‹ Œuvres de Saint François de SalesChapitre 30 sur 64 · IO · texte numérisé non relu

IO

* Lucæ, v, 8.

asseuré de vostre santé ; mays en avoir l'asseurance de vous mesme, et de si pres comme je l'ay eüe, je ne l'eusse pas osé si tost esperer. J'en loüe Dieu mille fois, et vous remercie tres humblement de la souvenance que vous daignés avoir de si peu de chose que je suys et du desir que vous aves de me voir, que je ne pense pas pouvoir estre plus grand que celuy que j'ay de jouir de vostre presence, quoy qu'on die que l'amitié descend plus vistement qu'elle ne monte. (>) Et si ce n'estoit que je suysicy engagé en un jeu ou qui la quitte la perd, je me serois desja rendu par devers vous; (©) ce que je me prometz de faire, Dieu aydant, plus tost que je ne vous puys promettre et non jamays si tost que je souhaitteroys. (d) Si ne veux je pas m'en remettre du tout a ce tems la de vous dire de mes affaires spirituelz.

Monsieur le senateur Favre, mon frere, vous aura bien dict, a ce que je voys, comme je suys venu en ce pais, voyci desja le septiesme moys. Et toutefois, ayant presché en ceste ville ordinairement toutes les festes, et bien souvent encor parmi la semayne, je n'ay jamays esté oüy des huguenotz que de troys ou quatre qui sont venuz au sermon quatre ou cinq fois, sinon a cachetes, par les portes et fenestres, ou ilz viennent presque tousjours, et les principaux. Ce pendant je ne perds point d'occasion de les accoster ; mays une partie ne veulent pas entendre, l'autre partie s'excuse sur la fortune quilz courroyent quand la trefve romproit avec Geneve, silz avoyent faict (€) tant soit peu semblant de prendre goust aux raysons catholiques ; qui les tient tellement en bride quilz fuyent tant quilz peuvent ma conversation. Neantmoins il y en a quelques uns qui sont desja du tout

(b) ne monte. — [ Mays c'est mon mal que je suys...

(c) par devers vous ; — si tascherai je dans dix ou douze jours d'avoir ce bon heur, et ne sera jamais si tost que je souhaitte. Ce qu'attendant, puysquil vous plaict...

(d) fe souhaitteroys. — [Ce seroit des ores, si je n'estois engagé en ce pais... si ma liberté en ceste negociation ou je suys...J

(e) faysoyent

persuadés de la foy ; mays il ni a point de moyen de les tirer a la confession d'icelle pendant l'incertitude de l'evenement de ceste trefve. C'est grand cas combien de pouvoir a la commodité de ceste vie sur les hommes. Et ne faut pas penser d'apporter aucun remede a cela, car de leur apporter en jeu l'enfer, la damnation, ilz se couvrent de la bonté de Dieu ; si on les presse, ilz vous quittent tout court. Et cest'occasion seule me prive pour quelques jours du bien que je recevray de vous ouyr, parce que Son Altesse ayant un gentilhomme en Suysse qui doit bien tost revenir, si par fortune il apportoyt point de bonnes nouvelles, je pourrois, me trouvant icy, fair'esclorre ceste foy secrette. Quand aux vilages il ni aura pas grand peyne.

J'en dis trop, a vous qui sçaves bien de quell'estouffe doit estre la resolution qui faict abandonner le soucy des biens de ce monde et de la famille. C'est tout ce qu'on peut faire que de faire garder aux Catholiques naiz et nourrys, leur foy a ce pris la. Au reste, tous les benefices de ce pais sont es mains des seculiers, ou bien peu s'en faut; on attendoit que leurs Altesses en fissent lascher quelques uns pour l'entretenement de quelques prædicateurs, mays nous en sommes encor lá, sans autre ordre que celuy que le Gouverneur y a mis par provision.

Au reste, j'ay icy quelques parens et d'autres qui me portent respect pour certaynes raysons particulieres que je ne puys pas resigner a un autre ; et c'est ce qui me tient du tout engagé sur l'œuvre. Je m'y fascherois desja beaucoup, si ce n'estoit l'esperance que j'ay de mieux ; outre ce, que je scay bien que le munier ne perd pas tems quand il martelle la meule. Aussy seroit il bien dommage qu'un autre employast icy sa peyne pour neant, qui pourroit faire plus de fruict ailleurs que moy, qui ne suys encor gueres bon pour preacher autre que les murailles, comme je fais en ceste ville.

Voyla ce que pour cest'heure je puys escrire, me reservant de vous dire le reste a bouche plus seurement et bien tost, Dieu aydant, quand vous me favoriseres de vos saints conseilz et instructions, qui ne seront jamays

recueillys plus humblement et affectionnement que de moy. Je prie Nostre Seigneur quil vous conserve longuement pour son service, et demeure,

Monsieur mon Reverend Pere,

Vostre tres humble filz et serviteur.

Revu sur l'Autographe conserve à la Visitation de Turin.

AU SÉNATEUR ANTOINE FAVRE

Eloge d'un ouvrage du P. Possevin. — Motifs qui retardent la conversion de Pierre Poncet. — Présents des PP. Possevin et Chérubin. — Encouragements reçus d'un ami au sujet de la mission.

Thonon, 11 avril 1595.

Clarissimo Senatori Antonio Fabro, Fratri suavissimo, Franciscus De Sales salutem dicit.

Dicamne, mi Frater, quanta animi voluptate tuas litteras et clarissimi viri Antonii Possevini nudius tertius exceperim ? Et cum alterius (4) seorsim recordatio sola animum omnem delectare posset et soleret, quid quaeso non recordatio solum, sed utriusque erga me tantum benevolentiz pignus effecerit ? Epistola per se scribentis

Au trés illustre Sénateur Antoine Favre, son tres doux Frère, Frangois de Sales présente ses salutations.

