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tout aussi facilement que s'il s'adresse au gentilhomme ou à la dame du grand monde. Toujours semblable à luiméme, il domine de bien haut par l'intelligence et par le cœur la plupart de ses correspondants, et, loin de les intimider par cette supériorité incontestable, il a le rare talent de la leur faire oublier à force de gráce, d'indulgence et de bonté.
Mais c'est trop dire, puisque nous nous sommes promis d'épargner au lecteur l'ennui de lire une préface, pour lui laisser le plaisir de passer plus tót à la correspondance du saint Evéque. Ajoutons néanmoins qu'une Etude historique et critique sur cette correspondance est l'un des sujets les plus attrayants qui puisse tenter la plume d'un homme de talent et de loisir. Que si personne jusqu'ici n'a succombé à la tentation de l'entreprendre, c'est qu'on manquait de l'élément indispensable à un pareil travail, à savoir une édition authentique et compléte des Lettres de saint François de Sales.
Le public la réclamait depuis longtemps, et lui promettait un accueil empressé. De toutes les Œuvres de notre Saint, il sentait que sa Correspondance était celle qui avait été publiée de la maniére la moins consciencieuse, et celle pourtant qui offrait l'intérét le plus universel. Parmi ses autres écrits, plusieurs en effet ne peuvent avoir d'attrait que pour une classe spéciale de lecteurs. Qu'ont affaire communément les simples fidéles des traités de controverse ? Et les hommes du monde se soucieront-ils beaucoup des quatre volumes de Sermons? Mais les lettres possédent un charme que tous peuvent apprécier. Pas n'est besoin pour les goüter et les comprendre d'étre théologien ou littérateur de profession. Il suffit d'une intelligence, d'un cœur ouvert à toutes les impressions du vrai, du simple. du limpide, en un mot, à tout ce qui est bienfaisant et beau, et, quelque mal que l'on se plaise à dire de notre siécle, les gens de cette trempe n'y sont pas clair-semés.
Seulement, avant d'entreprendre la lecture de ce volume et des cinq ou six qui doivent suivre, chacun est en droit de nous poser deux questions : quels défauts peut-on
vilt LETTRES DB SAINT FRANÇOIS DE SALES
reprocher aux précédentes éditions des Lettres de saint François de Sales, et de quelles ressources allez-vous disposer pour avoir la prétention de faire mieux ? A la premiére de ces questions nous répondrons par un coupd'œil rapide sur les collections les plus remarquables des Lettres : l'édition princeps de 1626, celle de Hérissant au XVIII* siécle et, en celui-ci, celles de Blaise, de Vivés et de Migne, Un exposé des nombreuses découvertes d Autographes et de documents authentiques faites en ces derniéres années, avec un compte-rendu sommaire des méthodes adoptées et de la marche suivie pour la nouvelle Edition, sera notre réponse à la seconde question.
A Dieu ne plaise que nous imitions certains éditeurs qui, pour se faire valoir, ont la manie de dénigrer sans merci tous leurs devanciers! Ce serait mal comprendre l'esprit du Saint dont nous reproduisons les CEuvres. Du reste, quel est l'éditeur qui n'ait besoin d'indulgence?
Puis, la valeur d'une publication de ce genre peut rarement étre appréciée d'une maniére absolue ; il faut tenir compte, pour en juger équitablement, de l'époque et des circonstances dans lesquelles elle a paru, du but spécial que l'on s'est proposé, des méthodes qui avaient cours en ce temps-là. C'est en nous entourant de toutes ces réserves que nous dirons succinctement comment fut publiée l'édition princeps.
