LXVIII. POUR LA FÊTE DE SAINT THOMAS
Saint Thomas passa jusques au troisiesme degré et commit le peché d'infidelité, qui fut tres grand ; ce que voyant, les autres Apostres en furent extremement touchés. Certes, il n’y a point de doute que ceux qui sont en communauté et qui ne vont pas le train d’icelle touchent bien fort leurs freres, sur tout ceux qui ont le desir du salut des ames. Mais aussi les Apostres ne rejetterent pas le coulpable de leur compagnie, ains prierent pour luy, et Nostre Seigneur, par sa misericorde ineffable, vint une seconde fois pour saint Thomas seul. Il nous donne en cecy des preuves de la douceur avec laquelle il traitte les pecheurs, car il a deux bras : l’un de sa justice toute puissante et equitable, et l’autre de sa misericorde qu'il exalte par dessus celuy de sa justice *.
I] me souvient à ce propos que saint Denis Areopagite, que l'on surnomme avec tres juste rayson le grand A postre de la France, raconte en une sienne epistre* cette histoire que vous sçavez toutes fort bien. Demophile voyant un pauvre homme pecheur proche de l'autel, aux pieds de son confesseur, le jetta à grans coups de pieds hors de l'eglise, luy semblant qu'il estoit indigne d'estre là. Il faisoit cela par un zele ardent, mais qui estoit faux et indiscret, encores qu'il luy parust bon. Et en cette mesme epistre saint Denis rapporte que saint Carpus avoit veu Nostre Seigneur estre tout prest à mourir encores une fois pour chaque pecheur, si sa Passion ne suffisoit tres amplement pour tous *.
Considerons, je vous prie, combien le Sauveur est bon. Il vint dans le cenacle une fois pour tous les Apostres * et une autre fois pour saint Thomas seulement, huit jours apres sa Resurrection, lors qu'ils estoyent tous assemblés ; et s'addressant à Thomas seul il luy dit : Tu ne veux pas croire; tiens, touche, manie, car l'esprit n'a ni chair ni os*. Il mit donques ses doigts dans les cicatrices sacrées de son Sauveur. Mais que pensez-vous que fit ce bon Saint? O certes, il n'y a point de doute que quand il l'eut touché il sentit une grande chaleur divine, principalement quand il mit la main dans ce pretieux cabinet des tresors de la Divinité, quand il toucha
* Jacobi, n, 15. Cf.
supra, p. 312.
* Ep. viu, ad Demoph.
* Cf. Tr.de l'An. d Dieu, 1. X, c. xv.
* Joan., xx, 19-23.
* Lucæ, ult., 39.
*Cf. supra, pp. 379,
* Cf. I Cor., xir, 8, 13, 15; Heb., xi, 1.
* Cf. Is., tv, 11; I Petri, 1, 25.
410 SRRMONS RECUEILLIS
ce sacré cœur tout ardent d'amour. Lors tout estonné, il s'exclama et dit : O mon Seigneur et mon Dieu! et en mesme temps il fut changé et rendu fideZZe, si qu'il a esté predicateur de la foy comme les autres A postres, et apres avoir grandement travaillé pour icelle, il est à la fin mort pour cette mesme foy.
Nostre bon Sauveur luy respondit : Thomas, Thomas, tu as creu parce que tu as veu, mais bienheureux seront ceux qui croiront el ne verront pas, parce que sa divine Bonté nous avoit tous presens, nous autres qui sommes en son Eglise, car elle a pris son commencement du petit college des Apostres. Nous ne sçavons rien des mysteres de nostre foy * que ce qu'ils nous ont appris, bien que leur foy fust pour lors imparfaite parce qu'ils n'estoyent pas confirmés en grace, à ce que disent les theologiens. Ca bas en terre nous avons la foy sans jouissance, mais au Ciel nous aurons la jouissance sans la foy, d'autant que l'on n'en a pas besoin au Ciel *. C'est un grand don de Dieu que la foy ; c'est elle qui nous separe d'avec ces miserables heretiques lesquels ne veulent pas croire le Saint Sacrement de l'autel parce, disent-ils, qu'on ne voit rien, qu'on n'y touche rien. Comme si ce que Dieu a dit n'estoit pas bien dit et bien fait *, et comme S'il failloit voir et toucher pour croire.
Mes cheres Sœurs, c'est un grand bien que d'estre en communauté, puisque si saint Thomas n'eust point eu de freres il ne fust pas si tost sorti de son infidelité. Ils prierent pour luy et ainsy il se sauva. De mesme és Religions, entre vous autres, quand l'une tombe, les autres l'aydent à se relever par la correction fraternelle, par les prieres et bons exemples ; aussi les ames se perdent rarement en Religion sinon qu'elles le veuillent, s'obstinant et opiniastrant en leur mal. Surquoy saint Bernard fait une belle comparaison : De deux cens bateaux ou galeres qui s'embarquent au port de Marseille, il ne s'en perd pas un, dit-il (1); mais ceux qui s'embarquent
(1) Les Sœurs chargées de rédiger cette instruction ont mal compris les paroles de leur saint Fondateur, car l'assertion légendaire qu'elles prétent à saint Bernard ne se trouve pas dans les Œuvres authentiques de ce Père.