Dirai-je, mon Frère, avec quelle joie intime j'ai reçu avant-hier votre lettre et celle du très digne P. Antoine Possevin ? Si le seul souvenir de l'un de vous séparément suffit d'ordinaire pour délecter toute mon âme, qu'en a-t-il été, je vous le demande, non du souvenir seulement, mais de ce gage précieux de la bienveillance de l'un et

(a) Bt — quidem alterutrius [Voir ci-après, p. 124, (g).]

quædam effigies manualis est; at in selecto illo libello Ze Poësi et Pictura (1), tam genuina est Possevini effigies, ut non in messem alienam miserit manum qui tam eleganter et graphice seipsum repræsentarit et pinxerit ; ac nihilo fere minus se libello mihi praesentem exhibeat quam ipsissima presentia tibi. Ob id tamen nollem (>) existimes minori me teneri ejus in se videndi desiderio quod ex libro viderim ; quin tam jucundo invitamento ipse acuitur appetitus. Nihil est in hac mea oblectatione durius (©) quam quod in id tempus ceciderit quo mihi, per aliquot saltem dies, fixo pede in hoc agro sit permanendum.

Nam tandem aliquando albescunt aliquot hujus tantæ messis spice *, que si tempore tam incommodo non

de l'autre à mon égard ? Une lettre est déjà comme un portrait de celui qui écrit; mais l’image de Possevin est si naturelle dans ce charmant ouvrage de la Poésie et de la Peinture que, pour se représenter et se peindre soi-même avec tant de grâce et d'exactitude, il n'a certainement pas emprunté les pensées d'autrui. Il ne m'est guère moins présent par cet écrit qu'il ne vous l'est en réalité. N'allez pas croire cependant que, pour l'avoir vu dans son livre, j'éprouve un désir moins vif de le voir en personne ; au contraire, l'appétit est aiguisé par un si agréable alléchement. Une seule chose m'est pénible dans cette jouissance, c'est qu'elle m'est offerte en un temps où je dois rester de pied ferme dans ce champ, au moins pour quelques jours.

En effet, voici enfin que commencent à jaunir quelques épis de cette grande moisson, et si, à cette époque malheureuse, je ne les

(b) est Possevini — imago et repræsentatio, ut nihilo fere minus illum mihi, putem, exhibeat quam ipsamet præsentia tibi, ut non iu messem alienam misisse manum videatur, qui dum de Poësi et Pictura tractat, tam eleganter et graphice seipsum repræsentarit et pinxerit. Neque tamen propterea velim

(c) viderim; — imo vero nihil in hac mea delectatione difficilius

(1) Antonii Possevini, S. ]., Tractatio de Poesi et Pictura ethnica, humana et fabulosa, collata cum vera, honesta et sacra. Adjecta est in hac editione novus index. Lugduni, apud Joannem Pillehotte, ad insigne Nominis Jesu. wpxcuir, Cet ouvrage n'est que la reproduction du Livre XVII* de la Bibliotheca Selecta,

* Cf. Joan., iv, 35.

* Jerem., 1, 14.

tempestive colligantur, verendum est ne ventis maxime aquilonaribus (nam ab aquilone, ut est in Prophetia *, omne malum panditur) vehementius iis in terris flantibus, rectæ fidei grana disjiciantur. In iis est Petrus Poncetus (1) jurisconsultus doctus et vir bonus (4), qui cum jampridem de prasentia corporis Christi in Eucharistia recte sentiret, etsi in quamplurimis turpissime erraret, a scola Calviniana qua in tanto Sacramento falleret et falleretur (e) abduci se facile passus est ; ad caulas vero Catholicas redire peculiare fuit negotium. Quod tamen nunc facere se debere fatetur ; sed rei familiaris perdendæ (f) timor, antiquorum amicorum objurgatio, induciarum incerta (8) duratio, currenti alioquin compedem injiciunt.

recueillais à temps, il serait a craindre que les grains de la vraie foi ne fussent dispersés, surtout si le vent du nord venait à souffler plus fort en ces quartiers; car tout mal vient du côté de l'aquilon, selon l'expression du Prophète. Au nombre des épis dont je parle, est Pierre Poncet (1), savant jurisconsulte et cœur droit. Malgré ses erreurs grossieres sur presque tous les points de notre croyance, il avait depuis longtemps des idées justes sur la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans l'Eucharistie ; ainsi ce fut chose aisée de le détacher dela secte de Calvin, laquelle se trompe et trompe les autres en ce qui concerne cet auguste Sacrement. Mais il fut plus difficile de le faire rentrer au bercail de l'Eglise. La crainte de la perte de ses biens, les reproches des amis, l'incertitude de la durée des tréves, tout se réunit pour entraver sa conversion. Si jamais on put

(d) In iis est — jurisconsultus non indoctus, ac saltem omnium qui hic sunt doctissimus Petrus Poncetus

(e) Sacramento — hallucinaretur

(f) se debere — si velit ad leta coelestis montis pascua conscendere, fatetur. Rei familiaris amittendæ

(g) [C'est assurément par suite d'un Japsus calami que l'Autographe porte certa, alors que le sens exige incerta. Ce dernier mot est celui qui se lit dans une copie authentique de la minute (Turin, Archives de l'Etat) d'oà sont extraites les variantes données en regard du texte.]

