XLIII. Pour LE n° DIMANCHE APRES L'EPIPHANIE
qui rend toutes choses si douces et faciles. C’est bien fait de demander l'humilité, car ce doit estre nostre chere vertu que celle là ; c'est une chose bonne de demander et souspirer apres le divin amour, mais neanmoins je vous dis que cette demande que vous faites de l'humilité et de l'amour n'est pas bonne ; car ne voyez-vous pas que vous ne desirez pas l'humilité, ains le sentiment de l'humilité? Vous voulez sçavoir et sentir si vous estes humble, si vous avez l'humilité. Or, il ne faut pas faire cela, car il n'est pas requis pour avoir cette vertu d'en avoir lé sentiment ; au contraire, ceux qui l'ont veritablement ne voyent nine sentent point qu'ils sont humbles. De mesme, il n'est pas requis pour aymer Dieu de sentir qu'on l'ayme ; car son amour ne-consiste pas à sentir, gouster et savourer sa douceur. Vous pouvez donques estre bien humble et aymer Dieu sans le sentir.
Oh, je voudrois l'aymer comme une sainte Catherine de Sienne, comme une sainte Therese. Vous vous trompez ; dites plustost : Je voudrois avoir les extases, les sentimens d'amour et d'humilité d'une sainte Therese, d'une sainte Catherine de Sienne, car ce n'est point l'amour que vous demandez, ains le sentiment et la suavité de cet amour. Ce n'est que du manque de sentimens dont nous nous plaignons, car nous voulons tout gouster et savourer. O Dieu, attendez un peu, mes cheres ames, ce n'est pas icy le lieu des gousts et sentimens ; attendez d'estre là haut au Ciel où vous connoistrez si vous avez l'humilité et jouirez de ces suavités. Vous verrez alors comme vous aymez Dieu, et gousterez la douceur de son amour; mais en cette vie le Seigneur veut que nous vivions entre la crainte et l'esperance, que nous soyons humbles et que nous l'aymions sans le scavoir.
Retournons à la tres sainte Vierge : Mon Seigneur, dit-elle, ils n’ont point de vin. Ce qu'entendant, le Sauveur luy dit: Femme, qu'aveq-vous à demesler avec moy? Mon heure n'est bas encores venue. Cette responce de prime abord semble bien rude ; voir un tel Fils parler ainsy à une telle Mere; un Fils si doux et si clement rejetter si rudement, ce semble, une priere
* Vide Maldonat.,
Comm.in Joan., ad
locum.
faitte avec tant de reverence et humilité. Quelles paroles icy entre le Fils et la Mere, entre deux cœurs les plus aymans et les plus aymables qui furent jamais! Qu'avezvous à demesler avec moy, femme ? Ha, Seigneur, qu'a à faire la creature avec son Createur de qui elle tient l'estre et la vie ! qu'a à faire la mere avec son fils, qu'a à demesler le fils avec la mere de qui il a receu le corps, c'est à dire l'humanité, la chair et le sang ! Ces paroles semblent estre bien estranges, et en effect estans mal entendues par des ignorans qui les ont voulu interpreter, ils en ont formé trois ou quatre heresies. Mais, o Dieu, qui est si hardi que d'y vouloir mettre la pointe de son esprit, pour aigu et subtil qu'il puisse estre, à fin d'en comprendre le vray sens, sans avoir receu la lumiere d'en haut pour cela ? Cette responce estoit toute amoureuse, et la Sainte Vierge qui le scavoit bien s'en sentit la plus obligée mere qui aye jamais esté. Ce qu'elle fit paroistre lors que, apres icelle, son cœur demeura tout plein d'une sainte confiance, disant à ceux qui servoyent : Vous avez ouÿ ce que mon Fils m'a respondu, et pour cela, vous qui n'entendez pas le langage de l'amour, pourrez entrer en doute qu'il ne m'ayt esconduite. O non, ne craignez point, faites seulement ce qu'il vous dira et ne vous mettez en peine de rien, car asseurement il pourvoira selon vostre besoin.
