LXV. Pour LE VENDREDI-SAINT
rapporter ce que vous aurez veu*; mais en la montagne du Calvaire vous ouÿrez des plaintes, des souspirs, des prieres faites pour la remission de vos pechés ; vous entendrez des paroles de grande doctrine et l’on ne vous defendra point de dire ce que vous y aurez veu, ains on vous ordonnera d’en parler et de n’en jamais perdre la memoire.
Voyez encores combien nostre Dieu conteste pour monstrer la verité de la vocation de son Fils : Pilate declara tant et tant de fois que Nostre Seigneur estoit innocent, qu'il ne trouvoit en luy aucune chose digne de mort, il protesta que, quoy qu'il le condamnast, il connoissoit neanmoins qu'il n'estoit pas coulpable et qu'il failloit bien qu'il y eust quelque cause qui luy estoit inconneué *. De plus Dieu, par le plus miserable, infidelle, traistre et desloyal homme qui fut jamais au monde, à sçavoir par la bouche de Caiphe, pour lors souverain Prestre, ne prononça-t-il pas cette parole de verité si grande qu'il estoit expedient qu'un seul homme mourust pour sauver fout le peuple*? Admirable conteste que celuy de Dieu pour monstrer que veritablement son Fils estoit Sauveur et qu'il failloit qu'il mourust pour nous sauver, puisque mesme il tira cette sentence du plus detestable grand Prestre qui ayt onques esté sur terre. Il le disoit bien, mais il ne l'entendoit pas ainsy qu'il le prophetisoit; cependant le Seigneur le voulut faire prophete en cela, d'autant qu'il tenoit pour lors le siege du souverain pontificat*. Il est tres certain que la pluspart du peuple connoissoit que nostre divin Maistre estoit innocent, de sorte que si bien il demanda qu'il fust crucifié ce fut à cause des princes des prestres; car vous sçavez que quand il se fait une sedition en quelque ville tout le menu peuple se range, soit à tort soit à droit, du costé de ceux qui gouvernent tout l’affaire. Pilate fit escrire sur la croix : Jesus de Nazareth, Roy des Juifs sans scavoir ce qu'il faisoit, et, pour chose qu'on luy dist, il ne voulut oster ni permettre qu’on changeast ce tiltre*; car Dieu vouloit qu’en iceluy fussent mises les deux causes de la mort de son Fils.
Surm. IV 24
* Matt., xv, 9.
* Matt.,xxv11,18,24; Luc, xxtt1, 14, 23; Joan., xvm, 58, xix, 4-6.
* Joan., x1, 49, 50.
* Ibid., ÿ. 51.
* Ibid., xix, 19, 22
* II Cor., v, 15; Galat., v, 24.
* Vide Plutarch., Colloq. mensal., 1.
V,c.vu; Plin.,Hist.
nat., ]. XXX, c. x1 (al. xxvin).
Or, que reste-t-il à cette heure, sinon que puisque le Fils de Dieu a esté crucifié pour nous, nous crucifiions quant et luy nostre chair avec ses concupiscences *? car l'amour ne se paye que par l'amour. Et voyci ce que nous avions à dire sur la seconde cause, d'autant qu'en rendant à Nostre Seigneur amour pour amour et les louanges et benedictions que nous luy devons pour sa Mort et Passion, nous le confesserons nostre Liberateur et Sauveur.
Il faut, puisque je suis en ce lieu où je parle tousjours librement et franchement, que je vous die ce qui m'arriva un jour que je devois prescher la Passion de Jesus Christ en l'une des plus fameuses villes de France. Il me failloit une comparaison pour mieux declarer ce qui estoit de mon sujet; mais n'en trouvant point, j'ouvris un livre où jen rencontray une* ; c'est un oyseau lequel j'ay tousjours creu n'avoir esté mis en la nature que pour servir de similitude sur le sujet de la Passion. Ce que je vous vay dire est la chose la plus admirable qui se puisse imaginer et la plus propre à fournir une comparaison pour monstrer que Nostre Seigneur est mort à cause de nos pechés ; et pour moy je pense que quand je rencontray cecy à louverture de ce livre ce fut une inspiration que Dieu m'envoyoit (1), du moins l'ay-je toujours creu ainsy.
Donques cette similitude est d'un oyseau duquel chacun scait le nom : il s'appelle en nostre langue loriot (2) et en latin fclerus. Cet oyseau est tout jaune, neanmoins il n'a point la jaunisse. Et si, il a cette proprieté, qu'estant attaché sur le haut d'un arbre il guerit ceux qui sont atteints de la haute jaunisse, et ce aux despens de sa vie; car le malade regardant cet oyseau jaune, en est pareillement regardé ; et par son regard, l'oyseau vient pour ainsy dire, à estre tellement touché de commiseration
(1) Le mot znspiration ne doit pas s'entendre dans son acception ordinaire. Assurément, en la maniére dont il l'emploie ici, saint Frangois de Sales n'y attache que le sens de rencontre providentielle.
(2) Tous les éditeurs ont imprimé Zoriol; c'est en effet ce mot qu'une main étrangére a ajouté en surcharge dans le Manuscrit, aprés avoir biffé le mot loriot qu'on y voit primitivement écrit, On a cru devoir rétablir la leçon
originale,