Bien que le chanoine Louis de Sales, cousin germain du Saint et son collaborateur dans la mission du Chablais, soit éditeur en titre, c'est par les soins et sous la haute direction de sainte Jeanne-Françoise de Chantal que parut ce recueil. Il est juste d'ajouter qu'il avait été préparé de longue main. Les lettres sorties de la plume du saint Evéque étaient communément reçues et conservées comme des reliques. Aussi n'eut-on qu'un mot à
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dire, et ces feuilles qui un jour ou l'autre s'étaient pour la plupart envolées d'Annecy, s'y donnérent rendez-vous. Originaux ou copies, il en revint de Paris et de Lyon, de la Bourgogne et du Dauphiné, de la Franche-Comté et de l'Auvergne ; il en revint des Flandres et de Rome. On n'eut que l'embarras du choix, car par malheur, on voulait choisir. D'une édition compléte personne ne s'avisait, et les plus larges prétentions n'allaient qu'à donner au public ce qui alors se nommait Episires spirituelles. Le titre explique le livre.
Six mois aprés la mort du Saint un nombre assez considérable d'Autographes avaient déjà été rassemblés, ainsi que le donne à entendre sainte Jeanne-Françoise de Chantal (1). La collection continua à s'enrichir et c'est avec un air de triomphe que la Sainte écrit le 7 avril 1624 (2): « Nous avons trouvé encore quantité de belles lettres qui font fort connaitre l'esprit de notre Bienheureux Père. » Faire connaitre de plus en plus et propager cet esprit était bien le but que se proposaient surtout les éditeurs ; nulle part il ne se révélait mieux que dans les nombreuses pages adressées à la Fondatrice de la Visitation. Ces pages devaient donc constituer le fonds le plus riche de la collection ; mais avant d'y figurer, que de retranchements n'eurent-elles pas à subir! Et combien de regrettables et vigoureux traits de plume furent tirés à travers les Autographes par la main virile de la Sainte, pour indiquer les passages à omettre !
Le chanoine de Sales faisait également, de son cóté, œuvre d'élimination. Les lettres d'affaires, si ce n'est qu'elles s'adressassent à des personnages de marque, les lettres de famille ou d'amitié furent généralement écartées. Restaient les lettres de direction. Quelque intimes, quelque spirituelles qu'on les suppose, ces sortes de correspondances ne sont pas condamnées inexorablement à rouler sur un méme sujet. Le directeur doit étre pére et, comme tel, s'intéresser à tout ce qui concerne l'àme
(1) Sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal, sa Vie et ses Œuvres (Paris, Plon, 1877), tome V, Lettre cpix.
(2) Lettre pxzr.
x LETTRES DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
ouverte devant lui. De là, dans les lettres de saint François de Sales, qui se montra plus père que nul autre, bien des détails jugés banals ou trop caractéristiques : on les supprima. Ce qui survécut à ces suppressions était souvent d'une si minime étendue que l'on ne pouvait convenablement le présenter comme une lettre. Que faire alors ? Le bon chanoine ne fut pas embarrassé. Sans scrupule, sans géne aucune, il entreprend de réunir, de coordonner ces fragments d'après l'analogie des sujets, de manière à en composer des lettres d'une raisonnable longueur. Nul souci, bien entendu, de la diversité des destinataires, des différentes époques auxquelles remontaient les extraits ainsi fusionnés. Quelquefois, à la fin de ces mosaiques, on accolait la date de l'un des fragments dont elles étaient composées, on leur attribuait une adresse des plus vagues : À une Dame mariée; à un Gentilhomme; à une Religieuse ; puis, tout était dit. Les inconvénients d'une semblable méthode sont faciles à imaginer ; mais à cette époque, oü l'on se préoccupait beaucoup moins de l'authenticité et de l'intégrité des textes que de l'édification du lecteur, le systéme était considéré comme excellent.
Hàtons-nous d'ajouter toutefois, pour être équitables, que toutes les pièces ne passaient point par ce laboratoire. Celles qui composent le Livre premier de l'édition princeps nous semblent étre publiées assez intégralement, et si la plupart de celles que fournit sainte Jeanne-Françoise de Chantal ont subi bien des suppressions, elles n'accusent pas du moins des interpolations notables.