( 1) L'avocat Pierre Poncet, natif de Gex. Dien que Charles-Auguste de Sales fixe la date de l'abjuration de ce jurisconsulte au 30 août 1595, il est évident, d'aprés la correspondance de notre Saint, qu'il avait fait sa soumission à l'Eglise dès le mois d'avril précédent,

« Per calcatum perge patrem, (È) et ad Crucis vexillum evola, » Beati Hieronymi sententia *, si unquam alibi, hic imprimis locum habet, sed plus aequo verum est vetus dictum : « Morbos equites venire, pedites abire. » Ergo ob primi hujus et septimestris partus dolores subsisto (1) ; mox eo velocius iturus (j) quo nullis unquam aculeis patientia mea tentata fuit acrius quam hac tam morosa mora (X), Tarditatem suavitas compensabit.

Interim nolo te lateat clarissimorum PP. Possevini et Cherubini nostri erga me concursus animorum (1). Misit

appliquer ailleurs le conseil de saint Jéróme : « Foulez aux pieds votre pére et courez vous réfugier sous l'étendard de la Croix, » c'est bien ici en particulier le cas de le faire. Mais le vieux proverbe est également vrai : « Le mal vient à cheval et s'en retourne à pied. » Je m'arréte donc ici à cause des tranchées de cet enfantement qui arrive au septième mois. Je m'échapperai bientôt, d'autant plus vite que jamais ma patience n'a été mise à plus cruelle épreuve que par cet ennuyeux retard. Le plaisir compensera la longueur de l'attente. Cependant je n? veux pas vous laisser ignorer avec quelle unanimité de sentiments les PP. Possevin et Chérubin m'ont prévenu.

(h) perge patrem, — per calcatam perge matrem,

(i) Beati. Hieronymi sententia — est. At si alibi unquam, hec sane locum habere deberet, ubi tantum vitae spiritalis detrahitur quantum iis humanis commodis tribuitur ; sed verum est illud antiquorum proverbium: « Equitem venire morbum, peditem abire. » Jubent me cumulatius deinceps sperare, tum ipse Baro Hermentianus, tum eques Compesius, vir alioquin militaris, sed summe Catholicus, qui uti in hebdomadam sequentem expectarem, nescio quibus, faustis tameu si veris, prædictionibus compulit. Quare, tum ob primi hujus partus septimestris dolores, tum ne prognosticis amicissimi viri fidem omnino negasse videar subsisto. — (C'est la sentence de saint Jérôme, et, si jamais elle fut applicable ailleurs, elle l'est particuliérement dans une occasion où l'on enlève à la vie spirituelle ce qu'on donne aux intéréts temporels. Mais le proverbe des anciens est vrai : « Le mal vient à cheval et s'en retourne à pied. » Le baron d'Hermance et le chevalier de Compois veulent que j'espére plus fortement que jamais. Ce dernier, homme de guerre, mais excellent catholique, s'appuyant sur je ne sais quelles prédictions favorables, si toutefois elles sont vraies, m'engage à patienter encore jusqu'à la semaine prochaine. C'est pourquoi je reste ici, tant à cause des douleurs que je ressens de ce premier enfantement, que pour ne pas paraitre tout à fait incrédule aux pronostics d'un ami.) — (Cf. le texte, p. 127, lignes r-5.]

(j) discessurus

(k) quam hac — retardatione.

(1) amicus

* Epist. xiv, ad Heliod., 8 2.

* Ad cap. xvni, de Ode.

hic icunculam Virginis Matris Christum Infantem dormientem ®; adorantis. Ego cum nihil propemodum aliud hic oculis reficiendis haberem, identidem pra manibus charum piumque munus amantissimi viri sumebam. Ille vero libellum perelegantem, quem dum primum aperio *, naniola venustissima :?) Virginis ad Christum Infantem Horatii Torcellini (!) sese objicit. Hic ergo picturam pictam et dictam, ille picturam veram et factam dedit. Alter oculos templorum solitudine et vastitate obtusos oblectavit, alter aures dudum horrendis blasphemiis tinnientes recreavit; quo nimirum ambo tam sanctis piisque munusculis pro sua erga me benevolentia altius mentis meæ oculis Christum Dominum imprimerent. Quorum tu mihi bonorum author cum sis, quid concludam tu ipse cogita(o).

Celui-ci m'a envoyé une image de la Vierge Mere adorant l'Enfant Jésus qui dort. Comme je n'ai ici presque aucun autre objet pour reposer ma vue, je me plais à prendre en main de temps en temps ce cher et pieux présent d'un très tendre ami. De Possevin j'ai reçu un livre magnifique, et, à peine l'ai-je ouvert, que j'y trouve la charmante berceuse de la Vierge Mere au Christ enfant, composée par Horace Torsellini (1). L'un m'a donc donné un portrait parlé, l'autre, un portrait véritable et naturel. L'un a charmé mes yeux, que fatigue la vue de nos temples déserts et ruinés, l'autre a récréé mes oreilles, continuellement étourdies par d'horribles blasphemes. Ainsi, par leurs présents si pieux et si saints, tous les deux, remplis de bienveillance à mon égard, impriment plus profondément Jésus-Christ dans mon cœur. Pensez vous-même quelle conclusion je tirerai de ceci par rapport à vous qui étes l'auteur de ces biens.

(m) scunculam — Christi puelli dormientis et Virginis Matris Salvatorem dormientem demisse

(n) perelegantem,— ut nosti, quem dum primum aperio, nzniola jucundissima

(0) ef factam dedit. — Quis non miretur illum oculis templorum solitudine ac vastitate obtusos, hunc autem aures horrendis blasphemiis tinnientes, tam amanter simul imagine et poesi tam sancta, tam pia recreasse, quo nimirum altius meo Christum animo imprimerent pro sua utriusque erga me benevolentia? Quorum tu mihi bonorum author es.

