LETTRE XV
Je me rapproche de plus en plus du but , auquel je vous tonduis par un sentier peu divertissant. Si vous voulez bien me suivre quelques pas encore , un horizon d'autant plus libre s'ouvrira à vos regards , et peut-être une riante perspective «ompensera-t-elle les fatigues du chemin.
Exprimé dans une idée générale, l'objet de l'impulsion sensible se nomme vie, dans la signification la plus large : notion qui embrasse toute existence matérielle, tout ce qui s'adresse immédiatement aux sens. L'objet de l'impulsion formelle, exprimé dans une idée générale, se nomme former tant au propre qu'au figuré : notion qui embrasse toutes les qualités formelles des choses et tous leurs rapports avec les facultés intellectuelles, l'objet de l'instinct de jeu, représenté dans une formule générale, pourra donc se nommer forme vivante : notion qui sert à désigner toutes les qualités esthétiques des phénomènes, et, en un mot , ce qu'on nomme beauté, dans la signification la plus étendue.
Il résulterait de cette explication , si c'en était une , que le beau ne s'étend pas à toute la sphère du vivant , et n'est pas renfermé uniquement dans cette sphère. Un bloc de marbre, quoiqu'il soit et demeure inanimé , ne laisse pas pour cela de pouvoir devenir forme vivante sous la main de l'architecte et du sculpteur; et bien qu'un homme vive et qu'il ait une forme, il s'en faut de beaucoup que cela suffise pour qu'il soit forme vivante. Pour cela il importe que sa forme soit vie et sa vie forme. Tant que nous ne faisons que penser sa forme, elle est
8GBILLB1U — ESTHAt. 16
242 LETTRES SUR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE inanimée, abstraction pure ; tant que nous ne faisons que sentir sa vie, elle est sans forme, pure impression. Ce n'est qu'à la condition que sa forme vive dans notre sentiment, et que sa vie prenne une forme dans notre intelligence, qu'il est forme vivante ; et ce sera toujours le cas lorsque nous le jugerons bean.
Bfais de ce que nous pouvons indiquer les parties constituantes qui , par leur réunion, produisent la beauté, il ne suit pas que sa genèse soit expliquée en aucune manière ; car, ponr cela, il faudrait comprendre cette réunion elle-même, qui pour nous demeure impénétrable, comme, en général, toute corrélation entre le fini et l'Inâni. En vertu d'un principe transcendentaljla raison exige qu'il y ait communion entre l'instinct formel et l'instinct matériel, c'est-à-dire qu'il y ait un instinct de jeu, parce que l'idée de l'humanité n'est consommée que par l'unité de la réalité et de la forme , de la contingence et de la nécessité, de la passivité et de la liberté. La raison doit poser ce postulat, parce qu'il est dans son essence de tendre à la pe^ fectîon et à la suppression de toute limite, et que l'action exclusive de l'un ou de l'autre instinct laisse la nature liumaine incomplète et lui impose des bornes. En conséquence, lorsque la raison prononce ; ■ Jl faut qu'il y ait une humanité, • elle pose par cela seul cette loi : » n faut qu'il y ait une beauté. ' L'expérience peut nous dire s'il y a une beauté , et nous le saurons aussitôt qu'elle nous aura appris s'il y a une humanité. Mais comment peut-ll y avoir une beauté , et comment une humanité est-elle possible, c'est ce que ne peut nous enseigner ni la raison ni l'expérience.
