‹ Œuvres de Saint François de SalesChapitre 31 sur 64 · AU BIENHEUREUX PIERRE CANISIUS DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS · texte numérisé non relu

AU BIENHEUREUX PIERRE CANISIUS DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS

Vénération qu'inspire sa vertu. — Désir d'entrer en relations avec lui. — Nouvelles de la mission ; conversion de Pierre Poncet. — Question de controverse.

Thonon, 21 juillet 1595.

Virtutis is est splendor, quod tu omnium minime ignoras, Pater observandissime, nullis ut locorum intervallis

Tel est l'éclat de la vertu, vous le savez mieux que personne, trés vénéré Père, qu'aucune distance ne peut l'empêcher d’être aperçue

(1) Pierre Canisius, né à Nimégue en Hollande (5 mai 1521), fit ses études à Cologne et à Louvain. Il entra dans la Compagnie de Jésus le 8 mai 1545, à Mayence, et prononga ses quatre vœux le 4 septembre 1549, à Rome. Théologien profond et controversiste distingué, il parut avec éclat au Concile de Trente, fonda un collége de la Compagnie à Vienne en Autriche, alors qu'il était

AÀNNÉE 1595 141

impediri possit quominus et videatur ipsa, et eos a quibus possidetur suo lumine reddat omnibus qui vel virtutis nomen tantum honorant conspicuos et amabiles. Quo minus excusatione indigere nunc me reor quod, ignotus et obscurus homuncio, litteras ad te dare non verear. Non enim tu ignotus es vicissim aut obscurus, qui tot recte (ut modestissime dicam) factis, dictis, scriptis pro Christo universis Christi fidelibus innotuisti, ut mirandum non sit eum qui omnibus toties scripsit Christianis, a multis hoc solum nomine quod Christiani sint, litteras item accipiat.

Cum ergo non longo multum intervallo, et solo fere quod aiunt Lemano lacu a te cognovissem me abesse, rem quidem tibi non ingratam, mihi vero in posterum

et, par sa lumiere, d'illustrer ceux qui la possèdent et les rendre aimables à quiconque honore au moins le nom de la vertu. C'est pourquoi je ne pense pas avoir besoin d'excuse quand j'ose vous écrire, moi, homme de rien, inconnu et obscur ; car vous n'étes pas également un: homme inconnu et obscur, vous qui vous êtes signalé auprès de tous les fidèles du Christ par tant de choses (j’emploie le terme le plus modéré) si bien faites, dites et écrites pour le Christ. 11 n'est pas étonnant que celui qui a écrit si souvent à tous les Chrétiens regoive aussi des lettres de plusieurs, pour cela seul qu'ils sont Chrétiens.

Ayant donc su que je n'étais pas à une grande distance de vous, et que nous n'étions séparés, pour ainsi dire, que par le seul lac Léman, j'ai pensé ne point vous être désagréable et m'être extrémement utile

prédicateur de l'empereur Ferdinand I°". Sur le désir de ce prince, il composa sa Summa Doctrine Christiana per questiones tradita, qui, publiée en 1555, avait déjà atteint, en 1597, la deux centième édition. Cet abrégé fut rédigé « avec tant d'exactitude, de clarté et de précision, qu'il n'en existe pas de plus propre à instruire et à confirmer les peuples dans la foi catholique. » (Bref de Diatification.) Canisius, qui avait été le premier Provincial de son Ordre en Allemagne, fut nomm? Nonce apostolique par Pie IV dans le méme pays, assista à la diéte d'Augsbourg (1566), travailla à la fondation du Collége Germanique à Rome, et mit le comble à ses travaux par la fondation du collége de Fribourg en Suisse (1580). C'est là qu'il termina sa laborieuse carrière le 21 décembre 1597. Cet illustre Jésuite a été béatifié par Pie IX le 2 août 1864. On lui doit, outre son Catéchisme, plusieurs ouvrages très appréciés.

* Job, vir, 8, 10.

longe utilissimam facturum existimaverim si qui præsens nequeo, absens per litteras, commodum aliquando de rebus et dubitationibus theologicis interrogarem, et docentem te per litteras item interdum audirem. Scriptum est enim * : Interroga generalionem pristinam et diligenter investiga batrum memoriam, et ipsi docebunt te; loquentur tibi, et de corde suo proferent eloquia.

