‹ Œuvres de Saint François de SalesChapitre 20 sur 64 · A UN GENTILHOMME DE LA COUR DU DUC DE SAVOIE · texte numérisé non relu

A UN GENTILHOMME DE LA COUR DU DUC DE SAVOIE

(MINUTE

Priére d'intervenir auprés du duc de Savoie en faveur du Chapitre de Genéve.

Annecy, [vers la fin août 1594.] Monsieur,

I] pleut a Son Altesse, il y a quelque tems despuys ces guerres, declairer pour l'eglise de ce diocese estre de son intention et playsir que tous les biens qui se trouveroyent en ses estats (4) avoir esté de l'eglise anciennement, devant que Geneve eut chassé les ecclesiastiques, retournassent a l'eglise, comme vray patrimoyne de Jesuchrist. Qui a faict que le Chappitre de Saint Pierre ayant esté advisé, ou pensant quil se devoit tenir quelque journée a Thurin touchant ces balliages et autres affayres (!), il a pris resolution, en l'asseurance de vostre zele et pieté, de vous supplier tres humblement de leur faire ausmosne de vostre credit et intercession en cest endroict, affin qu'en cas de quelque restitution de pais (b), ils ressentent le prouffit (c) de la devote intention de sa dicte Altesse, et que les biens qui se trouveront avoir esté dudict Chappitre au tems de la subversion de Geneve leur soient restitués.

(a) qui se trouveroyent — es troys balliages

(b) affin — que sil se peut faire et il escheoit en traitté... que sil se traitte de quelque restitution [des biens mal usurpés des le tems de l'exil de ce cors ecclesiastique... j de l'autruy

(c) l'effect

(1) Il s'agit probablement des négociations diplomatiques qui eurent lieu pour la conclusion et la prorogation des tréves indiquées ci-après, p. 93.

ANNÉB 1594 89

Ils vous supplient donques, Monsieur,tres humblement, tous en general et moy en particulier, comm'ayant cest honneur d'estre Prevost en leur compaignie, de prendre ce leur affere en main; se promettans que si la bonne intention de Son Altesse, dressée sur la pieté de la cause, est aydée de vostre faveur et authorité, elle sortira en son effect avec grand merite de sa dicte Altesse, qui nous aura remis nostre pain en la main, et de vous, Monsieur, qui nous aures procuré ce bien, duquel je puys bien vous asseurer avec verité que nous avons bon besoin, pour s'estre la pauvreté de cest'eglise cathedrale de trente chanoynes, quasi tous gentilhommes ou gradués, fort rengregée par ces guerres, sans avoir voulu jamais diminuer aucune chose de ce qui s'observoit pour la decoration du service divin.

Vous suppliant donques nous avoir pour recommandés, nous recommanderons de toute nostre devotion vostre santé et prosperité a Nostre Seigneur, et demeurerons obligés a jamais de prier plus particulierement sa divine [Majesté] qu'elle vous comble de ses benedictions. Et pour mon regard, Monsieur, continuant en la condition de monsieur de Boysi mon pere, je demeureray

Vostre tres humble serviteur.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

* Bphes., ult., 13.

90 Lertres DE sAmT Faaxçots DE SALES

AU SENATEUR ANTOINE FAVRE

'MINTTE

Nouvelles de la mission du Chablais. — Premières difficultes suscitées par les ministres protestants. — Energique résolution du Saint.

{Forteresse des Allinges," commencement d'octobre 1594 (1).

Aon antea potui, mi Frater, suavissimis illis tuis litteris respondere quam hic idem qui tuas attulerat Chamberium versus rediret. Fecissem id quidem libentissime, nulla enim cogitatio alia me dulcius recreat quam ea qua quotidie te mihi praesentem quoad expressissime fieri potest efficio. Enimvero tum post densissimas tenebras mihi lux quaedam oboriri videtur, adeo mihi caliginosus (3) hic est aer, cui procul dubio princeps tenebrarum harum * de quibus loqueris praeest (2).

Post tuum enim discessum non cessavit animos horum

Je n'ai pu, mon Frère, répondre à votre délicieuse lettre, avant que le porteur retournàt a Chambéry. Certes, je l'eusse fait plus tót tres volontiers, car nulle autre pensée ne m'est aussi douce, ne me récrée autant que celle par laquelle je tâche chaque jour de vous représenter à mon esprit le plus fidelement qu'il m'est possible ; il me semble alors qu'après de trés épaisses ténèbres, une certaine lumiere luit pour moi, tant me parait sombre le nuage auquel commande sans doute le prince de ces ténèbres dont vous me parlez (3).

Apres votre départ, il n'a pas cessé de voiler de plus en plus les

(a) miki — tenebricosus hic aer [apparet... |

(1) Le classement des lettres non datées adressées au sénateur Favre pendant la mission du Chablais est déterminé soit par la teneur méme de ces lettres, soit par la date des réponses du Sénateur, lesquelles seront données en Appendice à la fin du présent volume.