L'homme, nous le savons, n'est ni exclusivement matière, ni exclusivement esprit. Le beau , comme consommation de son humanité, ne peut donc pas être exclusivement vie, comme l'ont afSrmé des observateurs perspicaces, qui s'en sont tenus trop rigoureusement au témoignage de l'expérience, entraînés d'ailleurs à cette dépréciation par le goût de leur temps; elle ne peut pas non plus être exclusivement forme pure', comme
1. Il 7 a quelques mots de ploi datia le» Heurtt : < Le beau.... na peu
être eiclu£iïemeat vu objet de l'impulsion réelle, c'est-i-dire vie porc eicluMvemenl un objet de t'impulaion formelle, c'esl-à-dira forme pure. ■
cela a été dit par des philosophes spéculatifs , qui s'éloignaient trop de Texpérience, et par des artistes philosophes, qui, dans l'explication du beau, se laissaient trop guider par les besoins deTart^ : elle est l'objet commun des deux impulsions, c'està-dire de l'instinct de jeu. Cette dénomination est complètement justifiée par l'usage de la langue , qui désigne d'ordinaire par le mot jeu tout ce qui n'est contingent ni subjectivement ni objectivement, et qui cependant n'oblige ni à l'extérieur ni à Tintérieur. Dans l'intuition du beau , l'âme se trouve dans un heureux milieu entre la loi et le besoin , et c'est précisément parce qu'elle se partage entre les deux , qu'elle échappe à la contrainte de l'une et de l'autre. L'impulsion matérielle et l'impulsion formelle prenùent leurs exigences au sérieux, parce que, dans la connaissance, Tune se rapporte à la réalité, l'autre à la nécessité des choses ; parce que, dans l'action , la première tend à la conservation de la vie, la seconde au maintien de la dignité, et que, dès lors , toutes deux ont pour objet la vérité et la perfection. Mais la vie devient plus indifférente dès que la dignité intervient , et le devoir ne contraint plus dès que le penchant entraîne : de même, l'âme reçoit avec phis de calme et de liberté la réalité des choses , la vérité matérielle , aussitôt que celle-ci entre en contact avec la vérité formelle, avec la loi de la nécessité, et elle ne se trouve plus tendue par l'abstraction lorsque l'intuition immédiate peut l'accompagner. En un mot, en entrant en communion avec des idées , le réel perd sa sérieuse importance, parce qu'il devient petU; et le nécessaire perd la sienne en se rencontrant avec le sentiment, parce qu'il devient facile.
Cependant il est une objection que depuis longtemps déjà vous pourriez être tenté de m'adresser. « Le beau , pourriez-vous me dire , n'est-il pas ravalé dès qu'on en fait un pur jeu , et
1. Pour Burke, dans ses recherches philosophiques sur Forigine de nos idées du beau et du sublime, la beauté est seulement Yie. Elle n'est, autant que je sache, qu'une pure forme pour tous les sectateurs du système dogmatique qui ont fait leur profession de foi sur cet objet. Parmi les artistes, je citerai, omettant les autres, Raphaël Mengs, dans les Pensées sur le goût en peinture. Sur ce point, comme sur tous les autres, la philosophie critique a ouvert la voie , pour ramener l'empirisme aux principes et la spéculation à Texpérience.
(Note de Schiller.)
244 LETTRES SUR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE qu'on le place sur la même ligne que les objets Mvoles désignés de tout temps par ce mot? N'est-il pas en contradiction avec l'idée rationnelle et la dignité du beau , qui pourtant est considéré comme un instrument de culture, de le restreindre & un pur jeu , et ne répugne-t-il pas à la notion expérimentale de jeu, qui peut subsister à l'exclusion de toute espèce de goûl, de le renfermer dans les limites du beau?
Mais qu'est-ce donc qu'un pur jeu , puisque nous savons que, dans toutes les situations où l'homme peut se trouver, c'est le jeu , et lui seuiement , qui le rend complet , et qui déïeloppe à la fois sa double nature? Ce qu'à votre point de vue vous nommez limitation, moi, d'après une manière de voir que j'ai justiliée par des preuves , je le nomme extension. Aiiui, prenant tout juste le contre-pied, je dirais : • L'agréable, le bon, le parfait, l'homme les ^vend seulement au sérieux; msis avec le beau, il joue'. • Sans doute, nous ne devons pas songer ici à ces jeux , en usage dans la vie réelle , qui d'ordinaire ne se rapportent qu'à des objets très-matériels ; mais c'est vainement aussi que nous chercherions dans la vie réelle la beauU dont il est question ici. Le beau de l'existence réelle est digne de l'instinct de jeu réel; mais, par l'idéal de beauté que pose la raison , est donné aussi un idéal d'instinct de jeu que l'homme, dans tous ses jeux, ne doit jamais perdre de vue.