Le travail de préparation marcha rapidement ; en automne 1624, il s'agissait déjà de choisir l'imprimeur. Le bénéfice considérable que Rigaud avait réalisé dans l'impression de l’Introduction à la Vie devote, excitait à Lyon les prétentions de tous les gens du métier ; c'était à qui d'entre eux ferait des offres de service. La Sainte aurait voulu favoriser «le sieur Charvet, » un pauvre savoisien établi dans la grande ville; car à son avis, le livre des Epitres était « capable de rendre un homme riche (!). » Néanmoins, à tout intérêt particulier, et méme
(1) Lettre vLrxxxvi.
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à tout acte de charité, elle préféra, comme il se devait, la perfection de l'œuvre : « Considérez bien, » écrit-elle à la Mère Marie-Aimée de Blonay (1), « si c'est chose qu'il puisse bien faire, et s'il aura des bons caractéres pour cela, et moyen d'imprimer tout ce qui sera de notre Institut ; car j'entends que celui qui imprimera les Epitres imprime tout le reste pour rien. » Ce n'était pas se montrer trop exigeante. Mais, si faciles que fussent les conditions, le pauvre homme ne dut pas étre en mesure de les remplir, puisque l'impression fut confiée à un autre.
Pendant que se discutait le cóté matériel, les manuscrits de l'ouvrage étaient soumis à la révision des Péres Jésuites de Chambéry. Faute de loisir, ils firent trainer l'affaire en longueur. Enfin, au mois de mai 1625, M. Michel Favre, qui avait été longtemps le confesseur du Saint, et qui était encore celui de la Communauté d'Annecy, se rendit à Lyon pour surveiller l'impression (2). Néanmoins sainte Jeanne-Frangoise de Chantal ne se reposait pas complétement sur sa vigilance. Le 7 juin, elle mandait à la Mère de Blonay (3) : « Vous ferez bien de retrancher les lettres de compliments, s'il y en a trop; car il en faut laisser quelque peu, à ce que l'on dit, afin que l'on voie le bel esprit de ce Saint en tout. Je voudrais encore que vous prissiez garde s'il y en a d'autres où il n'y ait rien de remarquable, que l'on les retranchàt. Il me semble que parmi les derniéres que j'ai recues, il s'en pourrait óter quelques-unes. On les a laissées à cause de quelques points de l'Institut : elles sont au livre de l'Institut; voyez-le, et accommodez. Ç'a toujours été mon sentiment que l'on mit le Livre des Lettres des Papes le premier ; c'est un ornement au livre que [ce] beau rencontre-là. » Ainsi fut-il fait.
La sainte Fondatrice ne perdait pas de vue l'impression de ce recueil qui lui tenait si fort au cœur; les feuilles (non pas les épreuves) lui en étaient envoyées au fur
(1) Lettre pixxxvi.
(2) Le chanoine Louis de Sales semble ne s'en étre aucunement occupé, car il n'est plus du tout question de lui. Peut-être était-il atteint déjà de la maladie qui l'enleva le 16 octobre de cette année 1625.
(3) Lettre pcxxxi.
xi LETTRES DE SAINT FRANÇOIS DE SALES
et à mesure du tirage, lui apportant souvent beaucoup de joie, parfois une déception, comme il advint entre autres le 25 juin, où elle mande à la Mère de Blonay (1): « J'ai grande peine à me résoudre à la mortification que j'ai de ce que l'imprimeur n'a pas mis au titre des Epitres que notre Bienheureux Pére était notre Fondateur et Instituteur... Je ne le puis souffrir, et vous prie qu'il refasse cette feuille. » Cet ordre fut exécuté, comme on le verra par la teneur du titre donné ci-après. Mais la Sainte crut avoir d'autres fois des protestations plus sérieuses à élever ; c'est ainsi qu'elle écrit encore à la Mére de Blonay (3): « Oh! mon Dieu, ma trés chere fille, jamais je ne me fierai à personne pour ce qui regarde les écrits de notre Bienheureux Pére. Certes, je les verrai moi-méme ; car voyez-vous, je ressens fort de ce que l'on a trop laissé dans les Epitres des paroles d'affection. Le monde n'est pas capable de l'incomparable pureté de la dilection de ce Saint... Mandez-moi si en les corrigeant j'en retrancherai ; mais sachez cela de quelqu'un capable. »
Des personnes trés compétentes furent en effet consultées, et assurérent qu'un tel retranchement eüt été déplorable. C'est encore la Sainte qui nous l'apprend dans l'une de ses lettres (3) : « J'en parlai à M. le Président de cette ville (4), qui est homme de très bon jugement. Il me dit que si on retranchait les paroles affectives, l'on en Óterait l'esprit de notre Bienheureux Père... M" de Genève dit le méme, et disait que s'il n'y avait point de paroles de compliments et recommandations elles ne ressembleraient pas à des Epitres. »
L'ouvrage, grand in-4? de 1012 pages, non compris les pièces préliminaires et les approbations, contient 519 Lettres. Il fut « achevé d'imprimer le 10"° jour de novembre 1625, » et parut sous ce titre :
Les Epistres du Bien-Heureux Messire François de Sales, Evesque et Prince de Geneve, Instituteur de l'Ordre de la Visitation de saincte
(1) Lettre pncxxxiv.
