A MONSEIGNEUR CLAUDE DE GRANIER, ÉVÈQUE DE GENÈVE
Endurcissement des hérétiques. — Aveu des ministres en faveur des missionnaires.
Fin octobre 1594 (3).
Monseigneur,
Je diray donq simplement a Vostre Seigneurie Illustrissime que l'opiniastreté de ce peuple est si grande, qu'ilz ont derechef confirmé l'ordonnance publique que personne n'ayt a revenir a nos predications catholiques ; et lhors que nous croyions que plusieurs viendroyent a nous, soit par curiosité, soit par quelque reste du goust de l'ancienne religion, nous avons experimenté leur endurcissement commun par leurs mutuelles exhortations. Et apportent pour excuse le mauvais traittement qu'ilz recevroyent des Bernois et Genevois, qui les traitteroyent comme des deserteurs de leur creance, s'ilz les
(1) Claude de Granier, fils d'un gentilhomme de la cour du duc de Nemours, naquit à Yenne (1548), au diocèse de Belley ; il prit l'habit au monastère de Talloires, de l'Ordre de Saint-Benoît, et devint prieur de cette maison à l'âge de quinze ans. Après avoir travaillé à la réforme de ses religieux, il fut nommé Evéque de Genéve (1579), et gouverna ce diocése avec autant de sagesse que de piété. MS" de Granier mourut le 17 septembre 1602, heureux de déposer sa crosse épiscopale entre les mains de saint François de Sales.
(2) Bien que quelques historiens avancent que cette lettre a été écrite en 1595, des preuves tirées du Procés de Canonisation de saint Frangois de Sales démontrent qu'elle remonte à une époque antérieure et permettent d'en déterminer approximativement la date.
voyoyent seulement venir a nous d'autre facon qu'avec des injures a la bouche ou des pierres a la main. Et non seulement il faut que nous ostions l'heresie, mais tout premierement l'amour du siecle.
Dans les discours familiers, les ministres nresmes ont confessé que nous tirions de tres bonnes conclusions des Saintes Escritures touchant nostre foy, mesme sur le tres auguste Mistere de l'autel * ; les autres confessent la mesme chose, et plusieurs viendroyent a nous s'ilz n'estoyent empeschés par ceste trop grande crainte du monde. Mais, Monseigneur, nous esperons avec patience que ce fort armé qui garde sa mayson sera chassé par un plus fort que luy *, qui est Nostre Seigneur Jesus Christ. Voyla l'estat de nos affaires . . . . .
Revu sur le texte inséré dans un ancien Manuscrit de l'Année Sainte de la Visitation, conservé au Monastére d'Annecy.
AU SÉNATEUR ANTOINE FAVRE
(INEDITE)
Heureux présages pour le succès de la mission du Chablais.
Evian, 2 novembre 1594.
Nunc demum mihi de rebus Tononiensibus bene sperare licet, quod te scire par est, Frater suavissime, cum me nudiustertius ex eis quidam tanto [obsequio] prosecutus fuerit quanto nihil jucundius nihil gratius, immutata
Aujourd'hui enfin il m'est permis de bien augurer des affaires de Thonon, et je dois vous faire savoir, très aimable Frère, qu'avanthier l'un de ces messieurs m'a témoigné tant de bienveillance et d'amabilité qu'il ne se peut rien dire de plus: Ils ont donc en partie
* Cf. Serm. xxvi, tom. VII huj. Edit.
* Lucæ, xt, st, 23.
jam ex parte eorum lege qua cautum fuerat uti ne mecum non beneficiis modo, sed ne quidem verbis agerent. Bonum dubio procul omen, si ex uno omnia sunt ex veteri proverbio cognoscenda. Tuas nimirum litteras Tononienses quidam attulerant : et quidnam praestantius, quaso, quo mihi munere ingentes erga eos animos addiderunt ? Adeo nempe alterum te esse me comperio, ut sine te horum hominum colloquiis uti minime possim.