En igitur nonum jam ago mensem inter hereticos, et in tanta messe octo tantum spicas in arcam Dominicam inferre potui ; summo Dei beneficio, quippe qui non tam sim operarius quam operariorum prodromus. In iis Petrus Poncetus, jurisconsultus eruditus sane, et quod ad heeresim spectat etiam Calviniano ministro loci longe doctior. Quem cum antiquitatis authoritate non nihil moveri viderem inter familiaria colloquia, porrexi tuum illud Opus Cathechisticum, cum sententiis Patrum a Busæo fuse descriptis (1!) ; cujus lectione abduci se ab

à moi-méme, si, ne pouvant m'entretenir avec vous, je vous adressais par lettres, à l'occasion, des questions sur les matieres théologiques et sur les difficultés qu'elles présentent, afin de recevoir aussi par lettres vos instructions. Il est écrit en effet : [nterroge l'ancienne gencration, recueille avec soin les souvenirs de nos peres, et ils l'enseigneront ; ils te parleront et te feront entendre le langage de leur cœur.

Or, voici le neuviéme mois que je suis au milieu des hérétiques, et si vaste que soit la moisson, je n'ai pu renfermer que huit épis dans le coffre du Seigneur ; encore est-ce un grand bienfait de Dieu en faveur d'un homme qui est moins un ouvrier qu'un avant-coureur d'ouvriers. Au nombre de ces convertis se trouve un certain Pierre Poncet, jurisconsulte tres érudit et, pour ce qui concerne l'hérésie, beaucoup plus savant que le ministre calviniste du lieu. Voyant dans des entretiens familiers, que le témoignage de l'antiquité faisait impression sur lui, je lui prétai votre Catécbisme qui contient les enseignements des Pères rapportés au long par Busée (1). Cette lecture le tira de

(1) Pierre Busée(1540-1587), Jésuite, concitoyen et parent du B. Pierre Canisius, professeur d'Ecriture Sainte et d'hébreu au collége de Vienne en Autriche.

Opus Catechisticum, sive de Summa Doctrine Christiana D. Petri Canisii, Scriptura testimoniis sanctorumque Patrum sententiis sllustratum, opera D. Petri Busai, Noviomagi. Colonia, Gervinus Calenius, 1569, 1570.

errore in tritam veteris Ecclesie viam passus est, ac manus tandem dedit ; quo etiam tibi nomine plurimum plurimum uterque debemus.

Cum vero nuper pro libero hominis arbitrio illud urgerem Genes., 4 * : Sub te erit appetitus ejus, et tu dominaberis illius, objecit ex Calvino * voces (efus et illius) referri ad Abelem, nimirum ut dicatur dominaberis fratris, non peccati. Rationemque reddebat eorum, Calvino authore, quod relativa illa apud Hebraeos sint masculina, vocem autem Hæbraicam qua peccatum exprimitur esse fœmininam. Huic nimirum rationi refellenda, etiam adhibita Bellarmini opera (!), satis esse non potui, libris autem in id necessariis hic careo, quod paucos tantum de controversiis hujus seculi, ut fit, mecum attulerim. Hujus ergo phrasis Hæbraicæ interpretationem, a peritissimo nimirum et humanissimo doctore, rudis et incultus tirunculus postulo, et tua in proximos omnes adjuvandos propensione fretus expecto.

l'erreur et le ramena dans la voie frayée qui conduit à l'Eglise. Enfin il s'est rendu, ce dont nous vous sommes l'un et l'autre tres redevables.

Comme dernièrement j'appliquais au libre arbitre de l'homme ce passage de la Genèse : Ton appétit sera sous ta puissance et tu le domineras, Poncet objecta, d’après Calvin, que les mots ejus et illius se rapportent à Abel, en sorte qu'on doit interpréter : fu domineras ton frère, et non le péché. Il en donnait cette raison, empruntée à Calvin, qu'en hébreu ces deux pronoms sont du masculin, tandis que le mot hébraique qui designe le péché est du féminin. Or, je ne pouvais suffisamment réfuter cette objection, méme avec le secours des œuvres de Bellarmin(1); les livres nécessaires pour cela me manquent ici, car il est arrivé que je n'en ai apporté avec moi qu'un petit nombre traitant des controverses de notre temps. Je m'adresse donc à vous, qui étes un docteur trés habile et trés obligeant, et je vous demande, moi pauvre débutant sans aucune science ni expérience, l'interprétation de cette phrase hébraique ; je l'attends de l'inclination que vous avez d'aider tout le monde.

(1) Disputationes Roberti Bellarmini Politiani, de Controversiis Christiana fidei. Editio secunda, Ingolstadii, Sartorius, 1588-1593.