On ne peut se tromper en suivant pour trouver l'idéal de beauté que se fait un homme , la voie qu'il suit lui-même pour satisfaire son instinct de jeu *. Quand nous voyons , dans les jeux olympiques, les peuples de la Grèce contempler avec bonheur les combats non sanglants de la force, de la rapidité, de la souplesse, et la lutte plus noble encore des talents, et d'un autre côté le peuple romain se délecter à contempler l'agonie d'un gladiateur terrassé ou de son adversaire libyen, ce
1. Schiller a supprimé ici la note suivante, qui se trouTe dans les Beuni: > I) y a le jeu de cartes et le jeu de deuil {c'eal le nom qu'on donne en aUemanil à la tragédie); mais mamfestement le jeu de cartea se prend trop au sérieui pour que ce nnm lui convienne. ■
2, L'auteur a abrégé cette phrase -, elle commençait ainsi dans les Stnrti ■ ■ Selon que l'instinct de jeu se rapproclie de l'impulsion réelle ou de l'impulàon formelle , le beau aura plus d'affinité soit avec la vie pure , soit avec la fontie pure, et l'on ne peut se tromper, etc. >
seul trait suffit à nous faire comprendre pourquoi nous devons chercher non à Rome, mais en Grèce, les figures idéales d'une Vénus y d'une Junon, d'un Apollon K En dictant à l'homme la loi de la formalité absolue et de la réalité absolue , la raison dit : < Le beau ne doit pas être seulement vie et seulement forme, mais forme vivante, c'est-à-dire beauté. » Par conséquent, elle dit aussi : < L'homme doit seiUement jouer avec le beau , et il doit jouer avec le beau seulement *. >
Une fois pour toutes et pour en finir, l'homme ne joue que là où il est homme dans la pleine signification du mot , et il n*est homme complet que là où U joue. Cette proposition qui , au premier abord , semblé peut-être paradoxale , acquerra un grand sens, un sens profond , quand viendra le moment de rappliquera la fois au sérieux du devoir et de la destinée; elle portera , je vous le promets, l'édifice entier de l'art esthétique, et de l'art de la vie, plus difficile encore. Mais aussi c'est dans la science seulement que cette proposition est inattendue; depuis longtemps déjà elle vivait dans l'art, et dans le sentiment des Grecs , les interprètes les plus éminents de Fart : seulement ils transportaient dans l'Olympe ce qui devait être réalisé sur la terre. Guidés par cette vérité, ils écartaient du front des divinités bienheureuses le sérieux et le travail , qui sillonnent de rides les joues des mortels; ils en écartaient tout autant le plaisir frivole qui lisse le visage vide d'expression ; ils les affranchissaient, dans un éternel contentement, des chaînes de tout devoir, de tout but, de tout souci, et faisaient du loisir et de Yindifférence le lot digne d'envie de la condition divine : ce qui n'était qu'une expression tout humaine pour désigner l'existence
1. Si, pour ne pas sortir du monde moderne, on met en regard les courses de Londres, les combats de taureaux de Madrid, les spectacles du Paris d'autrefois, les régates de Venise, les combats d'animaux à Vienne, et la vie belle et joyeuse du Corso à Rome , il ne sera pas difficile de marquer comparativement les nuances du goût chez ces peuples divers. Au reste , quand on compare entre eux ces différents pays, on trouve beaucoup moins d'uniformité dans les jeux du peuple que dans ceux des classes raffinées, ce qui s'explique aisément, (^ote de Schiller,)
2. Ici encore , il y a quelques mots de plus dans les Heures : « Par conséquent elle dit aussi : « L'instinct de jeu ne doit pas être uniquement instinct réel, ni uniquement instinct formel , mais les deux choses à la fois , c'est-à-dire instinct de jeu. En d'autres termes, l'homme doit, etc. »
246 LETTRES SOR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE, ETC. la plus libre et la plus sublime. La contrainte matérielle des lois de la nature, aussi bien que la contrainte spirituelle des lois morales s'évanouissait dans leur idée plus haute de la nécessité, qui embrassait à la fois les deui mondes, et c'était seulement de l'identification de ces deux nécessités que procédait pour eux la vraie liberté. Animés de cet esprit, ils etTaçaient des traits de leur idéal et l'inclination et toute trace de volonté, ou, pour mleui dire, ils les rendaient toutes deux méconnaissables, parce qu'Us Bavaient les associer delà manière la plus intime. Ce n'est ni la grâce ni la dignité qui nous frappent dans l'auguste visage de 11 Junon Ludovisi; ce n'est ni l'une ni l'autre, parce que c'est l'une et l'autre à la fois. Pendant que le dieu féminin force notre adoration , la femme divine enflamme notre amour ; mais tandis que nous nous abandonnons attendris à l'attrait du charme céleste, nous nous sentons repoussés par la grandeur céleste de qui se sufGt. Toute cette figure accomplie repose sur eUe-méme et habite en elle-même comme une création achevée et indépendante , sans abandon et sans résistance , comme si elle était au delà de l'espace : là , il n'est point de force luttant contre des forces, nul côté faible qui livre passage à la vie du temps. D'une part irrésistiblement saisis et attirés, de l'autre repoussés et tenus à distance ; nous nous trouvons à la fois dans le repos le plus complet et l'agitation la plus vive, et de là résulte cette émotion étrange pour laquelle l'intelligence n'a point d'idée ni la langue d'expression.