(2) Lettre ncrxxxvi.
(3) Lettre pccxm.
(4) René Favre de la Valbonne, fils de l'illustre président Antoine, l'ami intime de notre Saint.
AvANT-PRoPos xit
Marie. Divisees en sept Livres... (1) Recueillies par Messire Louys de. Sales, Prevost de l’Esglise de Geneve. A Lyon, par Vincent de Cœursilly. Et se vendent a Paris, chez Sebastien Huré, rué S. Jacques, au Cœur-bon. M.pc.xxvi. Avec Privilege du Roy.
Deux courtes épitres dédicatoires, placées par l'éditeur au commencement du volume, sont adressées, l'une: « A Monseigneur Messire Jean François de Sales, Evesque et Prince de Geneve, » et l'autre, « Aux devotes Religieuses de la Visitation de Saincte Marie (2). »
Le public accueillit avec faveur ce volume, tout en le trouvant « d'un prix excessif, » (il coütait cinq livres) ce qui pourtant ne nuisit pas à l'écoulement, car en février 1626, on s'occupait déjà d'une seconde édition. C'était un peu prématuré ; ainsi le jugeait sainte Jeanne- Frangoise de Chantal, qui voulait avoir le loisir d'améliorer le premier travail. I1 lui fallut plus d'une année, et le 25 juin 1627, elle écrit encore à la Supérieure de la Visitation de Lyon (3): « Voilà les Epitres rangées comme il faut. Je vous prie que l'on n'y touche point du tout, et que M. Cœursilly ait soin que l'on ne gáte point l'ordre, et qu'elles soient imprimées correctement, avec les observances que M. Michel marquera. »
La seconde édition parut en 1628, augmentée de douze lettres; à la simple traduction des lettres latines et italiennes, qui forment presque en totalité le premier Livre, on joignit le texte original. De plus, une Table des matières contenant le sommaire de chaque lettre, et une Table analytique des sujets qui y sont traités, ajoutent considérablement à l'intérét de l'ouvrage et en facilitent l'usage. Cette seconde édition fut réimprimée en 1629 ; rien n'est changé dans le cours du volume, à la fin duquel est scrupuleusement reproduite la formule insérée dans
( 1) Suit un sommaire du contenu de chacun des sept Livres, de telle sorte que ce titre a l'aspect d'une table des matiéres ; aussi bien en tient-il lieu.
(2) Au-dessous de cette Lettre dédicatoire figure la note suivante, curieuse à recueillir: « Vingt-trois Epistres du Bien-Heureux Messire François dc Sales, Evesque et Prince de Geneve, escrites en Latin et traduictes en Frangois par Charles Louys (sic) de Sales, nepveu de l’Autheur. »
On excuse le traducteur de revendiquer ainsi sa part de mérite; c'était un jeune homme de dix-neuf ans!