Il y a parmi les Docteurs * une grande varieté d'opinions sur ces paroles de Nostre Seigneur : Femme, qu’avez-vous à demesler avec moy? Aucuns disent qu'il vouloit signifier : Qu'avons-nous à faire, vous et moy, de nous mesler de cela ? Nous ne sommes que des invités, nous ne devons donc point avoir soin de ce qui manque; et plusieurs semblables raysons. Mais demeurons fermes en celle que la pluspart des Peres tiennent, laquelle est que le Sauveur respondit à sa sainte Mere : Qu'ay-je à demesler avec vous ? pour apprendre aux personnes qui sont constituées en quelque benefice ecclesiastique, de prelature et autres telles dignités, à ne se point servir de ces charges pour gratifier les parens selon la chair et le sang, ou faire en leur faveur chose aucune qui soit
XLI]. Pour Lu 1° DimANGHR APRÁS L'EPIPHANIR 13
tant soit peu repugnante à la loy de Dieu; car ils ne se doivent jamais oublier jusques là qu'à leur occasion ils viennent à s'esloigner de la droiture avec laquelle ils sont tenus à exercer leurs offices. Or, nostre divin Maistre voulant faire cette leçon au monde, se servit du cœur de la tres sainte Vierge ; en quoy certes il luy donna des preuves tres grandes de son amour, comme s'il disoit : Ma tres chere Mere, en vous respondant : Qwu'aveq-vous à demesler avec moy? je ne veux point vous esconduire en vostre demande ; car qu'est-ce que peut refuser un tel Fils à une telle Mere, la plus aymée et la plus aymante qui ayt jamais esté? Mais d'autant que vous m'aymez parfaitement, aussi vous aymé-je souverainement; et cet amour que je vous porte et celuy duquel je scay que vous m'aymez m'a fait prevaloir de la fermeté de vostre cœur pour donner cette lecon au monde, estant tout asseuré que ce coeur tres amoureux ne s'en esmouvra point. Combien qu'en apparence elle soit un peu rude, ce n'est rien pour vous qui entendez le langage de l'amour, lequel ne s'explique pas seulement par les parolles, mais aussi par les yeux, par les gestes et par les actions. Et quant aux yeux, les larmes qui en descoulent sont des preuves de l'amour ; c'est en cette façon que le Psalmiste donnoit des tesmoignages du sien lors qu'il respandoit une grande abondance de larmes devant son Dieu *.
L'Espouse, au Cantique des Cantiques *, disoit : Mon Amy m'est un faisceau de myrrhe, je le prendray et le mettray au milieu de mes mammelles, c'est à dire au milieu de mes affections ; et la goutte de cette myrrhe venant à tomber, fortifiera et confortera mon cœur. Aussi cette divine Amante, la tres sacrée Vierge, prit les paroles de Nostre Seigneur comme un faisceau de myrrhe qu'elle mit entre ses mammelles, au milieu de son amour ; elle receut la goutte qui descouloit de cette myrrhe, laquelle raffermit son cœur en telle sorte qu'en entendant la responce qui aux autres sembloit un refus, elle creut sans aucun doute que le Sauveur luy avoit accordé ce qu'elle uy demandoit ; et pour cela elle dit aux officiers : Faîtes tout ce qu'il vous dira.
* Pss. v1,7, xxxvi, 13, XLI, 4, LV, 9.
* Cap. 1, 12.
* Vide Maldonat., in locum.
* Gen., xxv, 21.
* Vide S.Bonav.,in III Sent., Dist. rv, art.n,qu.1; Suares., in IIjsm Partem S.
Thom., qu. n, Disput. x, sent. vr.
Quant à ces paroles : Mon heure n'est bas encores venue, quelques-uns ont pensé que Nostre Seigneur entendoit que le vin n'estoit pas encores failli. Il y a plusieurs autres interpretations et sentimens des saints Peres sur ce sujet *, mais je ne veux pas m'y arrester. I] est vray qu'il y a des heures ordonnées de la divine Providence desquelles depend tout nostre bien et conversion. Il est vray aussi que Dieu avoit determiné de toute eternité l'heure et l'instant de faire deux grans miracles : celuy de l'Incarnation et celuy de donner au monde le premier signe pour la manifestation de sa gloire ; mais c'estoit d'une facon generale et non point en sorte qu'estant prié il ne peust avancer cette heure. je veux rapporter un exemple pour me faire mieux entendre. Voyla Rebecca et Isaac qui desiroyent tous deux des enfans ; mais le malheur estoit que Rebecca estant sterile n'en pouvoit naturellement avoir. Cependant, Dieu avoit veu de toute eternité que Rebecca concevroit et auroit des enfans, mais avec cette condition qu'elle les obtiendroit par ses prieres ; et si elle n'eust prié avec son mary Isaac elle n'eust point conceu. Voyant donc qu'ils ne pouvoyent avoir des enfans à cause de sa sterilité, elle et son mary s'enfermerent en une chambre et prierent si fervemment que Dieu les oujt, les exauca, et Rebecca devint grosse de deux jumeaux, Esaü et Jacob *. Ainsy, les souspirs d'amour de Nostre Dame, comme disent les anciens Docteurs *, avancerent l'Incarnation de Nostre Seigneur. Ce n'est pas pour cela qu'il s'incarnast devant le temps qu'il avoit preordonné, non; mais en son eternité il avoit veu que la Sainte Vierge le conjureroit de haster le moment de sa venue au monde, et que l’exaucant, il s'incarneroit plus tost qu'il n'eust fait si elle n'eust prié.
Il en est tout de mesme de ce premier miracle que Nostre Seigneur a fait aujourd'huy aux noces de Cana en Galilée. Mon heure n'est pas encores venue, dit-il à sa sainte Mere, mais puisque je ne vous puis rien refuser, javanceray cette heure pour faire ce que vous me demandez. Il avoit donc veu de toute eternité qu'il la devoit
Pm].