XLVII. POUR LA FÊTE DE LA VISITATION
Cependant, Nostre Dame ne se contenta pas de s’estre ainsy humiliée devant la divine Majesté, car elle scavoit bien que l’humilité et la charité ne sont en leur perfection si elles ne viennent à passer au prochain. De l’amour de Dieu procede celuy du prochain; et à mesure, disoit le grand Apostre *, que ton amour sera grand envers Dieu il le sera aussi à l'endroit de tes freres. Saint Jean nous enseigne cecy lors qu'il escrit * : Comme est-il possibleque tu aymes Dieu que tu ne vois point, si tu n'aymes pas ton prochain que tu vois ?
Donc, si nous voulons monstrer que nous aymons bien Dieu, et si nous voulons qu'on nous croye quand nous l'asseurons, il nous faut bien aymer nos freres, les servir et ayder en leurs besoins. Or la Sainte Vierge, scachant cette verité, se leva promptement, dit l'Evangeliste *, et s'en alla diligemment vers les montagnes de Juda, en la ville d'Hebron ou, comme d'autres disent, de Hierusalem * (cela importe peu), pour servir sa cousine Elizabeth en sa viellesse et grossesse. En quoy elle fait paroistre une grande humilité et charité ; car dés qu'elle se vit Mere de Dieu elle s'humilia jusques là que de se mettre tout aussi tost en chemin pour aller secourir et assister cette bonne femme. Ce ne fut peut estre pas à l'heure mesme ni au mesme jour qu'elle le sceut, car je vous laisse à penser si cette sainte Vierge demeura en sa petite maison, recueillie et ravie en admiration, touchant ce profond et incomprehensible mystere qui s'estoit operé en elle. O Dieu, quelle douceur et suavité ressentoit-elle en son cœur par la connoissance de cette merveille! O que de saints devis et d'amoureux colloques entre le Fils et la Mere!
Elle ne sortit donc pas le jour mesme de l'Incarnation, ains quelques jours apres, et s'en alla en grande diligence par les montagnes de Juda. Mais quelle humilité est celle cy! Elle s'en va pour estre chambriere et servante de celle qui luy estoit en tout et par tout inferieure; car jaçoit que sainte Elizabeth fust de noble extraction, puisqu'elle estoit de la lignée de Levi, estant mariée au grand prestre *, et que touchant sa mere elle appartenoit à la maison de David, si est-ce que pour tout
Sanm. IV 5
* Cf. Rom., xn1,8, Galat.,v,14;Ephes.
* I Ep., rv, 20.
* Luce, 1, 39.
* Vide Maldonat Comm. in Lucam ad locum.
* Luce, 1, 5.
Cf.supra, p.53, et m. præced. hujus dit., p. 347.
Lucæ, 1, 40.
bid., ÿÿ. 42-45.
66 SERMONS RECUBILLIS
cela elle n'estoit rien au prix de la Vierge. Nostre Dame est Reyne du Ciel et de la terre, des Anges et des hommes; et encores ces tiltres que nous luy donnons ne servent qu'à ayder nos pauvres entendemens à se la representer en quelque facon qui nous fasse un peu comprendre sa grandeur, d'autant qu'elle est souverainement plus grande que tout ce que l'on en peut dire. Que si nous luy voulons donner un nom digne de son excellence il nous la faut nommer Mere de Dieu“; car ce mot est si sureslevé que tous les tiltres, les louanges et eloges que nous luy scaurions donner sont compris dans iceluy. Quelle humilité est-ce donques que celle de la Sainte Vierge, puisqu'alors qu'elle est choisie et declarée pour Mere du Verbe eternel, elle se dit Ja servante du Seigneur, et comme chambriere, sort et s'en va servir cette bonne Elizabeth en sa viellesse. O mon Dieu, que grande et profonde estoit cette humilité, laquelle elle fit encor paroistre en saluant sa cousine, car l'Evangeliste remarque * que Nostre Dame, comme la plus humble, la salua la premiere.
Mais que de benedictions et de graces entrerent en cette maison avec la sacrée Vierge ! Ce qui se connoist par les parolles de sainte Elizabeth, laquelle avec un esprit de prophetie s'escría d'une voix claire et intelligible: D'où me vient ce bonheur que la Mere de mon Dieu vienne me visiter ? Puis, poursuivant elle dit : Vous estes bienheureuse parce que vous avez creu. Vous estes benite entre toutes les femmes, et beni est le fruit de vostre ventre, Jesus. Ouy, ce fruit est non seulement beni, ains c'est luy qui donne toutes benedictions ; et vostre venue m'a apporté tant de liesse et de consolation, que l'enfant a tressailli de joye dans mon sein*. O Dieu, qui pourroit comprendre les douceurs et suavités qui s'escoulerent dans le cceur de sainte Elizabeth en cette visitation? Comme est-ce qu'elle meditoit ce grand mystere de l'Incarnation et les graces et faveurs que le Seigneur luy avoit accordées? Que de paroles amoureuses, que de divins colloques faisoit saint Jean dés le sein de sa mere avec son cher Maistre