(3) Lettre nccrxxxix (tome VI).
xiv LETTRES DE SAINT FRANÇOIS DB SALES
la première édition : « Achevé d'imprimer le 10"* jour de novembre 1625. » Il faut non moins se défier de l'indication qui figure sur chaque réimpression, à partir de 1628 : « Revue, corrigée et augmentée. » Ce n'est ordinairement qu'une répétition servile de la phrase ajoutée au titre de cette seconde édition.
Les réimpressions se succédérent avec une telle rapidité qu'il serait fastidieux d'en donner ici la nomenclature. Parfois un éditeur publiait en méme temps les Epistres spirituelles en deux formats différents; c'est ce que fit Cœursilly en 1634. Souvent elles paraissaient la méme année et dans la méme ville chez trois imprimeurs, comme il advint à Paris en 1636; si bien que dans le courant du XVII‘ siècle ce recueil fut réimprimé une quarantaine de fois. On l'inséra de plus dans toutes les collections d'CEuvres complètes du Bienheureux François de Sales, à partir de 1637. Celle de 1641 (tome II) contient en plus que cette derniére 53 lettres inédites.
C'est vers le milieu du Xvitr* siècle que fut tenté pour la premiére fois un effort sérieux dans le but de donner une édition complète et fidèle des Lettres de saint Francois de Sales. L'abbé Corru, avec un zéle et une persévérance dignes d'éloges, entreprit ce travail. I1 voulut remonter aux sources, et fit un appel aux divers Monastéres de la Visitation, qui s'empressérent de lui communiquer les originaux qu'ils possédaient ou des copies certifiées conformes. L'éditeur parvint ainsi à réunir 831 piéces, qu'il essaya de classer non plus par ordre de matiéres, comme on l'avait fait jusqu'alors, mais par ordre de dates; il s'efforça de rétablir les adresses, fit précéder chaque lettre d'un sommaire assez diffus, et les accompagna de notes historiques, qui pour la plupart ne sont pas dépourvues d'intérét. L'ouvrage parut en 1758 sous ce titre :
Lettres de S. Frangois de Sales, Evesque et Prince de Geneve, [nstituteur de l'Ordre de la Visitation... Nouvelle edition, dans laquelle on a recueilli un tres-grand nombre de ces Lettres qui ne se trouvent point dans les éditions précédentes ; revues sur les Originaux et enricbies de Sommaires, de
AVANT-PROPOS xv
Citations, de Notes et de Remarques. A Paris, chez Claude Hérissant, imprimeur de l'Ordre, rue neuve Notre Dame, à la Croix d'or. MbccLvii.
La collection se compose de six volumes in-12?, dont les deux derniers contiennent les lettres sans date.
Cette édition marquait un progrés considérable sur toutes les précédentes ; mais combien il restait encore à faire pour atteindre une parfaite exactitude! Par exemple, l'éditeur insére au milieu des lettres du Saint, un certain nombre de celles de ses correspondants, sans interrompre les numéros d'ordre, absolument comme si elles appartenaient à une seule et méme série de piéces identiques. De plus, il se permet de broder les canevas conservés par divers historiens, et fabrique ainsi de prétendues lettres de saint François de Sales (1)! Un tel travail ne pouvait étre considéré comme définitif. Mais de longues années, des années troublées et orageuses, devaient s'écouler avant que personne songeût à le reprendre et à le parfaire.
En 1817,un éditeur de Paris, Blaise, reproduisit l'édition de 1758, et linséra quatre ans plus tard dans la collection des Œuvres complètes de saint Frangois de Sales, qu'il publia en seize volumes in-8° et plusieurs tomes supplémentaires. On ne prit méme pas la peine, pour expliquer l'origine de ce recueil et les méthodes suivies par les éditeurs, de rédiger un simple Avant-Propos. Ce qui porte le titre pompeux de Préface (une page et demie d'étendue), n'est autre qu'un emprunt fait textuellement à celle de l'abbé Corru. Suivent, sans explication aucune, les deux Epitres dédicatoires del'édition de 1625, qui font assez étrange visage dans une publication postérieure de deux siècles. En 1833 cette collection fut réimprimée et suivie d'un nouveau supplément dans lequel paraissent 37 lettres inédites.
