AVANT-PROPOS
Les Lettres de saint Francois de Sales peuvent se passer de préface ; elles s'expliquent d'elles-mémes, et expliquent admirablement toutes les grandes œuvres qu'il plut à Dieu d'opérer par son Serviteur et l'influence considérable qu'il lui donna d'exercer sur ses contemporains. Aprés avoir fait la part des réticences de son humilité, on peut affirmer que la correspondance de saint Francois de Sales est l'histoire de sa vie la plus compléte qui existe et la plus fidéle. C'est là, et là seulement, qu'il se dévoile tout entier ; à son insu, il permet de contempler à l'aise, d'étudier sous tous ses aspects cette personnalité qui captive si puissamment.
Ailleurs, il se montre moins qu'il ne se laisse apercevoir; ses divers ouvrages révélent son caractére par quelque cóté, permettent d'entrevoir un trait spécial de sa physionomie morale et intellectuelle, mais non pas de la saisir par un coup-d'œil d'ensemble. On y verra tour à tour apparaitre le polémiste, le théologien dogmatique, le moraliste, l'ascéte, le prédicateur ; dans ses lettres, il est en méme temps tout cela, il est plus que cela. C'est encore et toujours le Saint et le Docteur de l'Eglise, mais c'est aussi l'homme, et l'homme doué de la nature la plus exquise qu'on puisse imaginer. La tendresse de l'amitié et de la piété filiale, l'ardeur du patriotisme, le dévouement au prince, l'attachement à l'Eglise, le culte de la Papauté, le zèle des âmes et un immense amour de Dieu: tous les sentiments les plus nobles, les plus purs, les plus élevés jaillissent de son cœur et coulent à flots dans ses
lettres. Et ce n'est pas seulement à une époque determinée qu'il se dévoile et se montre à découvert ; on le rencontre, on le suit à toutes les périodes de son existence. On peut constater le progrès, les transformations successives que la gràce de Dieu d'abord, puis l'expérience, son travail personnel et celui des années opérèrent en lui. Nous le voyons développer toutes ses qualités naturelles, et supprimer dans son style sinon des défauts qui lui soient propres, du moins le tribut payé dans sa jeunesse aux défauts du siécle.
Dans cette correspondance l'Auteur ne revit pas seul ; il anime, il ressuscite pour ainsi dire toute son époque: les personnages et les choses du temps, les grands évènements et les grands caractéres qui l'ont illustré, les désastres qui l'ont assombri et les humbles vertus qui l'ont honoré reparaissent sous sa plume, contés ou jugés avec un charme infini, mais aussi avec une inépuisable indulgence. Tout est vu par le meilleur côté; les intentions semblent épurées, et les hommes, grandis dés qu'ils sont en contact avec cet aimable Saint.
Cette réputation de bonté et de bienveillance universelle ne contribua pas peu à élargir le cercle de ses relations, que sa situation et ses divers mérites eussent suffi à créer trés étendu. Les rois et les princes se faisaient gloire d'avoir part à l'amitié de l'Evéque de Genève : tels Henri IV en France et Charles-Emmanuel I° en Savoie ; les membres les plus marquants de l'épiscopat le consultaient ; les Papes eux-mémes recouraient à ses lumiéres. Et, aprés avoir satisfait avec une aisance parfaite tous ces illustres correspondants, il reprenait la plume pour consoler quelque douleur obscure ou diriger dans les voies de la perfection d'humbles religieuses, des chrétiennes ignorées. Notre Saint traite tous les sujets avec une attention égale, toutes les âmes avec un égal respect ; il descend à tous les détails, adapte ses conseils à toutes les conditions, harmonise ses encouragements ou ses lecons avec tous les genres de caractéres. Il sait trouver la note juste, le mot qui éclaire et qui fortifie lorsqu'il écrit aux gens de petite et de moyenne condition