‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 3)Chapitre 78 sur 322 · XLVI. Pour LA FÊTE DE L'ANNONCIATION · texte numérisé non relu

XLVI. Pour LA FÊTE DE L'ANNONCIATION

celles qui vous seront marquées selon la vocation que vous choisissez *. Il faudra de mesme crucifier vostre memoire, pour n’admettre jamais aucun ressouvenir de ce que vous avez laissé au monde. Il faudra en fin que vous crucifiiez et attachiez à la Croix de Nostre Seigneur vostre volonté particuliere, pour n’en avoir jamais plus pour vous en servir à vostre gré, ains il vous faudra vivre en parfaitte sousmission et obeissance tout le temps de vostre vie.

Dites-moy donques, s’il vous plaist, n’est-ce pas un acte de tres grande consideration, et digne d’estre honnoré, que celuy que font ces filles en passant outre, bien qu'on ne leur represente que croix, qu'espines, que lances, que clous et en fin que mortifications en la Religion ? O ames grandement genereuses et qui monstrez qu'en verité vous bataillez et marchez sous les auspices de nostre sainte et glorieuse Maistresse, qui est la tres sainte Vierge ! O sans doute, il faut bien que ces filles ayent consideré que c'est le propre de l'amour de rendre leger ce qui est pesant, doux ce qui est amer et facile ce qui est insupportablement difficile sans amour. Vostre glorieux Pere saint Augustin a grandement bien exprimé cette verité *, disant que celuy qui ayme ne trouve rien de fascheux, de difficile ou de trop grand travail : « Le travail, » dit-il, « ne se trouve point en l'amour, ou s'il S'y trouve, c'est un travail bien aymé. »

Allez donc, mes cheres Filles, ou plustost venez amoureusement vous dedier à Dieu et au service de son tres pur amour; et bien que vous rencontriez du travail, la peine vous en sera bien aymée, en l'asseurance que vous contenterez Dieu et vous rendrez aggreables à vostre chere Patronne, laquelle bien qu'elle n'aye pas eu le nom de Religieuse, n'a pas laissé pourtant d'en prattiquer les exercices, et laquelle, bien qu'elle soit Protectrice de tous les hommes et de chaque vocation en general, s'est neanmoins rendue particuliere Protectrice des vierges qui se sont dediées au service de son Fils en la Religion, d'autant qu'elle a esté comme une Abbesse qui leur a monstré l'exemple de tout ce qu'elles

* Cf. supra, p. 58.

* De Bono Viduit., c. xxi. Cf. fr. da l'Am. de Dien, 1.

VIII,c.v,ad finem.

* Lucæ, 1, 36-38.

* Vide supra, p.37.

* Malach., ult., 2.

devoyent faire pour vivre religieusement. Et qu’ainsy ne soit, je vous presenteray seulement trois points à considerer, sur lesquels je ne feray que passer en courant, pour preuve de mon dire, que je trouve dans l’Evangile de ce jour *, auquel il est dit que l'Ange s'addressant à cette sainte Vierge pour luy annoncer le mystere incomparable de l’Incarnation du Verbe eternel, il la trouva en Galilée, et en la ville de Nazareth, retirée et seule dans sa chambre.

Quant au premier point, qui est que Nostre Dame estoit au pais de Galilée, Galilée est une diction hebraique qui vaut autant à dire que transmigration *. Sur quoy il faut que vous scachiez qu'il y a de deux sortes d'oyseaux, les uns qui sont passagers et les autres qui ne le sont pas. Ceux qui sont passagers font la transmigration, d'autant qu'ils passent d'un lieu à l'autre, comme font les arondelles et les rossignols qui ne demeurent pas ordinairement en ces quartiers, ains ils n'y sont qu'au temps des chaleurs et du printemps, et l'hiver venant ils font la transmigration, se retirans aux autres pais où le printemps et les chaleurs sont en mesme temps que nous avons icy les froidures de l'hiver; mais nostre printemps revenant, ils reviennent et font derechef la transmigration, c'est à dire le passage d'une contrée à l'autre, nous venant recreer par leur petit gazouillement.

Les Religieux et Religieuses ne sont-ils pas au pais de transmigration, et ne font-ils pas le passage du monde en la Religion, comme en un lieu de printemps, pour chanter les divines louanges et pour s'exempter de souffrir les froidures et les gelées du monde? Hé! n'est-ce pas pour cela qu'ils entrent en la Religion, où il n'y a que printemps et que chaleur, le Soleil de fustice* dardant fort ordinairement ses rayons sur les cœurs des Religieux, lesquels il n'eschauffe pas moins en les esclairant qu'il les esclaire en les eschauffant? Et qu'est-ce que le monde sinon un hiver extremement froid, oà il n'y aque des ames geléeset froides comme glace? J'entens ceux qui estans au monde vivent selon les lois du monde, car je scay bien qu'on peut vivre parfaittement en toutes sortes de vocations, mesme dans le monde, aussi bien

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