(1) Horace Torsellini (1545-1599), né à Rome, entra dans la Compagnie de Jésus en 1562. 11 fut Recteur du Séminaire romain, du collège de Florence et de celui de Lorctte. Ce Jésuite publia plusieurs ouvrages.

Eques Compesius (1) vestras attulit litteras, (P) ac me simul cumulatius iisce de rebus Christianis sperare jussit, nescio quibus, faustis quidem si veris, praedictionibus ; quibus, cum vir sit summe Catholicus et Sabaudus, ipse facillime credit, ac adeo me uti crederem vehementissime compulit. Is idem has nostras ad te perferendas curabit, et alias a te item ad me referendas si voles. Hermentianus Baro te quam impensissime salutat.

Bene vale, et ne suam erga me benevolentiam remittat P. Possevinus, ut facis, cura, et Christum (4) habeto propitium.

Tononi, 3 idus Aprilis 95.

Revu sur l'Autographe conservé à Enghien (Belgique), chez les RR. PP. Jésuites, maison Saint-Augustin.

Le chevalier de Compois ( 1) m'a apporté votre lettre et m'a exhorté à concevoir de meilleures espérances de nos affaires religieuses. Il se fonde sur je ne sais quelles prédictions, favorables assurément si elles sont vraies. Comme c'est un homme éminemment catholique et savoyard, il y croit lui-méme trés facilement et a fortement insisté auprés de moi afin que je croie aussi. Ce méme chevalier se chargera de vous porter cette lettre et, si vous le voulez, de m'en rapporter une autre de vous. Le baron d'Hermance vous salue affectueusement.

Adieu, veillez, comme vous le faites, à ce que le P. Possevin ne diminue rien de sa bienveillance à mon endroit. Que le Christ vous soit propice !

Thonon, le 11 avril 1595.

(p) (La fin de cette phrase et la suivante ne se trouvent pas dans la minute. Cf. variante (i), p. 125.] (q) cura, — Christumque Salvatorem

(1) Etienne de Compois-Féterne, né vers 1527, gentilhomme de la maison du duc de Savoie (1561), gouverneur du château de Thonon (t1 octobre 1567), puis de Ripaille, et chevalier de Justice des Saints Maurice et Lazare (1575). Il s'était illustré au combat de Saint-Quentin, où il avait enlevé un drapeau francais, ce qui lui mérita d'étre créé chevalier doré sur le champ de bataille.

AU MÉME

( MiNUTR)

L'avocat Poncet promet d'abjurer prochainement le protestantisme.

Thonon, vers le 15 avril 1595.

Quod non ad dictam diem servum suum in urbem miserit eques Compesius, alia via litteras ad te et ad P. Possevinum nuperrime perferendas curavi ; at cum nunc idem ipse iter conficiat, noluit propter moram sine meis ad te litteris proficisci ac ea occasione salutandi te destitui. Et qua est statura et voce, ut vides, rodomontea, non ausus sum omnino negare inermis homuncio ; quamvis nihil aliud habeam quod iterum scribam, prasertim sic ex tempore, quam Poncetum, de quo superioribus, jam promisisse se in verba Ecclesiae Catholicæ palam paulo post juraturum, (3) [ac primo] quidem Compesio,

Comme le chevalier de Compois n'a pas envoyé son serviteur en ville au jour convenu, j'ai eu soin d'expédier tout récemment par une autre voie des lettres pour vous et pour le P. Possevin. Mais le chevalier lui-méme se mettant en route maintenant, n'a pas voulu partir sans une lettre de moi, afin de n'étre pas privé, à cause de son retard, d'une occasion de vous saluer. Et parce qu'il a, comme vous voyez, une stature et une voix de géant, je n'ai pas osé refuser tout à fait, moi petit homme sans défense, bien que, pris ainsi à l'improviste, je n'aie rien de nouveau à vous écrire, si ce n'est que Poncet, dont je vous ai parlé dans ma derniere lettre, a maintenant promis de faire publiquement profession de la foi catholique d'ici à peu de temps. Cette promesse fut faite d'abord à Compois, qui la lui extorqua en premier

(a) furalurum, — [ac primo] quidem Compesio (cui cum Poncetus ad me veniens occurreret, mox ille : Audivi te Christianum fieri velle; si ita est, da dextram societatis et complexum gratulationis... lætitiæ. Dedit et professionem

qui id ab eo primum expressit, ipsaque eadem hora mihi. Qua in re videbis verbis militaribus non parum sibi gratulari hunc nostrum equitem, quod meam hanc lætitiam anteverterit.

Caterum P. Possevinum Neciine an Chamberii malim videre, difficile dixerim, nisi tu utrimque adsis. Sed Neciensibus diem dicere (>) debeo, ut si, qua est in me humanitate, venire volet, expectent in ipso itinere medio, ne tanti viri visitatione priventur (1). Salutat te

Revu sur l'Autographe conservé à Enghien (Belgique), chez les RR. PP. Jésuites, maison Saint-Augustin.

lieu, puis à moi sur l'heure méme. Vous verrez que notre chevalier, avec son langage militaire, ne se vante pas peu de m'avoir devancé dans la joie de cette conversion.

Au reste, il me serait difficile de dire si j'aime mieux voir le P. Possevin à Annecy ou à Chambéry, si vous n'étes pas en l'un et l'autre endroit. Mais je dois prévenir les Annéciens du jour de son arrivée, afin que, si sa bienveillance pour moi Ie décide à venir, ils aillent l'attendre à mi-chemin et ne soient pas privés de la visite d'un tel homme. (1)... vous salue . . . . . . . . . . .

et complexum. Cui cum nollem... j — (... d'abord à Compois qui, rencontrant Poncet lorsqu'il venait à moi, lui cria aussitót : J'ai entendu dire que tu veux te faire Chrétien; s'il en est ainsi, donne-moi la main et l'accolade en signe de fraternité et de réjouissance. Il donna et sa parole et l'accolade. Lorsque je ne voulais pas lui...)

