‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 272 sur 322 · LXVIII. POUR LA FÊTE DE SAINT THOMAS · texte numérisé non relu

LXVIII. POUR LA FÊTE DE SAINT THOMAS

pourquoy la font-ils sinon pour nous faire voir l’infinie misericorde de Dieu en comparaison de la misere des pecheurs? Nous trouvons qu'il est dit en la Sainte Escriture * que Dieu fait son throsne de nostre misere. Voyons donques premierement comme l’Evangeliste nous raconte que saint Thomas ne se trouva pas avec les autres le jour de la Resurrection ; secondement, comme il ne voulut pas croire, en quoy il fit une tres grande impudence; et en troisiesme lieu, comme il exagera ces paroles : Je ne croiray point si je ne le touche et si je ne le voy*.

Le premier manquement, à sçavoir de ne se pas sousmettre et trouver avec les autres, fut le commencement de son mal et ce fut de là qu'il prit sa source ; car il faut remarquer une chose de tres grande importance, qui est que l'homme ne monte pas à la perfection tout d'un coup, mais petit à petit, de degré en degré *. De mesme en est-il pour ce qui est de descheoir d'icelle et de tomber en quelque peché et imperfection : l'on ne tombe pas tout à coup, mais des petites fautes l'on vient aux plus grandes*. Il ne faut point dire : C'est peu de chose de ne se pas trouver avec la Communauté tant à la priere qu'à quelqu'autre exercice ; car si saint Thomas se fust trouvé avec les autres Apostres, il eust esté saint et fidelle huit jours plus tost. Ne croyons pas que ce soit petite chose de demeurer huit jours en infidelité et de retarder nostre perfection pour peu que ce soit ; au contraire c'est un grand mal, d'autant que les momens nous sont bien pretieux et nous doivent estre tres chers.

Le second degré de la cheute de saint Thomas fut que oyant à son retour ses confreres et condisciples luy dire : Nous avons veu le Seigneur, il respondit : Je ne le crois pas, et se laissa ainsy emporter à l'opiniastreté et au despit, se voyant privé de la grace que les autres avoyent receué en cette visite. Certes, il auroit deu demander aux Apostres comment le Sauveur leur estoit apparu et se resjouir avec eux de leur bonheur ; mais le mal est qu'il fit tout le contraire et que de plus il ne voulut en facon quelconque s'accuser de sa faute. Nous avons tous cela, qu'encor que nous ayons failli nous ne le voulons pas

* Cf. tom. prece hujus Edit.,pp. 51:

* Ps. 1xxxm, 6.

* Cf. supra, p. 35

* Cf. hom. n super Missus est, & 13, et serm.v de Ascens., $15. Videet S.Greg. Mag., hom. xxvi in Evang., $$ 7, 8.

* Joan., v, 44.

* Ps. 1v, 5; Ephes., Iv, 26.

*Cf.tom.VIIIhujus Edit., p. 299.

confesser. Si saint Thomas eust congratulé ses freres du bien et consolation qu'ils avoyent tous receu, s'il se fust rendu coulpable, il eust evité ces grandes imperfections. Qui s'excuse s’accuse; il ne faut donques jamais s'excuser, puisque nous avons grande rayson de croire que nous avons tousjours le tort.

Le troisiesme defaut de saint Thomas et sa cheute entiere fut qu’il se laissa emporter à sa passion jusques à s'opiniastrer et ensuite à exagerer ces paroles : Non, je ne croiray pas qu'il soit ressuscité si je ne mets mon doigt dans les trous de ses playes, de ses mains, de ses pieds, ef si fe ne mets ma main dans son costé percé. Sur quoy saint Bernard * replique et dit : O pauvre Thomas, pourquoy ne voulez-vous pas croire sans toucher, puisque nostre foy n'est point palpable et qu'elle ne depend point des sens? Et de vray il a rayson, ce grand Saint, d'autant que la foy est un don de Dieu qu'il infuse en l'ame humble, car elle n'habite pas en une ame pleine d'orgueil; il faut avoir l'humilité pour recevoir ce rayon de la lumiere divine qui est un don purement gratuit. Escoutez parler nostre Sauveur aux pharisiens * : Comment pouvez-vous croire, vous autres qui estes tout bouffis de vaine gloire et d'estime de vous mesmes ?

Revenons à nostre propos, qui est que saint Thomas se laissa emporter à sa passion. C'est un grand mal de se laisser entraisner de la sorte, car les theologiens enseignent que lors que nous cedons à nos passions elles nous portent jusques au peché mortel. Le grand saint Paul, ou plustost Nostre Seigneur en saint Paul, apres le Prophete *, nous dit: Courrouceq-vous, mais ne becheq point, parce que ce n'est pas pecher d'avoir ses passions esmeués ; mais c'est bien autre chose d'entrer en colere et de suivre les sentimens d'icelle, comme de se despiter et opiniastrer en suite : c'est cela qui fait le peché. Par exemple, ceux qui sont sujets à l'avarice ne passent pas pour l'ordinaire au peché mortel ; mais ils gardent leurs biens un peu trop exactement *, ce qui est le premier fruit de la passion, et cela est peché veniel selon l’importance de la chose.

Page 1