‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 252 sur 322 · LXV. Pour LE VENDREDI-SAINT · texte numérisé non relu

LXV. Pour LE VENDREDI-SAINT

pour les hommes, il est tout certain que sa demande luy fut accordée, car son divin Pere l’honnoroit trop pour luy denier quelque chose de ce qu’il luy requeroit.

Il fut donques exaucé non seulement à cause de la reverence que le Pere luy portoit, mais aussi à cause de celle qu'il portoit au Pere et avec laquelle il prioit, d'autant que c'est une chose qui ne peut estre imaginée ni comprise que cette reverence que ces deux divines Personnes se portent reciproquement. Tout ainsy que deux grans rois, esgaux en grandeur et en puissance, se rencontrant ensemble se traittent et parlent à l'envi avec tant d'honneur et respect que si l'un des deux prie l'autre de quelque chose il le luy accorde fort promptement et absolument, de mesme en est-il du Pere eternel et de son Fils Nostre Seigneur, car tous deux sont esgaux en dignité, excellence et perfection.

Jesus Christ fit donques cette priere à son Pere ; mais avec quelle reverence! Certes, la sacrée Vierge Nostre Dame a surpassé toute creature en l'humilité et respect avec lesquels elle a prié et traitté avec son Dieu ; tous les Saints ont prié avec grande reverence ; les colonnes du Ciel tremblent*, les plus hauts Seraphins fremissent et se couvrent de leurs aisles* pour l'honneur qu'ils portent à la divine Majesté ; mais toutes ces humilités, tous ces honneurs, toute cette reverence que la Vierge,les Saints,tous les Anges et les Seraphins rendent à Dieu ne sont rien en comparaison de celle de Nostre Seigneur. C'est pourquoy il ne faut nullement douter que les prieres faites avec une si grande et si admirable reverence par une personne d'un merite et perfection infinis ne fussent tout aussi tost accordées. Que si tous ceux qui le crucifierent ne receurent pas le pardon que le Sauveur avoit demandé pour eux ce ne fut pas sa faute, comme nous le monstrerons.

La seconde parole fut celle par laquelle Nostre Seigneur promit le Paradis au bon larron. En cette parole il commença à chanter d'un autre air, d'autant qu'auparavant il prioit, et prioit pour les pecheurs, mais maintenant il monstre qu'il est Redempteur, car ayant

* Job, xxvi, II.

* Is., vi, 2.

* Matt., xxvir, 38; Joan., xix, 18.

* Lucæ, xx, 39-42.

*Matt., xxvi, 69-74.

* [bid., rv, 18, 19.

* ]bid., xvi, 16.

* Joan., xum, 6.

* Matt., xxvi, 15.

* Cf. supra, Serm.

374 SERMONS RECUBILLIS

pardonné les pechés, il fait ja gouster les fruits de sa redemption au bon larron. Il estoit crucifié au milieu de deux larrons, meschans, traistres et voleurs *, l’un desquels le blasphemoit; l'autre confessant son innocence luy dit : Ha, Seigneur, je reconnois bien que vous n'estes point coulpable, mais ouy bien moy qui merite pour mes pechés et crimes d'estre attaché à cette croix ; et pour ce je vous prie d'avoir souvenance de moy quand vous serez en vostre Royaume *.

I] faut que je vous fasse sur ce sujet une remarque que je ne vous ay point encores faite en ce lieu, bien qu'il me semble en avoir parlé ailleurs. C'est qu'il arriva en la Passion de Nostre Seigneur deux grans accidens au sujet de deux sortes de pecheurs qui le tourmenterent extremement. Il y en avoit deux de chaque sorte : les uns estoyent deux Apostres, les autres deux larrons. Saint Pierre, l'un des Apostres, fit un grand tort à son Maistre, car il le renia et jura qu'il ne le connoissoit pas, et, non content de cela, il le maudit et blasphema, protestant ne pas scavoir qui il estoit *. Grand accident que celuy cy, lequel perca le cceur de Nostre Seigneur! Hé, pauvre saint Pierre, que faites-vous et que ditesvous? Vous ne scavez quel il est, vous ne le connoissez pas, vous qui avez esté appellé de sa propre bouche à l'apostolat *, vous qui avez confessé qu'il estoit Ze Fils du Dieu vivant*! Ah! miserable homme que vous estes, comment osez-vous dire que vous ne le connoissez pas ? N'est-ce pas Celuy qui nagueres estoit à vos pieds pour les laver *, qui vous a repeu de son corps et de son sang ? Et vous asseurez que vous ne le connoissez pas! Oh, comme est-ce que la terre vous peut supporter? comment ne s'ouvre-t-elle pas pour vous engloutir dans le plus profond des enfers ?

Le second Apostre fut Judas qui vendit miserablement son Maistre et à si vil prix *. O Dieu, mes cheres Sœurs, que terribles et espouvantables sont les cheutes des serviteurs de Dieu, principalement de ceux qui ont receu de grandes graces *; car quelle plus grande grace que celle qui avoit esté donnée à saint Pierre et à Judas? Celuy

Page 1