(b) [Les deux mots diem dicere sont simplement représentés dans l'Autographe par dd, dont l'interprétation ne nous parait pas douteuse.]

(1) Le P. Possevin, chargé par le Pape de négociations relatives à l'absolution de Henri IV, séjournait alors au monastère de l'Ile-Barbe, près de Lyon. C'est seulement à Ja fin de juillet qu'il traversa de nouveau la Savoie pour retourner en Italie. Le 3 août il se trouvait à Turin.

Letters 1 9

AU MÈME

(MINUTE

Arbitrage du Sénateur réclamé par le Chapitre de Genève ct un ecclésiastique qui demande à en faire partie.

Annecy, [mai] 1595.

Facient sua negligentia, mi Frater, quibus ad te litteras meas extremas perferendas dederam ut et has simul accipias. Porterio huic nostro cum quodam sacerdote nomine Capituli negotium coram te forsitan erit. Nimirum vult hic in canonicum haberi, nos repugnamus ; habemus enim Constitutiones decreto Apostolico firmatas qua cuiquam locum inter nos facere vetant, qui vel nobilis ex utroque parente vel (2) doctor non sit. Solus Pontifex (>) hac nos conscientia potest solvere; at Pontifex non aliter illi in Bulla canonicatum concessit, quam si ad doctoratum intra annum promoveatur. Horum nihil ab ipso factum est. (€ Nuper cum in Romana

La négligence de ceux que j'avais chargés de vous remettre ma dernière lettre sera cause, mon Frère, que vous recevrez celle-ci en méme temps. M. Portier, au nom de notre Chapitre, portera peut-étre devant vous une affaire concernant un certain prétre. Cet ecclésiastique veut être chanoine, mais nous nous y opposons ; car, en vertu de nos Constitutions, confirmées par un décret apostolique, nous devons exclure tout candidat qui ne serait pas noble dans les deux souches ou n'aurait pas le grade de docteur. Le Souverain Pontife seul peut nous délier de cette obligation de conscience; mais la Bulle par laquelle Sa Sainteté admet ce prétre au canonicat, stipule expressément qu'il sera reçu docteur dans l'espace d'une année. Le candidat ne se trouve donc dans aucune des conditions voulues,

(a) vel — [theologia, juris civilis aut canonici ]

(b) Solus Pontifex — [hanc nobis conscientiam potest adimere. |

(c) factum est. — [Summus Pontifex cum ab eo Constitutionis... Rogavit a Summo Pontifice... remissionem postularet nuper; negavit omnino, quod certo scimus,

Curia conditionis remissionem postularet, repulsam quod certo scimus passus est; et vult nihilominus canonicus et dici et esse. Martinus Quintus anathemati caput Prapositi, nominatim, et canonicorum objicit si secus consenserint (1).

Verum petivit ut te judice controversia hec finiatur. Nemo recusavit. Quare, cum in Bulla sua, illi nobisque lex dicta sit, eam proferat. Tu judica ; si enim tuta possit fieri conscientia non abnuo, non abnuunt ceteri, imo cupimus omnes eum (d) optimo modo canonicum esse ; vir enim est et doctus et pius. Sed cum in odiosis versemur (3), si Constitutionum nostrarum venerationem, et, si excommunicationis asperitatem spectes, in periculosis, difficile adduci nos ab alio quam a te patiemur, quem non modo ut peritissimum fabrum, sed ut religiosissimum confratrem veneramur.

Hac communia ; at ego a te expecto quid de Possevino

et nous savons qu'ayant sollicité une dispense en Cour de Rome, il a subi un refus. Néanmoins il veut étre chanoine et en porter le titre. Martin V menace d'excommunication les chanoines, et le Prévót nommément, s'ils donnent leur consentement en telle occasion ( 1).

Le postulant a demandé enfin que vous soyez juge en cette discussion. Personne ne s'y est opposé. Ainsi donc la Bulle étant pour lui comme pour nous la base du jugement, qu'il la produise. C'est à vous de décider. Si la chose peut se faire en süreté de conscience, je n'y mets pas d'obstacle, les autres non plus; au contraire, nous désirons tous qu'il soit chanoine dans les meilleures conditions, car c'est un homme docte et pieux. Mais nous sommes dans l'odieux (2), eu égard au respect dû à nos Constitutions, et dans le dangereux si vous considérez le grand malheur d'une excommunication. En conséquence, nous ne voudrions pas voir la question tranchée par un autre que par vous, en qui nous honorons non seulement un trés habile artisan, mais un très religieux confrère,

Voilà ce qui concerne le général. Pour moi, j'attends de vous des

(d) eum — [nobiscum in confratrem... J

(1) Cette Bulle, qu'on ne trouve pas dans le Grand Bullaire, remonterait, d'après certains historiens, au 24 octobre 1430. (8) Allusion à un principe du droit : « Favores ampliandi, odia restringenda.»

nostro, nam de (e) Can:ore, fratre nostro 1), et de Girardo a canonico quodam Sebusiano qui nobiscum est audivi. Bene vale, Frater millies suavissime, et Christum habeto propitium.

Necii, ex Episcopi nostri domo, 95.

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation d'Annecy.