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LETTRE XVL
De l'antagonisme de deux impulsions , et de l'association de deux principes opposés, nous avons vu sortir le beau, dont Tidéal le plus élevé doit être cherché , en conséquence , dans Tunion et Yéquilibre le plus parfait possible de la réalité et de la forme. Mais cet équilibre demeure toujours une idée , que la réalité ne peut jamais atteindre complètement. Dans la réalité , il restera toujours une prépondérance d'un de ces éléments sur Tautre , et le point le plus élevé auquel Texpérience puisse arriver consistera dans une oscillation entre les deux principes , où tantôt la réalité, tantôt la forme l'emportera. La beauté idéale est donc éternellement une et indivisible, parce qu'il ne peut y avoir qu'un équilibre unique ; au contraire , la beauté •expérimentale sera éternellement double, parce que dans l'oscillation l'équilibre peut-être dépassé de deux manières : en •deçà et au delà.
J'ai fait remarquer dans une des lettres précédentes , et l'on peut d'ailleurs lé déduire avec une rigoureuse nécessité de l'ensemble des considérations auxquelles je me suis livré jusqu'à présent, j'ai fait remarquer, dis-je, que l'on peut attendre à la fois du beau une action tempérante et excitante : une action tempérante pour retenir dans leurs limites l'impulsion sensible et l'impulsion formelle , une action excitante pour les maintenir toutes deux dans leur force. Mais ces deux modes d'action de la beauté doivent être complètement identifiés dans l'idée. Le beau doit tempérer en excitant uniformément les deux natures , il
248 LETTRES SUR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE doit exciter en les tempérant uniformément '. C'est déjà la conséquence de l'idée d'une corrélation en vertu de laquelle les deux termes se supposent mutuellement, sont la condition réciproque l'un de l'autre, corrélation dont le produit le plus pur est la beauté. Mais l'expérience ne nous offre pas d'exemple d'une corrélation si parfaite : dans ce domaine , il arrivera toujours plus ou moins que l'excès dans un sens donnera lieu à l'iosuESsance dans l'autre, et l'insufSsance à l'excès. Il en résulte que ce qui, dans le beau idéal, n'est distinct que dans l'idée, est différent en réalité dans le beau expérimental. Le beau idéal, quoique simple et indivisible, révèle, envisagé sous deux aspects divers, d'une part une propriété de douceur et de grâce', et de l'autre une propriété d'énergie : dans l'expérience , il y a une beauté douce et gracieuse et une beauté énergique. Il en est, et il en sera toujours ainsi, toutes les fois que l'absolu est renfermé dans les bornes du temps et que les idées de la raison doivent se réaliser dans l'humanité. L'homme intellectuel , par exemple, a l'idée de la vertu , de la vérité , du bonheur ; mais l'homme actif n'exercera que des vertus , ne saisira que des vérités , ne jouira que de jours heureux. Ramener cette multiplicité à l'unité, à la place des mœurs mettre la moralité, à la place des connaissances la connaissance, à la place du bonheur la béatitude, c'est l'affaire de l'éducation physique et morale; faire des beautés la beauté , c'est la tâche de l'éducation esthétique.
La beauté énergique ne peut pas plus préserver l'homme d'un certain reste de fougue sauvage et de dureté que la beauté gracieuse nele garantit d'un certain degré de mollesse et d'affai-
1. AU suite de eette phrase, on lit dans las Beura:* En eiciUnl& labù l'instinct réel et l'inslinct formel, il leur a ûié à tous deux leurs lioiilei; en les limilanl tous deux l'un par l'autre, il a donné à tous deut la liberlë convenable. ■
2. Schiller, se servant d'une métaphore tris-usitée en allemand pour eipnmor des idées voisines de celle de tendresse, de mol abandon, de relâchenenl, de facilité aui impressions, emploie ici les mots : tchmeliende Eigauchall, qsi ûgniSent liltéraletcent ■ propriété rondanle, ■ et plus loin il dira de mtaie eI répétera souvent ; scliinelitnde StAônheif, • beauté fondante. » Nous avons substitué à cette expression, qui ne serait point intelligible en français, où elle ii'< point d'équivalent que nous sachions, las termes «douceur, grïce, douiiE"' cieui. • Nous jetions suffisamment autorisés, je crois, et par le sens et par et que dit l'auteur lui-même dana fr noie de la p. ÏSÎ.
