LXV. Pour LE VENDREDI-SAINT
Il y a plusieurs sortes d’obeissance, lesquelles neanmoins se peuvent toutes entendre en deux façons. La premiere est speculative, c’est celle des theologiens quand ils declarent et expliquent l’excellence de cette vertu. Ainsy plusieurs l’estiment grandement, ils lisent avec un grand goust ce que l’on en escrit. O que bienheureux sont les obeissans, disent-ils. Ils parlent bien des cinq degrés d’obeissance ; neanmoins ils ne font rien plus que les theologiens qui en discourent si excellemment.Or, ce n’est pas le tout d'en parler; il faut venir à la seconde facon d'entendre cette vertu, qui est de se mettre à la prattique d’icelle dans les occasions petites et grandes qui se presentent. Il s'en trouve aussi qui veulent bien obeir, mais avec cette condition que l’on ne leur commandera rien de difficile. D’autres encores veulent bien obeir, pourveu qu'on ne les contrarie point en leurs caprices ; celuy cy se sousmettra à l'un, mais non pas esgalement à un autre; et peu de chose esprouve la vertu de telle sorte de gens qui obeissent en ce qu'ils veulent et non pas en ce que Dieu veut *. Or, Nostre Seigneur n'ayme point cette obeissance : il faut obeir pareillement aux grandes et petites choses, aux faciles et aux difficiles, et demeurer fermes, c'est à dire attachés à la croix oü l'obeissance nous a mis, sans recevoir ni admettre aucune condition pour nous en faire descendre, quelque bonne apparence qu'elle ayt. Partant, s'il vous vient des inspirations ou mouvemens quels qu'ils soyent qui vous portent à faire chose aucune qui vous tire hors de l'obeissance, rejettez-les hardiment et ne les suivez point *.
Que les mariés demeurent en la croix de l'obeissance, c'est à dire du mariage; car c'est leur croix la meilleure et celle de la plus grande prattique, d'autant que l'on est presque en perpetuelle action et que les occasions de souffrir y sont plus frequentes qu'en aucune autre. Ne desirez donques point de descendre de cette croix sous quelque bon pretexte que ce soit; mais puisque Dieu vous y a mis demeurez-y sans en sortir.
Que le prelat et celuy qui a charge d'ames ne desire point d'estre destaché de cette croix à cause du tracas de
* Cf. supra, pp. 173- 177, ettom.præced.
nolo Edit.,pp.-394
* Cf. Tr.del'Am.d Dies,1. VIII, c.xin Entretiens X, XI.
*Cf.tom. VIIIhujus Edit., pp. 416-418.
* Cf. supra, p. 174.
* Joan., xix, 30.
* [bid., xvir, 4.
* Videtom. præced.
hujus Edit., p. 385.
388 SBRMONS RECUEILLIS
mille soucis et empeschemens qu'il y rencontre ; ains qu'il fasse ce qui est de son devoir en son office, ayant soin des ames que Dieu luy a commises, instruisant les uns, consolant les autres, tantost parlant, tantost se taisant, donnant le temps à l'action et, quand il le doit, à la priere. C'est la croix à laquelle Dieu l'a attaché, il faut donques qu'il y demeure ferme, sans croire à ce qui le pourroit provoquer d'en sortir.
Que le Religieux reste constamment et fidellement cloué à la croix de sa vocation *, sans jamais laisser entrer la moindre pensée qui le puisse divertir ni faire varier en l'entreprise qu'il a faitte de servir Dieu en cette maniere de vivre, ni moins qu'il n'escoute jamais ce qui le porteroit à faire ce qui seroit contraire à l'obeissance. Et que l'on ne me dise pas : O Dieu, si j'avois maintenant ma liberté je ferois tant d'heures d'oraison, et peut estre j'y recevrois tant de consolations qu'à l'adventure j'y serois ravi*. Si je priois à cette heure, je ferois tant que peu s'en faudroit que je n'arrachasse le cœur de Dieu pour le mettre dans le mien, ou bien je m'eslancerois en telle sorte que je mettrois la main dans le costé du Sauveur pour luy desrober son cœur. Si j'allois maintenant faire l'oraison, je prierois si fervemment que je serois eslevé de deux ou trois coudées de terre. Voyla qui a bien de l'apparence de vertu ; mais certes, quand cela est contraire à l'obeissance il le faut rejetter et ne point admettre tels mouvemens et inspirations. Obeissez seulement, Dieu ne vous demande pas autre chose.
Nostre Seigneur ne voulut donques point descendre de la croix. Oh! dit-il, vous voulez que j'en descende ? mais moy je vous dis au contraire que fout est consommé *. Ce fut la sixiesme parole qu'il prononça: Consummatum est; Tout est consommé. O mon Pere, j'ay accompli de point en point tout ce qui estoit de vostre volonté, il ne me reste plus rien à faire, voyla l’œuvre de la Redemption finie et achevée *. O Dieu, il y auroit matiere à une infinité de reflexions sur ces paroles, et toutes tres utiles, mais je vous en ay parlé autrefois *.
Venons à sa derniere parole : Mon Pere, Je remets