XLVII. POUR LA FÊTE DE LA VISITATION
rabaisse l'ame au dessous d'elle mesme et de toutes les creatures, ayant cela de propre, que plus elle est grande plus elle ravale à ses propres yeux l’ame dans laquelle elle demeure *. Voyez un peu les extremités de ces deux vertus, et vous direz : Comment peut-on accorder, unir et joindre ensemble l'humilité et la charité, puisque la nature de l’une est de monter en haut, et celle de l’autre de descendre en bas? C’est une chose naturellement impossible.
Il est vray que nul autre que Dieu ne pouvoit faire l'union de ces deux vertus; mais luy, qui n'est qu'un seul Dieu, veut et ayme l'unité, et se plaist à monstrer la grandeur de son pouvoir en faisant de si admirables jonctions. Or, il a uni la charité et l'humilité en la Sainte Vierge de telle sorte qu'il n'y scauroit avoir en elle de charité sans humilité ni d'humilité sans charité ; la charité demeurant humble et l'humilité charitable, la charité rehaussant l'ame par dessus toutes creatures et par dessus elle mesme, et l'humilité la rabaissant au dessous de toutes, ces deux vertus demeurant neanmoins tellement conjointes que l'une ne peut subsister sans l'autre.
C'est sur cette derniere union que je m'arresteray, laquelle me donnera entrée dans le sujet de cette feste; car qu'est-ce que la Visitation de Nostre Dame à sainte Elizabeth sinon un assemblage de l'humilité et de la charité, ou un sommaire des effects de ces deux vertus prattiquées par la Sainte Vierge envers sa cousine *? L'humilité et la charité n'ont qu'un seul objet qui est Dieu, à l'union duquel elles tendent ; neanmoins elles passent de Dieu au prochain, et c'est là oü elles se perfectionnent. Certes, nostre tres glorieuse Maistresse prattiqua ces deux vertus en un souverain degré au temps de l'Incarnation*, lors que l'Ange Gabriel luy ayant annoncé ce mystere ineffable, elle respondit : Voicy la servante du Seigneur, me soit fait selon ta barole* ; car pendant qu'il la declaroit Mere de Dieu et Reyne des Anges et des hommes, qu'il luy faisoit entendre qu'elle estoit eslevée par dessus toutes les creatures angeliques et humaines, elle s'abaissa aux pieds
* Cf. supra, pp. 53,
* Cf. tom. praeced hujus Edit., p. 156
* Cf. supra, pp. 5:
* Luce, 1, 98.
* Psalmi cxn, 6, cxxxvu, 6.
* Luce, 1, 48.
* Cf. tom. praeced.
hojus Bdit., pp.161-
* Lucæ, 1, 45.
de toutes, disant : Voicy la chambriere du Seigneur. Humilité grande que celle cy ! La Sainte Vierge eut alors une telle et si claire connoissance de la misere de nostre nature et de la distance qu'il y a entre Dieu et l'homme, que, se voyant rehaussée et esleüe au dessus de tous, elle se rabaissa au plus profond de son neant devant les incomprehensibles et inespuisables abismes de l'immense bonté de Dieu.
Il est vray qu'elle ne s'humilia jamais si profondement que quand elle dit : Voicy la servante du Seigneur ; mais apres avoir fait des actes d'une si parfaite humilité et aneantissement et estre descendue le plus bas qu'elle pouvoit, elle produit consecutivement des actes de charité, en adjoustant : Me soit fail selon ta parole ; car en donnant son consentement et acquiescement à ce que l’Ange luy annonçoit que son Dieu demandoit d'elle, elle fit paroistre la plus grande charité qui se peut imaginer. Vous voyez donques comme en cet instant, Dieu unit en la Sainte Vierge la charité et l'humilité ; en disant : Voicy la servante du Seigneur elle s'est abaissée jusques au profond abisme du neant, mais en mesme temps elle est relevée par la charité au dessus des Cherubins et Seraphins lors qu'elle adjouste : Me soit fait selon ta parole, car à cette heure le Verbe divin print chair dans son ventre virginal, et par ce moyen elle devint Mere de Dieu.
Voyla comment l'humilité est jointe à la charité en Nostre Dame, et comment son humilité la fait exalter ; car Dieu regarde les choses basses * pour les relever; c'est pourquoy, voyant cette sainte Vierge humiliée au dessous de toutes les creatures, il jetta les yeux sur elle et la rehaussa au dessus de toutes. Ce qu'elle nous fait entendre elle mesme par ces paroles de son sacré Cantique *: Parce que le Seigneur a regardé ma vileté, ma bassesse et ma misere, toutes les nations m'appelleront bienheureuse *. Comme si elle eust voulu dire à sainte Elizabeth : Vous me proclamez bienheureuse *, et il est vray que je le suis ; mais tout mon bonheur procede de ce que Dieu a regardé ma vileté et mon abjection.