LXIV. Pour LE DIMANCHE DES RAMEAUX
c'estoit saint Jacques et saint Philippe ; les autres, saint Jean et saint Pierre ; en somme chacun tient son parti, mais personne ne sçait lesquels ils furent *.
Neanmoins quels qu'ils soyent je les ayme bien, car ils se monstrerent extremement simples et parfaittement obeissans en ne faisant aucune replique. Hé, ne pouvoyent-ils pas dire : Vous nous ordonnez de vous amener ces deux bestes ; mais comment connoistrons-nous que ce sont celles que vous voulez ? N'y a-t-il que celles-là ? Nous les laissera-t-on bien prendre ? et plusieurs autres semblables raysons que la prudence humaine leur pouvoit fournir. Certes, il y a des ames si reflechissantes qu'elles trouvent tant de regards, tant d'interpretations et mille repliques à faire sur toutes les obeissances qu'on leur donne ; l'on ne voit point en elles de sousmission, aussi vivent-elles en de perpetuelles inquietudes. Ces Apostres au contraire s'en allerent sans faire aucune reflexion parce qu'ils estoyent obeissans et qu'ilsaymoyent l'obeissance ; car c'est une marque que l'on n'ayme pas le commandement quand on trouve tant de raysonnemens à faire sur iceluy.
Jay desja dit cecy en ce lieu *, et me resouviens tres bien de vous avoir donné l'exemple d'Eve qui apporta tant de difficultés sur la defense que le Seigneur avoit faite de manger du fruit de l'arbre de science. Oh, dit-elle au serpent, Dieu nous a defendu de regarder et toucher ce fruit*; voulant donner à entendre par là que ce commandement estoit hors de rayson, rude et difficile à garder. Certes, une ame qui n'a point d'amour à l'obeissance ne manque jamais de repliques pour ne pas accomplir la chose commandée, ou bien pour y faire voir de grandes difficultés. On conseillera à une personne de communier frequemment : O Dieu, pensera-t-elle, que dira-t-on si l'on me voit communier souvent, me confesser et faire l'oraison ? Hé, que l'on dira? allez seulement faire ce que le Seigneur commande.
Le Sauveur scavoit bien que ses Apostres trouveroyent des gens qui leur demanderoyent ce qu'ils vouloyent faire de ces bestes et oà ils les menoyent ; et il arriva
* Cf.Mald.,Comm.
in Matt., xxi, 1.
* Vide supra, pp 171-176, et not. (1) P- 343.
* Gen.,1,17,u1,1-5
". de l'Am. de |. VIII, c. vi, jem.
358 SaRMONS RECURILLIS
ainsy, car non seulement celuy à qui elles appartenoyent mais encores les voysins s'en meslerent. C'est pourquoy prevoyant cela, il leur dit : Si quelqu'un vous veut empescher de les amener respondez-luy que le Seigneur en à besoin, et ils les laisseront aller. Ils partirent donques avec ces paroles de leur bon Maistre, et entendant ceux qui les vouloyent empescher de prendre ces animaux ils dirent : Le Seigneur en a besoin, et tout aussi tost ces gens se teurent ef les laisserent aller *. Jayme bien les gens de cette bourgade, car ils estoyent bien courtois, d'autant que si tost qu'ils ouyrent que le Seigneur avoit besoin de leurs bestes ils les cederent volontiers.
Certes, cette parole : Le Seigneur en a besoin est une parole generale de laquelle on doit payer tous ceux qui empeschent de faire ce qui est de la volonté de Dieu. Pourquoy jeusnez-vous, vous confessez-vous et communiez-vous si souvent? disent les sages du monde. Respondez-leur: Parce que le Seigneur en a besoin. Pourquoy entrer en Religion ? à quel propos s'aller enchevetrer et se laisser bander les yeux comme un faucon? Le Seigneur en a besoin. Pourquoy se faire pauvre et se reduire à la mendicité ? Le Seigneur en a besoin. En somme, l'on se doit servir de cette parole pour rembarrer tous ceux qui nous veulent empescher de faire la volonté de Dieu *.
Les Apostres donques amenerent l'asnon et l'asnesse à Nostre Seigneur. Il faut aussi remarquer qu'il leur commanda de les deslier pour les luy amener, et non sans cause ; car si nous voulons aller au Sauveur il faut souffrir qu'on nous deslie de nos passions, habitudes, affections et des liens des pechés qui nous empeschent de le servir. Cet asnon et cette asnesse furent couverts des manteaux des Apostres ; puis Nostre Seigneur monta dessus et fit en cette abjection et humilité son entrée triomphale en Hierusalem, confondant par là le monde, qui renverse toutes les maximes de l’Evangile, qui ne veut gouster l'humilité et le mespris, et qui ne cesse de dire que malheureux sont les pauvres et souffreteux. Hé, que bienheureux est celuy là! dit-on. Et