LXV. Pour LE VENDREDI-SAINT
cy avoit esté appellé à l’apostolat par Nostre Seigneur mesme, qui le prefera à tant et tant de millions d’autres lesquels eussent fait des merveilles en ce ministere ; le Sauveur luy fit des faveurs signalées, car outre qu'il luy accorda le don des miracles, il luy predit encores ce qui luy devoit arriver touchant sa trahison * à fin que, le sçachant, il eust moyen de l’eviter. De plus, pour gaigner entierement son cœur et ne laisser aucune chose de ce qui le pouvoit rendre plus affectionné à sa divine Majesté, sçachant qu'il avoit une inclination de traffiquer et manier les affaires *, il voulut le faire procureur en son college sacré. Neanmoins, ce miserable Judas abusa de toutes ces graces et vendit son bon Maistre.
Oh, que les cheutes de ceux qui sont sur la montagne sont effroyables et dangereuses ! car dès que l’on a commencé de tomber, l’on roule puis apres jusques à ce que l'on soit au fond du precipice. Telles ont esté les cheutes de plusieurs qui sont descheus du service de Dieu. Chose estrange, qu'apres un bon commencement, mesme apres avoir demeuré trente et quarante ans en ce saint service, sur la viellesse, lors qu'il est temps de recueillir, l'on vienne à tout perdre et à se precipiter dans des abismes. Tel fut le malheur de Salomon, dont le salut nous laisse bien en doute, de mesme que plusieurs autres qui ont abandonné le bon chemin en leurs dernieres années *. O miserable viellesse que celle cy ! Que c’est une chose espouvantable de tomber entre les mains du Dieu vivant*! Que ses jugemens sont inscrutables**! Que celuy qui est debout craigne donques de tomber, dit l’Apostre*; que personne ne se glorifie pour se voir bien appellé de Dieu, et en quelque lieu oü il semble n'avoir rien à craindre. Que personne ne presume de ses bonnes ceuvres et pense n'avoir plus rien à redouter, puisque saint Pierre qui avoit receu tant de graces, qui avoit promis d'accompagner Nostre Seigneur à la prison et jusques à [a mort mesme*, le renia neanmoins au moindre sifflement d'une chambriere, et que Judas le vendit pour une si petite somme de deniers.
Ces cheutes furent toutes deux tres grandes ; mais il y
* Matt., xxv1,31-35;
Joan., xui, 18-27.
*Joan.,x1,6,X111,29.
* Cf. Les Controver-
ses, tom.I huj. Edit.,
Ui PO et tom.
III, p. 367
* Heb., x, 31.
**Rom., XI, 33.
* [ Cor., x, 12.
* Luce, xxr, 33.
Reg., xn, 13.
itt xxvi, 74,75; se, xxi, 61, 62.
1cæ, ubi supra.
att., ubi supra.
Baron.,ad ann.
$ xxxi, et tom.
hujus Edit., p.
376 SERMONS RECURILLIS
eut cette difference, que l'un se reconneut et l'autre se desespera. Cependant nostre Sauveur inspira au cœur de Judas le mesme peccavi qu'au cœur de saint Pierre; ce mesme peccavi que Dieu avoit inspiré au cœur de David *, il l'inspira à celuy des deux Apostres, et neanmoins l'un le rejetta et l'autre le receut ; car saint Pierre entendant le coq chanter se resouvint de ce qu'il avoit fait et de ce que luy avoit dit son bon Maistre, ef Lors, reconnoissant sa faute, il sortit et pleura si amerement * que pour cela il receut indulgence pleniere et remission de tous ses pechés. O bienheureux saint Pierre qui par une telle contrition de vos fautes receutes le pardon general d'une si grande desloyauté !
Mais faites encores cette remarque, je vous prie, que saint Pierre ne se convertit point qu'il n'entendist le chant du coq comme Nostre Seigneur le luy avoit predit; en quoy l'on voit l'admirable sousmission de cet Apostre à se servir du moyen marqué pour sujet de sa conversion. Je scay bien que ce furent les regards sacrés de nostre Sauveur qui luy penetrerent le cœur et luy ouvrirent les yeux pour luy faire reconnoistre son peché*; neanmoins l'Evangeliste * nous dit qu'il sortit pour le pleurer quand le coq chanta, et non point aussi tost que Nostre Seigneur le regarda.
Despuis ce temps là il ne cessa jamais de pleurer, principalement quand il entendoit chanter le coq la nuit et le matin, se resouvenant que c'estoit le signal de sa conversion. L'on rapporte mesme, et il est vray, qu'il jettoit des larmes en telle abondance qu'elles luy avoyent creusé les joues et s'estoyent fait comme deux canaux * : par ce moyen, de grand pecheur qu'il estoit il devint un grand Saint. O glorieux saint Pierre, que vous fustes heureux de faire une si grande penitence d'une telle et si grande desloyauté, car par icelle vous fustes remis en grace, et vous qui meritiez une mort eternelle, vous rendistes capable de la vie eternelle. Et non seulement cela, ains il receut icy bas des faveurs et des privileges signalés et fut comblé de beaucoup de benedictions en cette vie et en l'autre.