XLVI. POUR LA FÊTE DE L'ÁNNONCIATION
jusqu'à cette heure là, d'autant que ce n'est point leur coustume de louer personne, si ce n'est quelquefois pour encourager en quelque grande entreprise *. Oyant donc saint Gabriel luy donner une louange si extraordinaire, cela la mit en souci, pour monstrer aux filles qui prennent playsir à estre cajolées qu'elles courent grande fortune de recevoir quelque tare en leur virginité et pureté ; car l'humilité est compagne de la virginité, et tellement compagne que la virginité ne demeurera jamais longuement en lame qui n'aura pas l'humilité. Bien qu'elles se puissent trouver l'une sans l'autre, comme on voit communement dans le monde, oü plusieurs personnes mariées vivent humblement, si faut-il confesser pourtant que ces deux vertus ne sçauroyent subsister l'une sans l'autre és vierges, c'est à dire és filles. Nostre Dame estant rassurée par l'Ange et ayant appris ce que Dieu vouloit faire d'elle et en elle, fit ce souverain acte d'humilité disant : Voicy la servante du Seigneur, me soit fait selon ta parole. Elle se voyoit eslevée à la plus haute dignité qui jamais fut et sera ; car quand il plairoit à Dieu de recreer derechef plusieurs mondes, il ne scauroit pourtant faire qu'une pure creature fust plus que la Mere de Dieu *. Cette dignité est incomparable, et cependant la sacrée Vierge ne s'enfle point, ains elle asseure qu'elle demeure tousjours servante de la divine Majesté. Et pour monstrer qu'elle l'estoit et qu'elle la vouloit estre : Qu'il me soit fait, dit-elle, tout ainsy qu'il luy plaira, s'abandonnant à la merci de sa divine volonté, protestant que par son choix et par son election elle se tiendra tousjours en bassesse et qu'elle conservera l'humilité comme compagne inseparable de la virginité. Mais si ces deux vertus se peuvent trouver l'une sans l'autre, cette separation ne peut exister entre l'humilité et la charité, car elles sont indivisibles et tellement conjointes et unies ensemble que jamais l'une ne se rencontre sans l'autre, pourveu qu'elles soyent vrayes et non feintes. Dés que l'une cesse de faire son acte, l'autre la suit immediatement ; dés que l'humilité s'est abaissée, la charité se releve contre le Ciel*. Ces deux vertus sont
* Cf. tom. præced.
hujus Edit.,pp.139,
* Cf. ibid., p. 115.
*Cf.Entretien VIII, in fine,ettom.præced. hujus Edit., PP. 110, 224-226.
*Gen., xxvm, 12,15.
* Cant., 1, 3.
54 SERMONS RECUBILLIS
semblables à l’eschelle de Jacob sur laquelle Jes Anges montoyent et descendoyent*. Ce n'est pas à dire que d'elles mesmes elles ne puissent descendre et monter tout à la fois ; ce que ne faisoyent pas ces Anges, car ils montoyent pour descendre derechef. L'humilité semble nous esloigner de Dieu qui est appuyé sur le haut de l'eschelle, parce qu'elle nous fait tousjours descendre pour nous avilir, mespriser et ravaler; mais neanmoins c'est tout au contraire, car à mesure que nous nous abaissons, nous nous rendons plus capables de monter au sommet de cette eschelle oü nous rencontrons le Pere eternel.
Nostre Dame s'humilia et se reconneut indigne d'estre eslevée à la haute dignité de Mere de Dieu ; c'est pour cela qu'elle fut rendue sa Mere, car elle n'eut pas plus tost fait la protestation de sa petitesse, que, s'estant abandonnée à luy par un acte de charité incomparable, elle devint Mere du Tres Haut, qui est le Sauveur de nos ames.
Si nous faisons ainsy, mes cheres Filles, et que nous unissions la virginité avec l'humilité, l'accompagnant soudain de la tres sainte charité qui nous eslevera au haut de l'eschelle mystique de Jacob, nous serons indubitablement receus dans la poitrine du Pere eternel, qui nous comblera de mille sortes de consolations celestes. Lors, en la jouissance d'icelles, nous chanterons, apres Nostre Dame et tres sainte Maistresse, le cantique des louanges de ce Dieu qui nous aura fait tant de grace de la suivre en ce monde et de batailler sous son estendart. Ainsy soit-il.