‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 65 sur 322 · XLIV. PouR LA FÊTE DE SAINTE BRIGITTE, VIERGE · texte numérisé non relu

XLIV. PouR LA FÊTE DE SAINTE BRIGITTE, VIERGE

estre rapporté à cause des excellens documens qui y sont compris. Voyez-vous ce que fait cette Sainte, guidée de l'Esprit de Dieu, pour guerir ces lepreux? Elle leur dit : Lavez-vous les uns les autres *. En quoy elle nous fait une belle lecon de la charité et dilection mutuelle qui doit regner parmi les Chrestiens, et qui doit estre tout particulierement gravée dans le coeur des Religieux et Religieuses ; car ils se doivent nettoyer reciproquement de la lepre spirituelle par le moyen de la reprehension et correction fraternelle qui s'exerce en tout Ordre bien reformé.

C'est par là qu'on recouvre sa premiere santé et que le corps de la Religion demeure net et libre de toute tache et macule. Il s'en trouve bien quelquefois, mais aussi tost qu'on les apperçoit on estend les mains les uns sur les autres. Or, quand pour quelque respect humain et estans meus non point de la charité ains de nostre fantasie et caprice, nous refusons de laver celuy qui en a besoin, c'est un grand mal. Quand on vient à dire : Moy qui suis net je n'oserois toucher celuy là qui est encores malade ; ou bien : C'est un membre pourri, la correction ne luy proffite point, c'est en vain qu'on se travaille apres luy, il vaut mieux le laisser *, o Dieu, ne voyez-vous point le danger oü vous estes de devenir vous mesme lepreux ? Car, qui veut-on guerir sinon celuy qui est malade? Et pourquoy Nostre Seigneur est-il venu sinon pour les infirmes *? Le juste, comme dit le glorieux Apostre *, n'a pas besoin de loy ; il n'est pas requis de luy persuader d'aymer Dieu, il l'ayme assez, ni encores d'aymer le prochain, car il sçait à quoy l'amour de Dieu l'excite et oblige. Mais les lepreux sur lesquels il faut estendre la main sont les foibles et infirmes qu'il faut servir avec patience et charité. C'est la lecon que nous fait aujourd'huy sainte Brigide quand elle commande à ces ladres de se laver les uns les autres.

Le second miracle est celuy-cy. On luy amena une fille extremement belle mais qui estoit aveugle ; elle s'appelloit Urie. La Superieure du monastere envoya la Sainte pour la guerir ; elle y alla, mais voyant tant de beauté et

Senm. IV 3

* Cf. Joan., xit, 14,

* Matt., v, 29, 30.

* Matt, 1x, Marc., 11, 17.

* [ Tim., 1, 9.

sçachant comme cet advantage est un grand obstacle à la beauté spirituelle, et combien les sens, principalement la veué, sont dangereux et propres à nous faire perdre la pureté de l'ame quand ils sont mal gouvernés, Brigide se mit en priere. Elle fit une oraison fervente, en laquelle elle demanda à son Espoux sacré non seulement la veué corporelle pour Urie, mais beaucoup plus la spirituelle ; et il luy accorda l'une et l'autre, car il ne luy refusoit rien. Certes, il estoit bien raysonnable qu'elle illuminast les aveugles, puisqu'elle avoit choisi et demandé d'estre aveugle pour mieux servir son Sauveur.

Cette fille donc recouvra la veué, et quand elle vit ce merveileux luminaire du soleil, la beauté des choses creées, tant du ciel que de la terre, elle fut remplie d'une grande admiration et consolation. Mais elle se sentit aussi tost esclairée d'une autre lumiere qui eschauffa son cœur et qui luy fit appeter les biens eternels et perdurables, beaucoup plus excellens que ceux qu'elle appercevoit par ses sens ; et lors, considerant combien cette veué corporelle la pourroit empescher et retarder au dessein d'acquerir le souverain bien qui est Dieu, elle desira de la perdre une autre fois pour jouir plus pleinement de la veué spirituelle. Et Nostre Seigneur luy accorda de redevenir aveugle, luy donnant en mesme temps une clarté interieure si grande, que despuis elle renonga à toutes choses et s'adonna en telle sorte à l'oraison et contemplation qu'elle vescut et mourut fort saintement.

Mais pourquoy dis-je encores ce miracle ? Parce qu'il est beau et propre à bien finir ce discours. O Dieu, que cette Urie fut heureuse de tout delaisser pour tout avoir ; car quittant la veué elle quitta vrayement tout, d'autant que c'est la chose la plus pretieuse au corps de l'homme, celle que l'on conserve le plus soigneusement et que l'on craint davantage de perdre. O que vous serez heureuse, ma chere Fille, si vous quittez vostre veué et si vous renoncez à tout pour tout avoir, embrassant en telle sorte la vraye mortification de vos sens et passions, que mesprisant toutes les choses temporelles et transitoires,

Page 1