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nouvelles de notre Possevin, car j'en ai eu du Chantre, notre frére (1), et de Girard par un certain chanoine de Bresse qui est auprés de nous. Adieu, Frère mille et mille fois très aimable; que le Christ vous soit propice.

Annecy, de la maison de notre Evéque, 1595.

(e) nam de — (Girardo nuperrime auditui a Tissotto... |

(1) Saint Frangois de Sales avait la coutume de donner le nom de frére à ses amis intimes. Il l'attribue ici à l'un des fréres du Sénateur, probablement Jean Favre, chantre de l'église Notre-Dame de Bourg. On trouve cet ecclésiastique au nombre des personnes appelées à déposer « sur la conduite du comte de Montmayeur dans la nuit du 11 août 1600, lors de la prise de Bourg par les troupes de Henri IV. » {Histoire de la réunion à la France des provinces de Bresse, Bugey et Gex. Bourg, 1852.)

AU MÉME

(MINUTE

Visite à Sales. — Remerciements pour l'envoi de la Centurie premiere de Sonnets.

Annecy, 16 mai 1595.

En iterum paululum recedo, mi Frater, mox rediturus ; nam me pater advocat. Nolui tamen pedem movere te

Je vais de nouveau m'absenter, mon Frère, mais pour revenir bientót. Mon pére m'appelle, et je n'ai pas voulu partir à votre insu,

inscio, ne si Possevinus veniat quonam loco sim ignorare possitis ; ubi monueris recurram.

Ero igitur diebus aliquot apud Salesios nostros. Nescio vero debeamne nunc ex equo propemodum de (3) sacra tua poesi mihi tam amice nuncupata (1) gratias agere ; et sane opportunum fuerit, si ex temporis penuria mihi liceat brevius agere quod si semper agam nequidem semel satis egisse videar. Nulli magis poenitentiam amoremque divinum suadere [occurrit] quam mihi. At hec fusius cum integrum opus attentius paulo, iis quatuor aut quinque diebus, consideravero ; vix enim aliquot paginas, partim concionibus, partim aliis negotiis abstractus, degustasse licuit ; eramque in officio apud Dominum de Montrotier quod dixeras, cum libellum et litteras a te excepit.

Accepisti nunc demum credo priores meas, quas utinam Porterius noster habuisset; retulisset reor responsum

de peur que si Possevin venait, vous ne sussiez oü je suis. Aussitót averti par vous, j'accourrai.

Je passerai donc quelques jours chez nos parents de Sales. Je ne sais si je dois maintenant, ayant presque le pied à l'étrier, vous remercier de ces poésies sacrées que vous me dédiez si affectueusement (1) ; certes, l'occasion est bonne, car la pénurie de temps m'autorise à faire plus courtement ce que je ne croirai pas avoir bien fait une seule fois, alors méme que je le ferais toujours. Personne plus que moi n'a besoin d'étre exhorté à la pénitence et à l'amour divin. Mais je vous dirai cela plus au long lorsque j'aurai considéré un peu plus attentivement l'ouvrage entier pendant ces quatre ou cinq jours. A peine ai-je pu jusqu'ici en savourer quelques pages, entrainé que j'étais, soit par les prédications, soit par d'autres affaires. Je m'acquittais de votre commission chez M. de Montrottier lorsqu'il reçut votre opuscule et votre lettre.

Vous aurez reçu maintenant enfin, je pense, ma précédente lettre ; plùt à Dieu que j'eusse pu la remettre à notre ami Portier! Il m'aurait

(a) de — [tanto tuo munere ac amicissimi animi significatione...

(r) Voir note (2), p. 81.

*Ovid.,Met.,1.I,19.

de rebus nostris Chablasianis vel promovendis vel removendis ;

« Frigida pugnabant calidis *. »

Sane tandem exceptio locum habebit ; per me non stetit. Bene vale, mi Frater, Christumque habeto propitium. Clarissimam sororem, fabrosque nostros et fabritios impensissime salutatos velim.

Necii, in ipso profectionis articulo, 16 Maii, 3 Pentecostes die, 95.

Revu sur l'Autographe appartenant à M. l'abbé Chavaz, à Genève, église Notre-Dame.

sans doute rapporté la réponse au sujet de nos affaires du Chablais. Fallait-il les poursuivre ou les abandonner ?

« Le froid luttait contre la chaleur. »

Certainement, tót ou tard, quelque changement aura lieu ; la chose n'a pas dépendu de moi.

Portez-vous bien, mon Frère, et que le Christ vous soit propice. Je salue avec effusion ma très illustre sœur et nos grands et petits artisans.

Annecy, au moment méme de partir, le 16 mai, troisieme jour de Pentecóte 1595.

AU MÉME

(MINUTE INÉDITE

Emotion causée par le malheur d'un ami commun; vif désir de défendre sa cause. — Eloge de l'ouvrage du Sénateur, — Pénible situation du Saint en Chablais.

Annecy, fin mai 1595.

De Guichardi nostri casu (3) cum primum audivi, attonito similis, oculis mens et vox faucibus haesit (1), nihilque vel latum vel infaustum altius cordi insidere unquam mihi poterit quam quod [dicis] de tanto amico; ut vix tuam ferre possim elegantiam, qua meam diligentiam tue in hac causa vices gerere velis, cum nec si diligentissimus sim mortalium, meam erga ipsum clarissimum Guichardum observantiam et propensionem explere possim. (P) Quamquam et tuam illam diligentiam quibus quaeso modis supplere poteram ?