Exigebant tua illa littere uti que de Rolandi nostri 1) rebus scriberem. Verum prioribus id jam actum est, et inter Sanctorum Omnium et Fidelium Defunctorum sacra solemnia vix mihi otium suppetit tecum colloquendi nisi nobilis hic vir Blonnayus (3) in aliam horam discessum referat. Alioquin et D. Guichardo (3) ut admodum
changé de dessein, car ils s'étaient fait une loi non seulement de ne point me rendre de bons offices, mais de ne pas méme m'adresser la parole. Voilà qui est de bon augure, sans doute, si d'apres le vieux proverbe, par un individu on peut juger de tous. Quelques Thononais avaient donc apporté votre lettre: je vous le demande, pouvait-il y avoir rien de plus efficace que ce présent qui relevait mon courage pour aller à eux? En effet, je me trouve tellement devenu un autre vous-méme, que sans vous je ne pourrais traiter avec ces hommes.
Vous me demandiez de vous écrire au sujet des affaires de notre Rolland (1), mais je l'ai déjà fait. D'ailleurs, la solennité des fétes de la Toussaint et des Fideles Trépassés me laisse à peine le loisir de m'entretenir avec vous, à moins que ce noble M. de Blonay (2) ne remette son départ à une autre heure. S'il m'eût été possible, jaurais écrit aussi à M. Guichard (3), comme vous me l'avez
( 1) Une lettre du sénateur Favre, en date du 31 octobre 1594, prouve qu'il s'agit ici de Denis de Rolland de Versonnex, qui avait reçu les Ordres mineurs le jour oà saint Frangois de Sales fut élevé au diaconat (18 septembre 1593). Ordonné prêtre le 17 décembre 1594, Rolland dut être nommé, en ce méme mois, chanoine de Saint-Pierre de Genève. Il mourut en juin 1610.
(2) La famille de Blonay était trés nombreuse à cette époque, et plusieurs de ses membres entretenaient de fréquentes relations avec saint Frangoisde Sales.
(3) Claude Guichard, seigneur d'Arandas et de Tenay, natif de Saint- Rambert (Bugey), fonda dans cette ville le collège du Saint-Esprit. Appelé à Chambéry par Charles-Emmanuel Ie", il fut nommé historiographe de ce
monuisti dedissem, moxque dabo, si tamen receperis te antea bona fide facturum ut et me scripsisse noverit, et tam male quam soleo nesciat; sic enim fiet ut me diligentem sui cultorem agnoscat, tam incultum non omnino existimet. Bene vale.
Aquiani, 4 non. Novembris 1594.
Revu sur le texte inséré dans le I°" Procès de Canonisation.
recommandé, et je le ferai au plus tót, pourvu qu'auparavant vous
vous engagiez de bonne foi à l'assurer que j'ai écrit, ct à lui laisser
ignorer que j'ai l'habitude d'écrire si mal. ll connaitra par là combien
je désire l'honorer, et ne me jugera pas tout à fait inculte. Adieu. Evian, le 2 novembre 1594.
prince en 1583, secrétaire d'Etat, maitre des requêtes, puis référendaire ordinaire du duc de Savoie et grand référendaire du prince de Piémont en 1598. Delbene, Evéque d'Albi, lui dédia un de ses livres. Il mourut le 16 mai 1607.
Entre plusieurs autres ouvrages en prose et en vers, Guichard publia l'opuscule suivant : Agreables nouvelles à tous bons Catholiques de la conversion du duché de Chablais. A Chambery, chez Claude Pomar, 1598.
AU MÉME
(MINUTE
Témoignages d'estime et de reconnaissance pour le P. Chérubin. Envoi de plusieurs lettres. — Premiers fruits des prédications. Forteresse des Allinges, milieu de novembre 1594.
. + « (1) Dum de patre et compatre [mater] cogitabit, prolem etiam patri pariter et compatri [similem] efficiat; scis
… (1) Tandis que [la mère] pensera au père et au parrain, la ressemblance avec tous les deux se produira chez l'enfant, car vous savez
(1) Voir à l'Appendice les lettres d'Antoine Favre en date du 31 octobre et du 3 décembre 1594.
Lsrrass I 7
enim imaginationem facere casum. Verum iis rebus tuum erit curam providere.