* Vers. 7.

* Comm. in Gen., ad locum.

Quodque reliquum est, Deus optimus maximus venerandam tuam canitiem quam diutissime reipublicæ Christianæ servet incolumem ; at tu me, quod e vestra Societate jampridem fecit Antonius Possevinus, in humillimum, quæso, et addictissimum servum habeto et filium in Christo.

Humillimus servus Franciscus DE Sarss, Ecclesie Cathedralis S" Petri Gebennen.

Praepositus indignus.

Tononi, 12 calend. Augusti, anno millesimo quingentesimo nonagesimo quinto.

Observandissimo et plurimum Reverendo in Christo Patri, Patri Petro Canisio, Societatis Jesu Theologo meritissimo.

Friburgi.

Revu sur le texte inséré dans le I°" Procès de Canonisation.

ll me reste à souhaiter que notre bon et #rand Dieu conserve longuement à la république chrétienne votre vénérable vieillesse exempte d'infirmités. Veuillez vous-méme me tenir, comme l'a fait depuis longtemps Antoine Possevin, de votre Société, pour votre très humble et tres dévoué serviteur et fils en Jésus-Christ.

Votre trés humble serviteur, FRANÇOIS DE SALES,

indigne Prévót de l'église cathédrale de Saint-Pierre de Geneve.

Thonon, le 21 juillet 1595.

Au trés vénéré et trés Révérend Pére en Jésus-Christ, Le Père Pierre Canisius, très digne théologien de la Société de Jésus. A Fribourg.

MINUTE DE LA LETTRE PRÉCÉDENTE

(4) Virtutis quidem ea est praestantia, Pater observandissime, ut quod tu omnium minime ignoras, nullis terrarum aut locorum intervallis impediri possit, quominus et videatur et eos a quibus possidetur iis etiam reddat conspicuos et amabiles qui (>), quamvis quid ipsa sit virtus ignorent, virtutis tamen nomen honorant. Quo minus excusatione nunc indigere me reor quod, ignotus et obscurus homuncio, (©) litteras ad te dare non verear. Non enim tu vicissim ignotus es aut obscurus, sed tot rebus bene (ut modestissime loquar) hactenus pro Christo gestis, dictis, scriptis, universis Christi fidelibus innotuisti, ut mirandum non sit eum qui universis toties scripsit Christianis, a multis hoc solum nomine quod Christiani sint, epistolas item accipiat. (d)

Cum ergo non longo admodum intervallo, et solo propemodum quod aiunt Lemanno lacu a te me abesse cognovissem, rem tibi quidem non ingratam, mihi vero in posterum longe utilissimam facturum existimavi, si qui presens nequeo, familiarius per litteras absens interrogarem, et docentem te per litteras item interdum audirem, pro tua in proximos charitate. Sic enim scriptum est * : Interroga generalionem pristinam et diligenter investiga patrum memoriam, el ipsi docebunt te; loquentur tibi, et de corde suo proferent eloquia.

T En igitur nonus agitur hic mensis quo sum inter hæreticos hos Tononienses, jussu Rmi Antistitis Gebenensis,

+ Voici donc le neuvième mois que je suis au milieu de ces hérétiques de Thonon, par ordre du Révérendissime Evéque de Genéve, pour

(a) (Miraberis forsitan...J Hæsi aliquantulum dubius animo, consentaneumne esset modestiæ legibus si litteras ad te, ignotus et obscurus homuncio...

(b) qui — [vel ipsi a virtute possidentur, vel virtutis desiderio teneantur... J

(c) obscurus homuncio, — Thisce litteris tuam humanitatem... J

(d) accipiat. = l'Accedit quod peculiare jus mihi scribendi fuit... J

Larraes 1 10

* Job, vu, 8, to.

* Matt., ix, ult.

ut quando nulla vi ad caulas Ecclesiæ eos reduci vult Serenissimus Allobrogum Princeps, pro pacto cum Bernensibus eam in sententiam facto, videam etiam atque etiam num iis ad Christum convertendis verbo et colloquiis sit aliquis locus. Quem ubi nactus fuero, immittet in messem hanc idoneos plerosque, tum alios quidem, tum etiam ex vestra Societate, operarios*. Haec vero rem omnino in multos hos dies protrahunt. Princeps cujus tamen authoritate res incepta (*), quod aliis rebus sit impeditus, nullam huic rei dat operam. Inter rumores bellicos metuunt incole ne si iterum Bernensium aut Gebenensium in nos explicentur arma, et non modo ad Ecclesiam redeat aliquis (quod se nunquam facturos pollicentur omnes), sed tantum aures Catholicis theologis dederit, is pessime et crudelissime excipiatur.