Lorsque j'ai appris l'accident de notre Guichard j'ai été comme un homme frappé de la foudre, ma langue est restée sans paroles et mes yeux fixes (1). Aucune nouvelle triste ou joyeuse n'a jamais pu m'impressionner à l'égal de celle que vous me donnez d'un si grand ami. Je comprends donc à peine l'estime que vous faites de moi, lorsque vous voulez substituer mon zèle au vôtre en cette affaire. Mais serais-je le plus diligent des mortels, que je ne pourrais témoigner tout ce que je porte de respect et d'affection à ce tres illustre Guichard. Et d'ailleurs, comment, je vous prie, suppléer à un zéle tel que le vótre?

(a) casu — [tam alte sum corde... ] - (b) explere possim. — T Nulla me alia occasio aulicum reddere potuisset accuratum quam...) .

(1) Une lettre du sénateur Favre, en date du 30 juin, prouve que les deux correspondants s'étaient exagéré la gravité de l'accident arrivé à leur ami

Experiri tamen decreveram ecquidnam possit ex me vel ingenii vel solicitudinis elicere extremus conatus, nullum unquam a meipso pensum industrie majus accuratiusque expressurus. Nulla par me, fœlicius dicamne an infoelicius, ex clerico aulicum fecisset occasio. Scio namque primum te esse Guichardum, et ordine nature, quod aiunt, et temporis, me vero secundum ; qui si ordinem affectionis spectes, neque primus sim neque secundus, ne forte vel numero simus diversi. Gratias autem Deo omnipotenti quantas possum ago maximas({c}, quod amicitie nos:re vires hisce conatibus experiri nos non sit passus qui (d) ex amici communis miseria prodire debuerant. Sic enim animi quietem hac in causa tuo nomine indixit idem qui tuas attulit, hesterna die(e), urbis hujus presbiter. Quamquam vix mihi temperare possim omnino nisi quidnam paulo pressius rem intelligam.

J'avais résolu cependant de tenter ce qu'un supréme effort de mes aptitudes et de mon dévouement pouvait tirer de moi. Jamais tâche plus haute ni plus délicate ne s'offrirait à mon activité; aucune occasion comparable ne pourrait faire, dirai-je plus heureusement ou plus malheureusement, d'un clerc que je suis un courtisan. Je sais, en effet, que le premier à qui il appartient de venir en aide à Guichard, c'est vous, et par ordre de nature, comme on dit, et par ordre d'ancienneté ; moi, je ne suis que le second ; mais au point de vue de l'affection, que je ne sois, je vous prie, ni le premier ni le second, et que rien n'altere l'unité qui existe entre vous et moi. Je rends les plus vives actions de grâces au Dieu tout-puissant qui n'a pas. permis que notre amitié mesuràt ses forces à des efforts suscités par le malheur d'un ami commun. C'est ainsi que le prétre de cette ville qui m'apporta hier votre lettre, me tranquillisa l'esprit de votre part touchant cette affaire. Toutefois, je ne puis me calmer entierement avant d'avoir compris d'une manière plus précise ce dont il s'agit.

(c) plurimas (d) qui — [non sine amici jactuga prodire...

(e) hesterna die, — (vicarius Neciensis urbis... |

commun. Celui-ci, il est vrai, avait été dévalisé par les voleurs, mais il avait pu s'échapper sain et sauf de leurs mains, n'ayant à déplorer que des pertes matérielles peu considérables.

Montroterio vero, viro nobilissimo et tui amantissimo, [injuriam faciam] si quid in hanc rem verborum, quando rerum non potuit, et quam enixe contulerit, non referam ; vel si tam elegantem et mellitissimam personam referre velim, injuriam insignem, ni fallor, fecero, et tu facilius apud te cogitaveris quam ego memoria repetam.

Caeterum ita est ut scribis, mi Frater : ad priores illas tuas respondisse me, quibus opus tuum illud poeticum * neque probandum neque improbandum sumpseram (f). Nec enim sigillatim adhuc singula inspexeram, et nostra laus deinceps, non minus quam mea, si qua mihi foret propria, in ore meo, verecundiam movet. Amo, ut uno dicam verbo, modestiam. Quid autem alii sentiant, id est. Mirantur leporem verborum, rerum copiam dignitatemque ; et tam egregium, nobile et fabrefactum opus obscuro meo nomine sordescere propemodum dicebant nisi fratrem me tuum appellasses.

Dicam praeterea libenter, in tua ad me epistola, ut

Je ferai injure à ce trés noble M. de Montrottier, qui vous est des plus attachés, si je ne vous dis combien il a dépensé d'énergie pour soutenir cette cause par son éloquence lorsqu'il ne pouvait le faire par l'action. Ou plutót, si je ne me trompe, ce serait déja une grande injure que de vouloir rendre la gráce, la douceur toute de miel de ce plaidoyer; vous vous le représenterez mieux par la pensée que je ne pourrais vous le redire de mémoire.

Oui, comme vous l'écrivez d'ailleurs, mon Frère, il est vrai que jai répondu à votre précédente lettre sans entreprendre de louer ni de blàmer votre œuvre poétique, car je n'en avais pas encore examiné chaque partie isolément. Du reste, notre louange, la mienne surtout, si j en mérite quelque peu, est malséante dans ma propre bouche. Pour le dire en un mot, j'aime la modestie. Mais quelle est l'opinion du public ? La voici : on admire le charme du style, la richesse et l'élévation des pensées ; on semblait méme dire que si vous ne m'eussiez appelé votre frère, l'obscurité de mon nom aurait rabaissé un ouvrage si excellent et fait de main de maitre.

