LXVI. POUR LA FÊTE DE SAINT LÉGER
compris dans cette proposition. Elle est aussi generale au regard des choses qu'il faut quitter; car le Sauveur ne dit pas : Qui ne renonce à une bonne partie de ce qu'il a, mais il se sert de ce mot fouf qui rejette toute sorte d'exception.
Voyla des belles lecons pour ceux qui se disent escoliers de Jesus Christ ou qui veulent gaigner le Ciel, car il n'y a point de difference entre gaigner le Ciel et estre disciple de Jesus Christ. Cette lecon, dis-je, est admirable, d'autant que ne pas renoncer à tout c'est avoir encores quelque chose de la terre : or, il n'y a aucune sympathie entre cette pretention et celle de se rendre vray disciple de Celuy qui est tout celeste. Ce n'est donques pas sans sujet, ains à bon droit, que Nostre Seigneur dit : Aînsy, chacun de vous qui ne renoncera à tout ne peut estre mon disciple. Mais avant que passer outre, implorons l'ayde et assistance de celle qui a librement renoncé à tout ce qu'elle possedoit ; c'est la Mere de Celuy qui a fait ce commandement.
Pour acquerir quelque science que ce soit, il faut, selon l'opinion de tous les philosophes, se fonder sur des propositions generales ; autrement il seroit impossible de jamais atteindre à une parfaitte connoissance d'icelle. Cecy estant posé, le Fils de Dieu est venu en ce monde pour nous donner des maximes, comme fondemens generaux et tres asseurés par le moyen desquels nous puissions parvenir à la connoissance de la vraye perfection et à l'exercice d'icelle. Hors de ces maximes et fondemens nous ne pouvons acquerir cette celeste doctrine, science et discipline, et nous perdons ainsy le tiltre glorieux d'escoliers et disciples de Jesus Christ.
Mais puisqu'un contraire est chassé par son contraire *, il est infaillible que les lecons de Nostre Seigneur renversent et abolissent totalement celles du monde. Les maximes du monde sont : Bienheureux ceux qui ont leurs playsirs et contentemens, qui abondent en biens et possessions de la terre, car ils sont estimés et honnorés. Mais celles de Dieu nous enseignent tout au contraire que
* Cf. Tr.del Am. de Dieu, 1. XI, c. xx.
* Matt., v, 3-11.
* Cf. supra, p. 359.
* Joan., xiv, 6.
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bienheureux sont lespauvres d'esprit, car le Royaume des cieux est à eux. Le monde dit : Bienheureux ceux qui ont du credit et authorité, car s'il arrive un affaire ils en ont telle issue qu'ils souhaittent pour eux ou pour leurs amis. Mais les maximes de Nostre Seigneur aneantissent celle cy de fond en comble, disant : Bienheureux ceux qui ont faim et soif de justice, car ils seront saoulés. La devise du monde est : Bienheureux ceux qui prennent vengeance du tort qu'on leur fait, car ils seront estimés courageux et se feront redouter et craindre. Et la devise de Jesus Christ est tout au rebours : Bienheureux ceux qui souffrent persecution pour l'amour de la justice, car le Royaume des cieux est à eux; et ainsy de toutes les autres maximes *. Par où nous voyons clairement que celles que Dieu est venu donner au monde sont directement opposées à celles de ce siecle et qu'elles les destruisent totalement *.
Pour revenir à nostre texte, qui est fort utile et advantageux si les paroles en sont deüement pesées et digerées, nous pouvons en tirer quatre considerations qui seront le sujet et la division de la presente exhortation. La premiere est comment nous sommes tenus de renoncer à toutes choses. Sur quoy il faut remarquer que tous ne sont pas obligés de quitter de fait tout ce qu'ils possedent, et en la mesme facon que ceux qui ont fait vceu de pauvreté. Il suffit que, par un esprit d'abnegation, ils ayent un ferme propos de souffrir toutes sortes d'incommodités, travaux, peines et mesme le martyre si l'occasion s'en presentoit, plustost que de preferer aucune chose de ce monde caduc et perissable aux commandemens, au service et honneur de Dieu. Mais helas, combien peu y en a-t-il qui embrassent cette verité et suivent cette voye, laquelle n'est autre que Jesus Christ mesme qui a dit * : Je suis la vie, la verité et la voye. Ces paroles devroyent estre gravées et empreintes en nos cœurs d'une impression telle que la mort seule les peust effacer, puisque sans Jesus Christ nostre vie est plustost une mort qu'une vie, sans la verité qu'il a apportée au monde, tout eust esté plein de confusion, et si nous ne suivons ses traces,