Sur ces entrefaites, le comte Gloria, ayant découvert bon nombre de lettres autographes de notre Saint aux
(1) Voir comme spécimen, la Lettre II de la collection Hérissant, que nous rejetons de notre Edition. On peut aussi, pour se rendre compte du procédé, comparet la Lettre IV de la susdite collection avec le texte authentique de la même pièce donnée ci-après, p. 117.
Archives de la Cour de Sardaigne, dont il était Président chef, obtint du roi Charles-Albert, alors régnant, l'autorisation de les publier. Non content de ces trésors, il fit pour les accroitre de nouvelles perquisitions, auxquelles il intéressa spécialement M" Rey, alors Evéque d'Annecy. Ce Prélat envoya au comte Gloria des copies faites par lui-méme sur les Autographes et le mit en relations avec un prétre distingué de Genéve, l'abbé de Baudry, qui, de son cóté, préparait une nouvelle édition des Œuvres de notre Saint. Avec un désintéressement qui l'honore, cet ecclésiastique se dessaisit en faveur de l'éditeur piémontais d'une centaine de lettres inédites, prétes à étre mises sous presse. Ses propres découvertes et le concours si actif qu'il avait rencontré permirent au comte de réunir 329 piéces (parmi lesquelles plusieurs ne sont pas des lettres), dont il confia la révision et le classement à l'un de ses subalternes, le chevalier Datta. On fit imprimer cette riche collection chez Blaise, qui la donna comme un supplément de sa propre édition, sous ce titre :
Nouvelles Lettres inédites de saint François de Sales, Evéque et Prince
de Geneve, dediees à Sa Majesté la Reine de Sardaigne, publites par M. le Cb. P.-L. Datta, etc. Paris, Blaise, Mbcccxxxv. Cette publication se ressent de la rapidité avec laquelle elle fut exécutée : les textes latins et italiens fourmillent d'inexactitudes (1!) et les traductions, faites à l'insu du comte Gloria, laissent beaucoup à désirer.
En 1856-1858 parut en douze volumes in-8? l'édition des Œuvres complètes de saint François de Sales, qui a été pendant quarante ans la plus connue et la plus appréciée: celle de Vivés. Le classement des Lettres y est fait d'une maniére assez singuliére. On regrette l'ancien recueil des Epistres spirituelles et on veut le reconstituer. Ces Lettres occupent trois volumes (X-XII); quant aux autres, elles sont disséminées dans les tomes VI-IX, dont les deux premiers portent pour sous-titre : Opuscules relatifs à la vie publique du Saint, à
(1) Les noms propres surtout furent singuliérement maltraités; c'est ainsi
qu'Avully se nomme Arcilias, le chevalier de Compois, Compèle, et l'Evèque d'Albi devient l'Evèque d'Aéria ! °
AVANT-Proros XVII
l'administration de son diocése et à la direction de diverses Communautés religieuses ; et les deux derniers : Pièces relatives à la conversion des hérétiques et aux matières théologiques. Les éditeurs ne durent pas aller loin avant de constater qu'un tel systéme de groupement ne pouvait s'appliquer sans amener des nonsens. Il était bien difficile, en effet, d'établir exactement une ligne de démarcation entre les Epitres spirituelles et les Lettres d'affaires, tant les Saints mélent à toutes les choses de la terre la pensée du Ciel. Etait-il bien rationnel surtout de ranger dans la derniére série celles adressées à des Supérieures de Communautés? Enfin, par suite de ce procédé, l'ordre chronologique est sacrifié. Signalons encore, pour donner une idée complète de cette édition, que, tout en reproduisant pour le fond celle de Blaise, elle renchérit sur le tort qu'eut ce dernier d'intercaler parmi les Lettres bon nombre de pièces étrangéres(1).