Non commisi tamen quin, pro mea tenuitate, concionem singulis Dominicis diebus bis saltem haberem et quidem in templo publice, quo veluti prodromus aliis opere et

examiner et examiner encore s'il y a quelque moyen de les convertir au Christ par prédications et conférences, puisque le sérénissime prince de Savoie ne veut point qu'on les ramene par la force au bercail de l'Eglise, à cause du traité conclu à cet effet entre lui et les Bernois. Des que j'aurai trouvé ce moyen, Dieu enverra dans cette moisson grand nombre d'ouvriers capables, ou de votre Société ou d'autres encore; mais ces négociations trainent en longueur depuis plusieurs jours, et, bien que la mission ait été commencée par l'ordre du prince, il ne s'en occupe plus, absorbé qu'il est par d'autres affaires. Au milieu des bruits de guerre qui courent, les habitants de ce pays craignent que, si les armes des Bernois et des Genevois se tournent de nouveau contre nous, il suffise pour étre cruellement maltraité, je ne dis pas seulement d'étre revenu à l'Eglise (ce que tous promettent hautement de ne jamais faire), mais méme d'avoir écouté les théologiens catholiques.

Cela ne m'a point empéché de précher, aussi bien que me l'a permis mon incapacité, au moins deux fois chaque Dimanche, et publiquement dans l'église, afin d'ouvrir la voie à des hommes plus puissants

(e) Princeps — cum absit

verbo potentioribus * viam aperirem. Pauci tantum qui supersunt Catholici ea re recreati [sunt]; hareticorum nullus propemodum accessit unquam, nisi videndi me potius (est enim genus hominum curiosum) quam audiendi gratia. Dei interim beneficio factum est ut aliquot animee, octo nimirum, iis novem mensibus Christo nomen reddiderint. In iis Petrus Poncetus, jurisconsultus eruditus sane, et quod ad haeresim spectat etiam ministro longe doctior. Quem cum antiquitatis authoritate nonnihil moveri viderem et saltem torqueri, explicavi Opus tuum illud Cathechisticum, cum authoritatibus sententiisque Patrum a Busæo descriptis ; cujus lectione sensim ab errore abduci se in tritam veteris Ecclesiæ viam passus est manusque tandem dedit ; quo etiam tibi nomine plurimum uterque tibi debemus.

Is autem cum nuper pro libero hominis arbitrio urgerem locum Genes., 4 * : Sub te eril appetitus efus, et tu dominaberis illius, objecit referri voces fejus et illius) ad Abelem ; nimirum, dominaberis fratris non peccati ; rationemque ex Calvino reddebat quod in Hebreo relativa illa sint masculina, peccatum vero apud Hebræos foeminina voce exprimatur. Ego vero interpretationem Catholicam satis confirmavi, sed objectionem clare refellere non potui, quippe qui libris hic caream necessariis. Advexi namque pauca tantummodo, ut fit, precipua de hujus seculi controversiis volumina, inter cetera quidem Belarmini opus illud illustre Controversiaruni quem dum hac in difficultate consulo, non satis loci nodum explicuisse comperio, dum de cohærentia relativi fœminini ad nomen masculinum nihil agit. Quare cum bonum hunc virum et ex auditoribus meis Catholicum ad vos

que moi en ceuvres et en paroles. Le peu de Catholiques qui restent ici sont les seuls que ces exhortations aient encouragés ; presque aucun hérétique n'y est encore venu, si ce n'est pour me voir, bien plutót que pour m'entendre (car cette espece de gens est portée à la curiosité). Néanmoins voici que, par la grâce de Dieu, plusieurs âmes, au nombre de huit, se sont soumises à Jésus-Christ,

* Cf. Luce, ult., 19.

* Vers. 7.

discedentem moxque rediturum cognovissem, hujus a te questionis solutionem, a peritissimo nimirum magistro et humanissimo doctore, rudis tirunculus petere constitui, tua in proximos omnes juvandos fretus propensione.

Quod reliquum est, Deus optimus maximus venerandam canitiem tuam quamdiutissime reipublice Christianæ servet incolumem, et tu me, quod e vestra Societate Antonius Possevinus jam pridem fecit, in humillimum habeto servum in Christo et filium.

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