qu'elles amassent tandis que le temps est beau pour se nourrir par apres au temps qui n'est point propre à la cueillette. Et Nostre Seigneur mesme ne nous dit-il pas d'imiter la prudence et la finesse du serpent et la simplicité de la colombe *? Il en est ainsy en cent autres endroits de l'Escriture.

Neanmoins, pour parler trivialement, il faut que celuy qui enseigne soit bon s'il veut que sa doctrine soit receué et approuvée, autrement sa mauvaise vie fera rejetter et mespriser ce qu'il dira comme estant vituperable et mauvais. Nous devons tirer du fruit de la parole de Dieu n'importe par qui elle nous soit presentée; mais pourtant les pecheurs qui ne veulent pas s'amender, ains qui perseverent en leur meschanceté, offencent grandement en l'exposant et en proferant les louanges de la souveraine Majesté, puisqu'ils mettent cette divine parole en danger d'estre mesprisée à cause de leur mauvaise conduite. C'est pourquoy Nostre Seigneur en l'Evangile d'aujourd'huy, demande aux scribes et aux pharisiens : Qui d'entre vous m'arguera de peché ? Vous dites que je suis un samaritain, que je bois et mange avec les bublicains *,

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