‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 258 sur 322 · LXV. Pour LE VENDREDI-SAINT · texte numérisé non relu

LXV. Pour LE VENDREDI-SAINT

luy, l’appellant sorcier et enchanteur, reputant ces tenebres à quelque trait de magie ; d’autres disoyent que ce n'estoyent pas des tenebres, mais qu'ils avoyent les yeux sillés et esblouis par ses enchantemens ; et par tels et semblables discours ce tres sacré cœur de Nostre Seigneur souffroit des douleurs incomparables.

Voyant la multitude des ames qui se perdroyent et ne voudroyent pas se servir de la redemption de la Croix, c'est à dire se sauver par le moyen d'’icelle, il prononça la cinquiesme parole, parole de plainte et de lamentation : Silio; Jay soif *. Elle se peut entendre de cette soif corporelle causée par les extremes tourmens qu'il avoit soufferts toute la nuit, alteration si grande qu'elle brusloit et consumoit ses poumons et l'eust fait infailliblement mourir si Dieu ne l'eust reservé à de plus grandes souffrances. Jamais cerf parcouru des chiens et veneurs ne fut si alteré et desireux de rencontrer une fontaine d'eau fraische comme nostre cher Sauveur le fut de cette soif corporelle; partant il dit avec juste rayson : /’ay soif.

Toutefois elle n'estoit rien en comparaison de la soif spirituelle dont son ame estoit pressée ; car il desiroit avec une ardeur insatiable qu'un chacun se convertist au prix de sa Passion ;, aussi, voyant que tant d'ames en abuseroyent, il se plaint par cette parole : /'ay soif. Il voyoit encores que plusieurs demanderoyent un autre moyen que celuy de sa Passion pour se sauver, comme faisoit ce peuple qui luy crioit de descendre de la croix et qu'il croiroit en luy ; car, sembloit-il dire à nostre beni Sauveur, si tu as si soif de nostre salut, descens de cette croix et nous croirons en toy, et par ce moyen tu auras aussi le pouvoir de te desalterer. Mais quoy que Nostre Seigneur fust si infiniment desireux du salut des ames que pour leur acquerir ce salut il avoit exposé sa vie en mourant pour nous *, il ne voulut pas neanmoins descendre de la croix parce que la volonté de son Pere n'estoit pas telle, ains au contraire c'estoit cette volonté qui le tenoit attaché à ce bois.

O miserable peuple, que dites-vous, que nostre cher Sauveur et Maistre descende de ce gibet ? Oh! il ne le

Susan. IV 35

* Joan., xix, 28.

* [s., Lil, 10-12.

* Ubi supra, p. 360.

* Joan., vin, 21, 24.

* Cf. Joan., v, 4.

* Cf. Zach., xm, 1.

* Cf. supra, p. 566.

386 SERMONS RECUBILLIS

fera pas, car, dit saint Paul*, il s'est fait obeissant jusques à la mort, et à la mort de la croix ; il est monté sur la croix par obeissance et mourra en icelle par obeissance. Aussi, tous ceux qui se voudront sauver par la croix trouveront le salut, mais ceux qui se voudront sauver sans elle periront miserablement, car il n'y a point de salut qu'en cette croix. Ha ! miserables que vous estes, dit nostre Sauveur, vous demandez que je descende de ce bois pour croire en moy ; c'est à scavoir vous voulez un autre moyen de redemption que celuy que mon Pere & ordonné de toute eternité, moyen qui a esté predit par tant de Prophetes et annoncé par tant de figures ; vous pretendez donc estre sauvés comme vous voulez et non comme Dieu veut. Cela n'est pas raysonnable, et pour ce vous mourrez obstinés en vostre peché * et ne trouverez point de pardon, car la piscine vous estant preparée vous refusez de vous y jetter *. La redemption est ouverte et si abondamment qu'elle regorge de tous costés, et vous ne vous y voulez pas laver * |

Oyez ce cher Sauveur qui crie qu'il a soif de nostre salut, qui nous y attend et invite : Venez, nous dit-il, si vous voulez, car si vous ne venez vous ne trouverez point ailleurs de salut. O miserables gens, qui demandez une autre redemption que celle de la Croix, celle-cy n'est-elle donc pas suffisante? Elle est mesme plus que suffisante, puisqu'il est vray qu'une seule larme, un seul souspir amoureux sortant de ce cœur sacré pouvoit racheter des millions de milliers de natures humaines et angeliques, s'il y en eust eu autant qui eussent peché ; et toutefois il ne nous a pas rachetés avec un seul souspir ni une seule larme,ains avec tant et tant de travaux et de peines, ayant espuisé tout le sang de ses veines.Cette redemption est si copieuse*qu'elle ne scauroit estre espuisée non seulement par des millions d'années, mais par des millions de millions de siecles*. C'est pour parfaire cette redemption que Nostre Seigneur ne voulut point descendre de la croix, de sorte que, comme dit le grand A postre, il a esté vrayement obeissant jusques à la croix, car il est veritablement mort de la mort de la croix par une grande obeissance,

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