XLVI. POUR LA FÊTE DE L'ANNONCIATION
le lait dont elles sont remplies est comme la moelle de l'amour maternel des meres envers leurs enfans, cet amour le produisant pour leur nourriture *.
Or, dit la chere amante, tes amours qui sont tes mammelles, o mon Bien-Aymé, produisent une certaine liqueur odoriferante qui recrée merveilleusement mon ame, si que je n'estime nullement la bonté des vins plus pretieux et delicats des playsirs de la terre; ils ne sont rien en comparaison, ce sont plustost des ennuis. Le vin, qui tesjouit et fortifie le ceur*, figure, selon les Docteurs *, les joyes et les contentemens terrestres. Les amours de Nostre Seigneur ont, au dessus de tous les playsirs terriens, une force incomparable et une proprieté indicible pour recreer le cœur humain, non seulement plus que toute autre chose, ains rien n'est capable de luy donner un parfait contentement que le seul amour de Dieu. Prenez, si vous voulez, tous les plus grans de la terre et considerez leur condition les uns apres les autres; vous verrez qu'ils ne sont jamais vrayement satisfaits, car s'ils sont riches et eslevés aux plus hautes dignités du monde ils en desirent tousjours davantage.
L'exemple d'Alexandre, que les mondains appellent le Grand, certifie assez mon dire. Il avoit presque la seigneurie universelle de toute la terre, il en estoit quasi maistre absolu, de sorte que fout le monde observoit le silence en sa presence * et les princes n'osoyent souffler mot; tout trembloit, par maniere de parler, sous son authorité, pour la grande reverence qu'on luy portoit. Neanmoins, entendant un jour un certain sot philosophe asseurer qu'il y avoit plusieurs mondes qu'il n'avoit pas conquis, Alexandre se print à pleurer comme un enfant. Mais de quoy? Hé, disoit-il, parce que, y ayant plusieurs mondes, il n'en avoit pas conquis entierement un seul; si qu'il desesperoit de ne les pas tous avoir en sa domination*. Folie tres grande!
L'homme se plaist extremement à faire un grand trafic en cette vie pour trouver du contentement et du repos, et pour l'ordinaire ce trafic est vain, d'autant qu'il n'en tire nulle utilité. N'estimeroit-on pas bien fol et de
* Cf. Tr.de PAm. de Dieu, 1. V, c. n, et tom. præced. hujus Edit., Serm. XLII, initio.
* Judic., 1x, 13; Ps. cui, 15.
* S. Bern., serm. x in Cant., $ ro; et communiter.
*I Machab., , 3.
*Plutarc., De Tranuill. Animi, c. rv.
f. Tr. de l'Am. de
Dieu, 1. III, c. x, et
tom. præced. hujus
Edit., p. 320.
* Cf. supra, p. 22.
* Cf. Matt., vi, 27.
peu de jugement un marchand qui travailleroit beaucoup à faire quelque commerce dont il ne luy reviendroit que de la peine? Donques, je vous prie, ceux dont lentendement estant esclairé de la lumiere celeste scavent asseurement qu'il n'y a que Dieu seul qui puisse donner un vray contentement à leurs cœurs, ne font-ils pas un trafic inutile logeant leurs affections aux creatures inanimées ou bien à des hommes comme eux ? Les biens terriens, les maysons, l'or et l'argent, les richesses, voire les honneurs, les dignités que nostre ambition nous fait rechercher si esperduement, ne sont-ce pas des trafics vains? Tout cela estant perissable, n'avons-nous pas grand tort d'y loger nostre cœur, puisque, au lieu de luy donner un vray repos et quietude, il luy fournit des sujets d'empressement et d'inquietude tres grande, soit pour les conserver si on les a, soit pour les accroistre ou acquerir si on ne les a pas *?
je veux que nous logions nos affections et nostre amour aux hommes, qui sont creatures animées, capables de rayson ; qu'est-ce qui nous en reviendra ? Nostre trafic ne sera-t-il pas vain, puisqu'estans hommes comme nous, esgaux en la nature, ils ne peuvent que nous rendre un contreschange en nous aymant parce que nous les aymons? Mais ce sera tout, car n'estans pas plus que nous, nous ne ferons nul profit, et ne recevrons pas plus que nous ne leur donnons : nous leur donnerons nostre amour et ils nous donneront le leur, et l'un pour lautre. Je passe plus avant et veux que nous aymions les Anges; parlant communement, quel gain en tireronsnous ? car ce sont comme nous des creatures, esgalement sujettes à Dieu, nostre commun Createur. Nous peuventils eslever de deux doigts, comme l'on dit *? Nullement. Les Cherubins et les Seraphins n'ont aucun pouvoir de nous aggrandir ni de nous donner un contentement parfait, d'autant que Dieu s'est reservé cela, ne voulant pas que nous trouvions à loger nostre amour hors de luy, tant il en est jaloux.
Je vous diray à ce sujet un exemple tres aggreable. Sa Sainteté avoit un chantre qu'elle aymoit extremement,