LXVI. Pour LA FÉTE DE SAINT LÉGER
vestiges et voyes nous ne pourrons trouver le chemin qui conduit au Ciel.
La deuxiesme consideration est plus relevée et excellente que la premiere et appartient principalement à ceux qui aspirent à une plus haute perfection : c'est de quitter tout ce qu'ils possedent, non point seulement par un esprit d'abnegation, mais aussi de fait, et se despouiller de toutes les choses de ce monde caduc et transitoire. Ce n'est pas toutefois que la prattique de la premiere consideration ne soit suffisante pour acquerir le Ciel: ainsy voyons-nous un saint Louys ne s'estre demis de la couronne royale qu'en esprit d'abnegation, et non reellement, et avoir cependant conquis l’heritage celeste. Davantage,qui ne scait que David a esté un grand et puissant roy ? Neanmoins, sans quitter cette dignité, il a mené une vie prophetique et toute pleine de sainteté.
La troisiesme consideration, qui n'est pas de peu d'utilité si elle est bien goustée, consiste à reconnoistre les choses que nous possedons, à fin que par adventure nous ne soyons point trompés en l'abnegation de celles qui ne sont pas en nostre puissance. Il semble de prime abord qu'il y a de la superfluité en ces paroles : Quiconque ne renoncera à tout ce qu'il bossede ; car pouvons-nous renoncer à ce que nous ne possedons pas? Ouy, nous le pouvons en quelque facon, parce que nous pouvons quitter les choses futures que nous esperons avoir, comme seroit quelque succession, honneur ou chose semblable. Mais la providence de Dieu est admirable en cecy, ayant voulu, par une prescience tres utile, exprimer ces mots, ce qu'il possede, pour nous enseigner que principalement et en premier lieu nous devons faire banqueroute aux choses possedées avant que de venir à l'abnegation des futures.
Helas, combien y a-t-il de mortels qui s'abusent et se trompent en ce point ! Demandez à un malade pourquoy il desire la santé et ce qu'il feroit s'il venolt en convalescence? Ha, respondra-t-il, que je foroin ? Je remercierois Dieu de m'avoir osté de la grando peine où j'estois et que j'endurois, et je quitterois volontiers toutea
*Cf.tom.VIII hujus Edit., p. 40.
*Cf. Les Entretiens, tom. VI hujus Edit.,
* Luce, ubi supra, P. 393.
sortes d'occupations pour m'adonner à son service. Hé, mon amy, que penses-tu faire? Tu veux donner à Dieu ce que tu n'as pas. Avant que luy dedier ce que tu n'as pas, presente-luy cette infirmité et maladie avec une bonne patience et resignation de ta volonté à la sienne, et ainsy tu renonceras selon la volonté divine à ce que tu possedes ; j'entens, à cette impatience que tu retiens, laquelle t'empesche de supporter tes afflictions et tes maladies pour l’amour de luy. Il est tres asseuré que les vielles gens sont proches de la mort et que les jeunes peuvent bien tost mourir ; neanmoins, parlez à un jeune homme esventé et l'interrogez de l'estat de son salut : Quoy, dira-t-il, ne suffit-il pas que je dedie à Dieu mes vieux jours ? Si faut-il se donner du bon temps tandis qu'on est jeune. Miserable que tu es, tu veux donc faire present à Dieu de ce que par adventure tu n’auras jamais! Et s'il dispose de toy en tes tendres années, lesquelles tu pretens passer servant au monde, en quelle voye de salut te verras-tu reduit *? O deplorable ignorance de la doctrine celeste ! Lors qu'il s'agit du service de Dieu nous voulons renoncer aux choses futures pour laisser l'exercice des presentes.
La quatriesme et derniere consideration est de prendre garde que le ferme propos que nous avons de tout quitter ne soit vain, dissimulé et par flatterie ; car si celuy qui fait edifier une tour est si imprudent qu'il ne considere point avant de la commencer s'il a des biens et des commodités suffisantes pour mettre à chef son edifice, et que par cette imprudence il ne puisse faire reussir son dessein, ne jugerez-vous pas qu'il est un sot et un mal advisé*? De mesme, un roy ne seroit-il pas bien despourveu de jugement, si scachant qu'un autre roy a mis vingt mille hommes sur pied pour luy donner la bataille, il ne consultoit pour scavoir s'il pourra avec dix mille hommes aller au devant de celuy qui vient avec vingt mille? Autrement, s'il ne le fait, il sera contraint, et avec grande confusion et detriment de son honneur, d'envoyer au devant de l'ennemy demander les moyens de paix*.