Bien avant qu'il füt question de la collection Vivés, un respectable ecclésiastique, l'abbé de Baudry, réunissait, comme nous l'avons dit, les éléments d'une publication identique. Il y consacra une partie de sa fortune et vingt années d'infatigables labeurs; surpris par la mort (2 avril 1854) avant d'atteindre au terme de son entreprise, il légua tous ses manuscrits au 1° Monastère de la Visitation. Un peu plus tard, par ordre de M" Rendu, alors Evéque d'Annecy, ils durent étre envoyés à l'abbé Migne, l'auteur bien connu de la Bibliothéque universelle du clergé. Celui-ci, sans prendr » le temps de réviser un travail auquel la dernière main n'avait pu être mise, se hàta d'éditer les Œuvres complètes de saint François de Sales (1861-1862), en six volumes grand in-8°, à deux colonnes, avec un tome supplémentaire (1864).
La Correspondance épistolaire est, quant au nombre des pieces, bien supérieure à tout ce qui avait paru jusque-là; car, outre les lettres livrées, en 1835, au comte Gloria,
(1) C'est ainsi que sur les 67 piéces cotées dans le tome VIIT, comme etant des Lettres, 56 sont étrangéres à la Correspondance ; telles, par exemple, divers Brefs du Pape, des Lettres patentes du duc de Savoie, et màme un extrait de l'édit de Nantes |
Lerrazs I 5
l'abbé de Baudry en avait recueilli plus de 150 autres, auxquelles il faut en ajouter une cinquantaine réunies par les soins d'un Religieux Capucin. Quelle fortune pour un éditeur! Mais à la condition de savoir l'exploiter. La premiére chose à faire eùt été de fusionner toutes les diverses séries et de classer les Lettres qui les composaient, d'apres l'ordre chronologique. L'idée n'en vint méme pas. Le tome V contient l'édition de Blaise, avec addition de quelques piéces, et dans le tome VI sont placées successivement, comme formant des collections absolument indépendantes, quatre sections distinctes : 1. — Lettres inédites de saint Frangois de Sales... publiées en 1835 par le chevalier Datta; 2. — Complément des Lettres inédites de saint François de Sales de l'édition Blaise ; 3. — Nouvelles Lettres inédites (0, réuntes ici pour la première fois... recueillies bar les soins de l'abbé de Baudry... (Cette section est précédée d'un . Avant-Propos dans lequel l'édition de 1758 est sévèrement appréciée); 4. -- Nouvelles Lettres inédites, seconde série, recueillies par les soins du P. Camille de Thonon, prédicaleur Capucin. Enfin, un dernier groupe de Lettres est inséré dans le tome supplémentaire.
Avec chaque série l'ordre chronologique recommence. Cette méthode, ou plutót cette absence de toute méthode, diminue considérablement l'intérêt de l'ouvrage. Et encore ne parlons-nous pas de la falsification des textes, de la répétition double et parfois triple des mêmes lettres avec des adresses et des dates différentes, de l'intercalation de toutes sortes de pièces étrangères à la Correspondance. C'est au point que, si l'on défalque ces pièces et les lettres répétées, au lieu de dépasser 1600, résultat que donne une supputation faite à premiére vue, le chiffre des Lettres publiées par Migne s'abaisse à 1360
(1) Cetitre d'inédite ne doit pas étre accepté sans quelque défiance. Ainsi, la Lettre présentée comme telle, tome VI, col. 926, n'est que la répétition de celle qui figure àla col. 619 du méme volume. Sont encore données comme inédites des lettres extraites des Vies imprimées de la Mère de Blonay (col. 990,991), de la Mère Rosset ‘col. 1030‘, de la Mère de Chastellux (col. 1039), etc.
AvANT-PRopos XIX
environ. Et la conclusion qui s'impose à tout lecteur intelligent, aprés avoir parcouru ces volumineux et indigestes recueils, est celle-ci : La Correspondance de saint François de Sales reste encore à éditer.
