‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 72 sur 322 · XLVI. POUR LA FÊTE DE L'ANNONCIATION · texte numérisé non relu

XLVI. POUR LA FÊTE DE L'ANNONCIATION

car il chantoit merveilleusement bien. Quoy que ce chantre fust tant cheri de son maistre, il ne laissa pas d’estre fantasque, de sorte qu'il luy prit un jour une fantasie de s'en aller et de sortir de sa cour, ce qu'il fit, laissant son bon maistre fort marry de sa sortie. Or, le Pape pensant en soy mesme par quel moyen il le pourroit ravoir, s'avisa de cet artifice : il fit escrire à tous les princes et à tous les grans que si ce chantre s'en alloit presenter à eux ils ne le receussent point à leur service, jugeant que ne trouvant point d'autre meilleure retraitte, le pauvre chantre retourneroit en fin à luy. Il arriva comme le Pape l'avoit desiré ; car se voyant rejetté par tout, il revint servir en l'incomparable chapelle de sa Sainteté.

Le cœur humain est un chantre infiniment aymé de Dieu, qui est la souveraine Sainteté ; mais ce chantre est fort bigearre, et fantastique plus qu'il ne se peut dire. Vous ne scauriez croire combien Dieu se recrée à ouyr les louanges qui luy sont données par le cœur qui l'ayme; il se plaist grandement aux eslans de nos voix et en l'harmonie de nostre musique *. Neanmoins il prend à ce cceur la fantasie de s'en aller promener, ne se contentant pas de contenter son Seigneur s'il ne se contente aussi soy mesme. Folie insupportable ! car quel bonheur, ains quel honneur, quelle grace et quel sujet d'un parfait contentement que d'estre aymé de Dieu et de demeurer en la mayson de sa divine Majesté, c'est à dire d'avoir logé en luy tout nostre amour, sans autre pretention que de luy estre aggreable! Et cependant, voyla que ce cœur humain se laisse emporter à sa fantasie et s'en va de creature en creature, de mayson en mayson pour voir sil ne pourra point trouver quelqu'un qui le veuille recevoir et luy donner du contentement parfait ; mais en vain, car Dieu, qui s'est reservé ce chantre pour luy seul, a commandé à toutes les creatures, de quelque nature qu'elles soyent, de ne luy donner satisfaction ni consolation quelconque, à fin que par ce moyen il soit contraint de retourner à luy qui est ce Maistre bon d'une incomparable bonté. Et si bien ce chantre revient plus

* Cf. Tr.del'Am.de Dieu, 1. IX, c. 1x.

*Cf.Tr.de PAm.de Dien, 1. V, c. x1, et tom. przced. hujus Edit., p. 126.

souvent par force que par amour, au lieu de le rebrouer il ne laisse pas de le recevoir et de luy donner le mesme office qu'auparavant en sa chapelle, voire mesme, ce semble, davantage.

O que la bonté de nostre Dieu est grande! C'est pourquoy l'Espouse à juste rayson s'escrie : O mon Bien-Aymé, que meilleures sans comparaison sont tes mammelles, que tes amours et tes delices sont mille fois plus aggreables que celles de la terre! car les creatures, fussent-elles des plus hautes et relevées et des Anges mesme, fussent-elles des freres ou des sceurs, elles ne nous scauroyent satisfaire ni contenter. Dieu a mis en nostre pouvoir l'acquisition de son pur amour qui nous peut infiniment relever au dessus de nous mesme, il le donne à qui luy donne le sien ; pourquoy donques nous amusons-nous autour des creatures, esperant quelque chose au trafic que nous ferons en la recherche de leurs affections ?

O que cette sainte Amante, nostre Dame et Maistresse, avoit bien gousté la douceur de ces divines mammelles lors qu'en l'abondance des consolations qu'elle recevoit en la contemplation, toute transportée d'ayse et d'un contentement indicible, elle se prit à les louer! Elle nous incite par son exemple à quitter toute autre pretention des satisfactions de la terre, à fin d'avoir l'honneur et la grace de les succer, et recevoir le lait de la misericorde qui en distille goutte à goutte sur ceux qui s'en approchent pour le recevoir.

Mais l'Espouse ne s'arreste pas là, car poursuivant elle dit que le 70m de son Bien-Aymé esf comme un huile resbandu, composé de plusieurs excellentes odeurs, lesquelles ne se peuvent imaginer, voulant signifier : Mon Bien-Aymé n'est pas seulement parfumé, ains il est le parfum mesme*; c’est pourquoy, adjouste-t-elle, Zes jeunes filles l'ont aymé. Qu'est-ce que la divine amante desire que nous entendions par ces jeunes filles ? Les jeunes filles representent en ce sujet certaines jeunes ames qui n'ayans encores logé leur amour nulle part,

"Ct. Tr. de l'Am. de sont merveilleusement propres à aymer le celeste Amant

Dieu, 1. X, cc. iv, v.

de nos cceurs, Nostre Seigneur Jesus Christ *. Je ne veux

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