‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 257 sur 322 · LXV. Pour Le VENDREDI-SAINT · texte numérisé non relu

LXV. Pour Le VENDREDI-SAINT

plaignit à son Pere, il pleura et cria à fin d'exciter tout le monde à penitence. O Dieu, combien de larmes amoureuses jetta-t-il pendant ces trois heures de meditation, combien de souspirs et sanglots! Mais helas, de combien et de quelles douleurs fut transpercé le sacré cœur de mon Sauveur ! O certes, personne ne le sçait que Celuy qui les souffrit, et peut estre la sacrée Vierge Nostre Dame qui estoit au pied de la croix, à qui il les communiquoit, laquelle les ruminoit en soy mesme *.

Or, comme je me souviens de vous avoir desja parlé plusieurs fois sur ce sujet, je ne vous en diray rien à cette heure, sinon que je pense que la plus grande douleur qu'enduroit alors le cœur sacré de Nostre Seigneur fut causée par l'ingratitude de ces Chrestiens qui, mesprisans sa Mort et ne se servans pas de cette Passion qui luy estoit si penible et douloureuse, se perdroyent pour ne s'en vouloir prevaloir. Mais d'autant que ces douleurs n'estoyent conneués que de luy seul qui les souffroit et de sa sainte Mere à qui il les communiquoit, voulant faire voir à tout le monde qu'il n'estoit pas là sans souffrir, 77 cria tout haut en se plaignant à son Pere eternel, de sorte qu'il fut entendu de tous: Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m'avez-vous delaissé *?

Ce fut icy la quatriesme parole que Nostre Seigneur profera sur l'arbre de la croix. O Dieu, combien estoyent grandes les angoisses de sa tres sainte ame qui estoit delaissée non seulement de toutes les creatures, mais encor du Pere eternel lequel avoit pour un peu retiré sa face de son Fils bien aymé*! Ce ne fut point cependant qu'il endurast cette privation en la partie superieure de son ame, car elle jouissoit tousjours de la claire vision de la Divinité, estant bienheureuse dés l'instant de sa creation et n'ayant jamais esté sans cette gloire. Mais la partie inferieure fut tellement abandonnée de tout secours humain et divin,que se trouvant privée de toute consolation et sentant les douleurs du corps et de l'esprit avec toute l'aspreté et rigueur qui se puisse souffrir, il se plaignit disant : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoy m'avez vous delaissé ? pour faire entendre à tous la vehemente douleur qu'il enduroit alors.

* Matt., xxvi, 46; Ps. xxi, I.

* Cf. Ps. cxxzI, ro.

*Matt.,xxv11,47-49; Marc., xv, 35, 36.

* Vide supra, p. 367.

*Matt.,xxvri, 40-43; Marc., xv, 29-32.

* Ibid.

Mais helas ! combien cette parole mal entendue causa de peines à Nostre Seigneur *; car les uns dirent qu'il prioit Elie. Ceux cy estoyent quasi Chrestiens, c'est à scavoir ils avoyent encores quelques dispositions pour recevoir la grace, puisqu'ils croyoient à l'invocation des Saints. Elie estoit mort il y avoit plusieurs années, du moins il n'estoit pas de ce monde, ains avoit esté emporté dans un chariot de feu par les Anges * ; partant ils penserent que nostre cher Maistre l'appelloit à son secours parmi une si grande affliction. Ils croyoient donc qu'Elie le pouvoit ayder. Les autres disoyent : Il invoque Elie, mais que luy peut-il faire? il ne le peut pas delivrer. Et ceux cy, meschans qu'ils estoyent, ne croyoient pas que les Saints puissent aucune chose pour ceux qui sont affligés ni pour ceux qui les invoquent. Ils estoyent donc huguenots puisqu'ils nioyent le pouvoir que les Saints ont aupres de la divine Majesté. Les autres, se riant, disoyent : Le voyla qu'il crie tout haut à Elie qu'il luy vienne au secours, attendons, je vous prie, ef voyons s'il viendra le delivrer. Et disoyent cela en se moquant de luy. Les autres murmuroyent par ensemble : S'il est si saint que l'on dit, que ne se sauve-t-il soy mesme! Il en a tant sauvé d'autres*; il est fol s'il ne fait pour luy ce qu'il a fait pour eux. En somme nostre bon Sauveur souffrit pendant ce temps-là toutes les injures et calomnies qui se puissent excogiter.

On luy fit aussi les plus belles offres, les plus desirables semonces qui se peuvent imaginer, d'autant que les uns luy crioyent * : Toy qui te vantes d'estre Fils de Dieu, descens de la croix, et nous t'adorerons et te reconnoistrons pour tel. Tu as dit que tu destruirois le Temple ; or sus, fais maintenant quelque miracle pour ta delivrance et nous te reconnoistrons pour nostre Dieu. Ouy, si de ta propre puissance tu descens de cette croix nous crotrons tous en toy ; autrement nous te tiendrons pour un meschant homme, nous ne croirons pas en toy ni ne nous convertirons point. Gracieuse offre que celle cy au cœur de nostre doux Sauveur qui estoit tant amoureux du salut de nos ames! Plusieurs blasphemoyent contre

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