Mais, avant tout, elle était à compléter. Ce qu'on posséde de lettres de notre Saint ne représente qu'une trés minime partie de ce qu'il a écrit. « Il ne se passoit gueres de jours, » dépose le témoin habituel de sa vie (1), « qu'il ne fist vingt a vingt cinq lettres responsives a toutes sortes de personnes en France et en Savoye, et cecy je le scay parce que c'estoit moy qui fermois toutes ses lettres et fesois ses paquets. »
La plupart de ces lettres, considérées comme un précieux héritage de famille, se transmirent de génération en génération ; mais d'autres furent morcelées et distribuées en guise de reliques; d'autres enfin furent détruites par l'action du temps ou l'ignorance des hommes. On en rencontra dans des boutiques d'épiciers, employées aux plus vulgaires usages. Il importait de sauver de la destruction ce qui pouvait exister encore. La Providence y pourvut.
L'exaltation de saint François de Sales au rang des Docteurs de l'Eglise attira plus que jamais l'attention générale sur sa personne et sur ses écrits. Mus par le sentiment religieux ou par l'attrait littéraire, des hommes de conditions diverses poursuivirent une méme fin : exhumer des archives où elles gisaient les lettres inédites de notre | Saint, et les publier soit dans des Revues périodiques (?,
(1) François Favre (Process. remiss. Gebenn. (I), ad art. 51).
(2) Les Etudes Religieuses des RR. PP. Jésuites, qui avaient déjà donné des lettres de notre Saint en 1866, 1368, 1874 et 1877, en éditaient encore une en 1878, et depuis leur rétablissement, elles en ont publié en 1895, et quatre en 1900.
Citons de plus la Revue Savoisienne, 1880; le Correspondant, 1881; les Annales Salésiennes, 1889, 1891; la Revue du Monde Catholique, 1891, etc,
Xx LETTRES DE SAINT FRANGOIS DE SALES
soit dans des plaquettes spéciales (1). Plusieurs ecclésiastiques distingués par leur savoir et leur piété fondérent dans ce but à Annecy méme (1878) une Société qui prit le nom d'Académie Salésienne et qui, dans la collection de ses Mémoires et Documents, a donné déjà 35 lettres inédites, ou imprimées d'une maniére inexacte dans les récentes éditions. Des écrivains savoisiens insérérent des lettres de l'Evéque de Genéve jusque-là inconnues, dans des ouvrages destinés à populariser quelqu'un de ses contemporains ; tel M. Jules Vuÿ, dans son intéressante histoire de la Philothée (3).
En 1885, M. Mugnier, conseiller doyen à la Cour d'appel de Chambéry, bien connu par sa patiente érudition et ses remarquables travaux, eut la bonne fortune de découvrir aux Archives de l'ancien Sénat de Savoie, douze lettres inédites de notre Saint. Il les inséra, en les accompagnant de documents historiques d'un haut intérét, dans une brochure intitulée : Saint Frangois de Sales, Docteur en droit, Avocat au Sénat et Sénateur, etc.
Vers le méme temps, M. Pératé, lui aussi archéologue infatigable et écrivain de mérite, au cours de recherches faites dans les Archives Vaticanes, mit la main sur une série de piéces concernant la conversion du Chablais ; parmi ces piéces se trouvaient vingt lettres italiennes de notre saint Docteur, dont dix entiérement inédites. Des dix autres, une traduction française seulement avait été donnée par Migne. Ces lettres parurent dans le tome VI des Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par l'Ecole française de Rome (1886). Nous aimons à rendre hommage à l'exactitude avec laquelle fut faite cette reproduction qui n'était pas sans offrir bien des difficultés, vu les irrégularités de l'orthographe du Saint et les abréviations dont il émaille ses manuscrits.
Loin de satisfaire les pieuses ambitions des Filles de saint Frangois de Sales, ces découvertes les excitérent
(1) Voir Rimedio alle dispute de’ Cattolici in Francia, proposto nel MDCXII da S. Francesco di Sales e commentato dal sacerdote Sante Pieralisi, Bibliotecario della Barberiniana ; aggiunte tre Lettere del medesimo Santo (Roma, 1878).
(3): La Philothde de S. Fr. de Sales, Vie de M€ de Charmoisy (1879), vol. II.