Venio ad posteriores, quae Patris Cherubini nostri (1) preclaram de sua mei recordatione testificationem proferebant. Ego quidem ejus erga me amorem eo jucundius et gratius præstantiorem esse existimo quod in eo me tecum conjungat. Sane vir est hic noster in Christo pater, qui pro sua in Deum ac eos qui sunt Dei charitate omnem omnium mereatur observantiam, et nonnisi ab
que l'imagination fait son ceuvre. Mais ces choses-là sont de votre ressort.
Je viens à votre derniére lettre qui m'apportait un témoignage tres manifeste du souvenir que me conserve notre P. Chérubin (1). Pour moi, j'estime d'autant plus précieuse son affection si aimable et si bienfaisante qu'il me fait partager cet avantage avec vous. Cet homme est vraiment notre père en Jésus-Christ ; sa charité envers Dieu et envers ceux qui sont à Dieu lui donne droit à la vénération de tous, et il ne peut étre aimé dignement que par des hommes qui
(1) Le P. Chérubin (voir note (1), p. 52) naquit à Saint-Jean de Maurienne le 24 mars 1566, et fit profession chez les Capucins de Génes, le 8 septembre 1584. Aprés avoir obtenu à Avignon le grade de docteur en théologie, il passa quelque temps à Lyon, où il s'acquit une sorte de célébrité oratoire, et fut attaché ensuite au couvent de Montmélian. Appelé à évangéliser les environs de Genève, il fixa sa résidence à Annemasse (janvier 1597), d'où Ms" de Granier l'envoya solliciter, en faveur de la mission du Chablais, la protection du duc de Savoie, auprés duquel l'humble Franciscain jouissait d'un grand crédit.
Saint Frangois de Sales avait commencé sa mission depuis plus de trois ans, lorsque le jeune Religieux lui fut donné pour auxiliaire (novembre 1597). Prédications véhémentes, conférences avec les ministres hérétiques, pompes extérieures données au culte, fatigues de tout genre supportées dans l'exercice des fonctions sacerdotales : rien ne put épuiser le zèle de l'intrépide missionnaire; mais sa santé s'altéra, et, atteint d'une grave maladie, il fut obligé de quitter le Chablais dés les premiers mois de 1599 pour n'y revenir qu'en 1602, à l'occasion du grand Jubilé. On le retrouve à Rome en 1600 et 1601, avec charge de négocier les questions relatives à la fondation de la Sainte-Maison de Thonon pour laquelle il travailla beaucoup encore dans la suite.
Les prédications du P. Chérubin, pendant les derniéres années de sa vie, contribuérent efficacement à maintenir la foi dans le Valais, menacé de l'invasion du protestantisme. Il mourut à Turin le 20 juillet 1610, en réputation de sainteté.
nostri simillimis amatoribus satis amari possit. Has meas ad eum litteras cum aliis ad Guichardum nostrum, Girardum et Præsulem Albigensem commendatas habeas velim; et a me quamprimum recentes expectes, cum de nostra hac provincia et re Christiana conscribam. Lætiores enim fructus in dies allatura mihi videtur verbi haec divini pluvia, quod ubi paulo pressius deprehendam, non committam quin te, qui rem tantopere consilio, auctoritate et opera promovisti [certiorem faciam].
Interim, bene vale, et Christum tibi mihique in dies magis ac magis concilia. Sororem meam et commatrem nepotesque omnes salutatos omnino velim.
Ex Allingiana (1).
aiment comme nous. Permettez-moi de vous confier une lettre pour lui, ainsi que d'autres pour notre Guichard, pour Girard et pour l'Evéque d'Albi. Je ne tarderai pas à vous écrire de nouveau pour vous parler de ce qui se passe ici et des affaires de la religion. ll me semble que cette divine rosée de la parole de Dieu va porter chaque jour de plus heureux fruits. Lorsque je l'aurai mieux constaté, je ne manquerai pas de vous le faire savoir, à vous qui avez employé votre conseil, votre autorité, votre action pour favoriser cette entreprise.
En attendant, portez-vous bien, et que le Christ nous soit de plus en plus propice à vous et à moi. Veuillez saluer de ma part ma sœur et commere et tous mes neveux.
De la forteresse des Allinges (1).
(1) La forteresse des Allinges, assise sur un rocher à pic à peu de distance de Thonon, comprenait dans son enceinte deux cháteaux construits à des époques différentes. C'était, en 1594, la seule place forte du Chablais.