(3) Saint Frangois de Sales fait allusion au protestantisme qui régnait en Chablais depuis prés de soixante ans. Charles-Emmanuel I°", ayant reconquis cette province sur les Bernois, voulut y rétablir l'exercice de la religion

hominum in deterius quodque obvolvere. Gubernator (1), cum caeteris his Catholicis, rusticos circum circa, necnon et cives Aquenses, secretis suasionibus ad conciones nostras convocare, rem Christianam recte ac impensissime promovere [non destitit.] Quamprimum vidit daemon ; enimvero, tunc advocato suorum concilio, per summam perfidiam, fidem vicissim Tononienses quotquot sunt ex primariis sibi faciunt, nullis se cæteramque multitudinem unquam adfuturos Catholicis prædicationibus, ne nimirum satis non esset privata cujusque pertinacia nisi nefaria ac communi cohortatione (b), in suam perniciem, Principis desiderio ac nostris conatibus illudant ac omnino cervices opponant temulentas. Idque actum est, quantum audio, nudiustertius in urbis ipsius sedibus publicis, cum jam antea abiissent în concilio impiorum *, hoc est, per speciem matrimonii cujusdam, uti solent, dirimendi convenissent in suo quod appellant

esprits de ces hommes. Le gouverneur (1), avec quelques autres Catholiques, n'a rien négligé pour attirer, par de secrétes persuasions, les paysans des environs et les bourgeois d'Evian à nos sermons, et pour faire avancer, avec un zele ardent et éclairé, les affaires de la religion. Mais le démon s'en est bien vite apercu ; car les principaux de Thonon ayant assemblé leur conseil, se sont juré, par une souveraine perfidie, que ni eux ni le peuple n'assisteraient jamais aux prédications catholiques. Ce ne serait pas assez, sans doute, de l'obstination privée de chacun, s'ils ne se moquaient des désirs du prince aussi bien que de nos efforts, et ne s'acharnaient à leur perte par une abominable entente. Cela fut fait, à ce que l'on m'a dit, avant-hier à la maison de ville, et plusieurs avaient déjà pris cette résolution à l'assemblée des impies, qu'ils nomment leur consistoire, où ils

(b) misi — mutua ac communi [conjuratione |

catholique et demanda des missionnaires à M8" de Granier. C'est alors que notre Saint, sur le désir de son Evéque, partit presque seul (14 septembre 1594) pour commencer la mission qui devait ramener dans le sein de l'Eglise toute cette florissante contrée. Pendant les six premiers mois il était contraint, pour échapper à la fureur des hérétiques, de se retirer chaque soir dans la forteresse des Allinges.

(1) Le baron d'Hermance. Voir plus haut, note (1), p. t.

* Ps. 1, 1, 5.

Exod., vu, 33; Joan., xi, 40.

* Jerem., mn, 30; Job, xxi, : 4.

* Ezech. , 11, 7.

* II Tim., rv, 2.

consistorio, in quo idem jam plerique inter se decreverant.

Quid faceres, mi Frater ? Induratum est cor eorum * ; dixerunt Deo : Non serviemus ; recede a nobis, viam mandatorum Dei nolumus*. Nolunt audire nos, quoniam nolunt audire Deum *. Mihi autem videre videor quo hujusmodi perditissimi homines tendant. Nimirum vellent nos tandem, rerum agendarum spe (€) amissa, ad discessum quodammodo compellere. At apud nos contra. Quamdiu per inducias !!) et Principis utriusque tum ecclesiastici tum secularis licuerit voluntatem,operi instare, nullum non movere lapidem, obsecrare, increpare in omni qua nos Deus donaverit patientia et doctrina * omnino ac firmissime constitutum (4) est.

s'étaient réunis sous prétexte d'invalider, selon leur coutume, certain mariage.

Que feriez-vous, mon Frere? Leur cœur est endurci ; ils ont dit a Dieu : Nous ne servirons pas; retirez-vous de nous, nous ne voulons point marcher dans la voie des commandements de Dieu. //s ne veulent pas nous écouter parce qu'ils ne veulent pas écouter Dieu. Certes, il me semble voir où tendent les desseins de ces hommes perdus. Ils voudraient assurément nous faire perdre l'espérance de mener nos affaires à bonne fin, et partant nous contraindre à nous retirer. Mais il n'en sera pas ainsi; car aussi longtemps qu'il nous sera permis par les tréves (1) et par la volonté du prince tant ecclésiastique que séculier, nous sommes absolument résolus de travailler sans relâche à cette ceuvre, de ne pas laisser une pierre à remuer, de supplier, de reprendre avec toute la patience et la science que Dieu nous donnera.

(c) spe — [tandem destitutos ad reditum... ] (d) statutum

(1) La reprise des hostilités entre la France et la Savoie avait eu pour prétexte, sous Henri 111, l'appui que ce prince accordait aux Bernois et aux Genevois contre Charles-Emmanuel I°". Elles continuérent pour diverses causes jusqu'à l'abjuration d'Henri IV. Les ligueurs ayant alors successivement désarmé, le duc de Savoie, qui les soutenait, signa une tréve avec la France d'abord, puis avec Berne (septembre 1593) et avec Genève (juillet 1594). Ces deux derniéres seulement furent renouvelées sans interruption jusqu'à la paix de Vervins (1598).

ANNÉB 1594 93

Atque non modo conciones imo vero Sacrificia, si quis me judice certare in hac palestra velit, quamprimum fieri poterit instituenda sunt, uti non tam animos demere nobis quam addere suis artibus sentiat £nimicus homo *. Verum ea in re magnam requiri video prudentiam, ut nimirum ea expectetur conditio : si hac temporaria pace diutius fruamur.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

Je soutiens à quiconque voudra discuter avec moi sur cette affaire, que non seulement les prédications sont nécessaires, mais encore qu'il faut rétablir la célébration du saint Sacrifice le plus tót qu'il se pourra, afin que l'homme ennemi voie que par ses artifices il nous donne du courage au lieu de nous l'enlever. Mais en cela, il faut user d'une grande prudence dans l'attente de cette condition, à savoir : si la paix temporaire dont nous jouissons sera durable.

Page 1