XLVII. POUR LA FÊTE DE LA VISITATION
O Dieu, que l'humilité de cœur est un bon signe en la vie spirituelle! Que c'est une bonne marque qu'on reçoit efficacement les graces divines quand ces graces abaissent et humilient, et qu'on voit que tant plus elles sont grandes, tant plus elles aneantissent profondement le cœur devant Dieu et les creatures, en sorte que, comme la Sainte Vierge, l'on tient tout son bonheur de ce que les yeux de la divine Bonté ont regardé nostre vileté et misere!
Une profonde humilité et une ardente charité tant envers Dieu qu'à l'endroit du prochain, voyla donc les effects operés par la grace du Seigneur dans le cœur de Nostre Dame. La charité la fit aller en grande diligence en la maison de Zacharie, car quoy qu’elle fust enceinte, son divin Enfant ne luy pesoit point, si qu'elle n'en recevoit aucun empeschement dans le chemin. Comme elle l'avoit conceu par l'obombration du Saint Esprit *, elle le portoit sans incommodité et l'enfanta sans douleur, Nostre Seigneur luy reservant les douleurs de l'enfantement pour le jour de son crucifiement auquel sa sainte Mere devoit assister.
Cette Vierge incomparable entre donc en la maison de Zacharie, et avec elle un comble de benedictions pour cette famille; car, comme dit l'Evangile *, saint Jean Baptiste fut sanctifié dans le ventre de sa mere, et sainte Elizabeth fut remplie du Saint Esprit. Je scay bien qu'Elizabeth estoit une sainte matrone qui avoit desja l'Esprit Saint en elle ; comme est-ce donques que se doit entendre cecy, qu'elle le receut à la venue de la Vierge? Il n'y a point de doute qu'elle ne le receust alors, car les effects admirables qu'il opera en elle en fournissent de suffisantes preuves. Dieu donne sa grace aux justes en mesure pleine, comble et qui regorge de toutes parts *. Or, bien qu'Elizabeth eust une mesure pleine de la grace du Saint Esprit, neanmoins à la visitation de la Vierge, elle en receut une comblée, foulée et qui regorgeoit de toutes parts, d'autant que la grace se donne en telle sorte pendant cette vie qu'il y peut tousjours avoir de l'accroissement et augmentation
* Lucæ, 1, 55.
* Ibid., ÿ. 41.
* Ibid., vi, 38.
70 SERXONS RECTELLE
°C£LTr.d l'An d en la communication d'icelle *. Il se faudroit donc bien Dies, TE, e. garder de dire : C'est assez. j'ay suffisamment de la grace divine ou des vertus: c'est assez de mortification, je m'y suis assez exerce.
Ce seroit un grand abus: et celuv qui diroit telles et semblables paroles monstreroit bien par là son indigence, "Apoc, m, 17. sa mendicité et le malheur qui le talonne * ; car à telles sortes de gens qui estiment avoir à suffisance. Dieu leur oste ce qu'ils ont. On donnera à celuy qui a. dit Nostre * Mat, xm, 13, Seigneur *, et à celuy qui n'a rien on luy ostera. Ce um qui se doit entendre ainsy : On donnera à celuy qui ayant beaucoup receu et beaucoup travaillé ne se repose pas neanmoins, pensant n'avoir plus besoin de rien, mais lequel, avec une sainte et veritable humilité, connoist son indigence. A celuy qui a beaucoup on [uy donnera encor davantage: mais à celuy qui avant receu quelque grace croit en avoir sufhsamment, on [uy ostera ce quil a, et ne luy donnera-t-on rien. Le monde a une certaine ambition d'acquerir des richesses. des honneurs, et ne dit jamais : C'est assez : combien qu'il soit aveugle en cecy, car pour peu qu'il en possedast il en auroit suffisamment, veu que le trop de gloire. de biens et de dignités cause la mort et perte de nos ames. Certes, en telles choses on peut dire : J'en ay raysonnablement, je me contente. j'en ay à sufhsance : mais en ce qui est des biens spirituels, oh! il ne faut jamais penser, tandis que nous sommes en cet exil, que nous en avons assez. ains il se faut disposer continuellement à recevoir une augmentation de grace.
Nostre Dame va donques pour visiter sainte Flizabeth ; mais cette visite ne fut point inutile ni semblable à celles qui se font par les dames de ce temps, seulement par ceremonie, esquelles on tesmoigne bien souvent des affections plus grandes qu'on ne les sent pas et où l'on discourt frequemment des uns et des autres, si que l'on en sort avec des consciences interessées. Saint Hierosme *Epist.exxx,ad De- parlant de la devote Proba *, descrit merveilleusement metriad., $ 18. bien l'inutilité des visites des dames romaines, disant que ces bonnes matrones ne faisoyent autre que se visiter,
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