J'avouerai volontiers encore qu'autant la dédicace que vous m'en

(f) existimabam

* Vide supra, p.135.

venustate mirifice recreor, sic candorem desidero. Quis enim nesciat talia qualia sunt quae scribis ex paupercula officina mea non prodire, tamque grandes materias ingenia parva sustinere non posse ? Et quidem si nonnulla qua tu procul dubio prius noveras, ego vel prius dixi vel ad memoriam revocavi, esto mea dicas ; sed tabule sunt rase et informes quas tam accurate picture cedere necesse est. Tu vero pro parte totam materiam dixisti, et ut omnibus numeris amoris amica hiperboles constaret, formam etiam meam esse propemodum asseveras. Vel meum ergo tuumque poenitus inter nos non audiatur, vel candidius tunc proferatur cum me tuum teque meum dicere volueris.

Expectabasne pro tanto munere tam gravem expostulationem ? Vetus tamen mos est debitorum, cum non sunt solvendo, hac uti solemni diversionis arte. Ego vero iterum et iterum inter vernantes aves opus suavissimum ad amussim apud Salesios nostros contemplatus, ne tu hoc nescias, pulchrius nusquam carmen cantatum fuisse

faites m'a merveilleusement charmé par sa gráce, autant elle laisse à désirer pour la franchise. Qui ne sait, en effet, que des écrits tels que les vótres ne sortent pas de mon pauvre atelier et que de petits esprits ne peuvent traiter de si grands sujets ? Et en vérité, si j'ai énoncé le premier ou rappelé à votre mémoire quelques idées que sans doute vous connaissiez déjà, soit, attribuez-le moi ; mais ce ne sont là que des tables rases et brutes qui doivent disparaitre sous une peinture si achevée. Vous, au contraire, vous nommez fond ce qui n'est que partie, et, pour que l'hyperbole amicale corresponde en tout point à votre affection, vous semblez affirmer que la façon méme est de moi. Eh bien ! qu'on n'entende plus entre nous ces mots mien et vótre, ou qu'ils ne se proférent en toute vérité que lorsque vous voudrez me dire vótre, ou vous dire mien.

Vous attendiez-vous, pour un si beau présent, à un si grave réquisitoire ? Mais c'est la vieille coutume des débiteurs insolvables de recourir à cette adresse ordinaire de la diversion. Pour moi, étant chez nos parents de Sales, au milieu des oiseaux qui chantent le printemps, j'ai admiré et admiré encore dans tous ses détails ce trés suave poeme, et il ne faut pas que vous ignoriez ceci : je ne crois pas

reor quam quo Alexandri Magni lachrimas tam belle et luculenter urges * ut nullus

« Talia fando temperet a lachrimis (g) *. »

(2) Propero jam, mi Frater, Tononum versus, te propemodum solo, quod satis est, probante ; sicque sum animatus ut (h) sequentes post menses quatuor, expleto nimirum anno, nisi suas quisque partes hoc in negotio fideliter obeat, nullis me deinceps aliis retineri in officio verbis quam tuis patiar. Dicam planius. Nos in ea provincia credunt versari preter Principis voluntatem omnes fere, quin et contra plerique, nec abs re. Magno namque est argumento silentium ubi vel levissimum sufficeret verbum, et homines videre, inter media Ecclesia praedia, sub principe Catholico, precario propemodum et in dies

qu'on ait jamais chanté plus belle ode que celle où, avec autant d'esprit que d'élégance, vous rappelez les larmes d'Alexandre le Grand, au point

« Qu'à tel récit nul ne retient ses pleurs. »

Je me dispose, mon Frére, à regagner Thonon. Vous étes à peu pres le seul qui m'approuviez, mais c'est assez, et voici ma résolution : dans quatre mois, c'est-à-dire mon année achevée, si chacun ne . remplit pas fidèlement son devoir en cette affaire, je ne souffrirai plus qu'aucun autre que vous me retienne dans cette charge. Parlons plus ouvertement. On croit communément que nous travaillons dans cette province en dehors du prince ; bon nombre méme disent, non sans raison, contre sa volonté. Quand le moindre mot suffirait, son silence est en effet un grand argument. C'en est un aussi de voir des hommes au milieu des domaines de l'Eglise, sous un prince catholique, vivre d'une vie précaire et pour ainsi dire au jour le jour.

(g) a Zackrimis — [albo notandum capillo duxi... | (h) uf -— Tsi, appetente hieme, quatuor menses... quibus expletis...

(1) Voir Plutarque, De Zranquill. Animi, cap. rv. Cf. tome IX de la présente Edition, p. 320.

(2) Bien que l'Autographe ne forme certainement qu'un seul tout, il paraitrait, d'aprés une réponse du sénateur Favre, en date du 19 juin 1595, que le Saint aurait puisé dans cette minute les éléments de deux lettres distinctes, dont la seconde commencerait avec cette phrase : « Propero jam, » etc.

* Sonnet Li (1).

* Æneis, 1. IT, 6,8

vivere. Nolim tamen alii hac cuiquam dicas, nam, ut vides, suum possunt habere periculosum sensum. (i)

Si quid de Possevino audies, doceas quaeso. Bene vale, et humillimum fratrem, quod facis, ama ; nostrisque omnibus salutem, meo si placet nomine, dicas, seorsim clarissima sorori mea, qua mihi non aliter . . . .

Revu sur l'Autographe conservé à la Visitation de Voiron.

Je ne voudrais cependant pas que vous en parlassiez à personne, car, vous le voyez, ces propos pourraient étre mal interprétés.

Si vous apprenez quelque chose de Possevin, dites. le-moi. Portezvous bien ; aimez, comme vous le faites, votre tres humble frere, et s'il vous plait, saluez en mon nom tous les nótres, en particulier ma très illustre sœur qui ne m'est pas autrement . . . . . .

(i) periculosum sensum. — [ Mihi tamen ipsi plurimum quod te volente redibo ad opus. J

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