blissement. L'effet de la première étant d'exalter Tâme au point de vue physique et moral , et d'augmenter son ressort , il n'arrive que trop souvent que la résistance du tempérament et du caractère diminuent l'aptitude à recevoir des impressions, que la partie délicate de l'humanité subit une oppression qui ne devait atteindre que la nature grossière y et que cette nature grossière participe à un accroissement de force qui ne devait profiter qu'à la libre personnalité. C'est pour cela qu'aux époques de force et de sève abondante , on trouve la véritable grandeur de la pensée associée au gigantesque et à l'extravagant , et le sublime du sentiment accouplé aux plus horribles emportements de la passion. C'est pour cela qu'aux époques de la règle et de la forme y on voit la nature aussi souvent opprimée que gouvernée, aussi souvent outragée que surpassée. Et, comme l'action de la beauté douce et gracieuse est de détendre l'esprit dans la sphère du moral comme du physique , il arrive tout aussi facilement que l'énergie des sentiments est étouffée avec la violence des désirs , et que le caractère a part à la perte de force qui ne devait atteindre que la passion. C'est pour cela que, dans les âges prétendus raffinés , il n'est pas rare de voir la douceur dégénérer en mollesse , le poli en platitude , la correction en stérilité vide, les allures libérales en caprices arbitraires, l'aisance en frivolité, le calme en apathie, et enfin la caricature la plus méprisable toucher de bien près au plus beau type d'humanité. Pour l'homme qui subit la contrainte de la matière ou des formes, la beauté douce et gracieuse est donc un besoin ; car il est ému par la grandeur et la force longtemps avant qu'il commence à être sensible à l'harmonie et à la grâce. . Pour l'homme qui est sous l'empire indulgent du goût, la beauté énergique est un besoin, car, dans l'état de raffinement, il n'est que trop porté à faire bon marché de la force qu'il a gardée de l'état de rudesse sauvage.
Et maintenant , je crois avoir répondu , en même temps que je Téclaircissais , à la contradiction que l'on rencontre d'ordinaire dans les jugements des hommes sur l'influence du beau , et dans l'appréciation de la culture esthétique. Elle est expliquée , cette contradiction , dès qu'on se souvient qu'il y a deux sortes de beauté expérimentale et que des deux parts on affirme
Î50 LETTRES SUE L'ÉDDCATION ESTHÉTIQUE, ETC. du genre entier ce qiië, d'un cAté comme de f autre, l'on ne peut prouver que d'une des espèces. Elle disparaît , cette contradiction, lorsqu'on distingue dans l'humenité un double besoin, auquel correspondent ces deux sortes de beauté. H est donc vraisemblable que les deux partis auront l'ub et l'autre gain de cause, s'ils réussissent à s'entendre sur 'l'espèce de beauté et sur la forme de l'humanité qu'ils ont en vue.
En conséquence , dans la suite de mes redierches , j'adopterai la voie que la ualUre suit elle-même avec l'homme au point de vue esthétique , et partant des deux espèces de beauté , je m'élèverai jusqu'à l'idée du genre. J'examinerai les effets que produit sur l'homme la beauté douce et gracieuse quand les ressorts sont tendus, et ceux que produit la beauté énei^que quand ils sont détendus, pour fondre à la fois ces deux sortes de beauté dans l'unité du beau lAéai , de même que dans l'unité de l'homme idéal sont absorbées ces deux formes et manières d'être opposées de l'humanité.
QÇAQP
LETTRE XVI r.
Tant qu'il s'agissait simplemwit de déduire l'idée universelle de beauté du concept de la nature humaine en général , nous n'avions à considérer dans cette d^mière que les limites fondées immédiatement en son essence même et inséparables de la notion du fini. Sans nous préoccuper des restrictions contingentes que la nature humaine peut subir dans le monde réel des phénomènes , nous avons puisé le concept de cette nature immédiatement dans la raison , comme source de toute nécessité , et avec l'idéal de l'humanité nous a été donné en même temps l'idéal de la beauté.
Mais à présent y nous descendons de la région des idées sur la scène de la réalité, pour rencontrer l'homme dans un état déterminé^ et par conséquent dans des limites qui ne dérivent pas de son concept pur , mais de circonstances extérieures et d'un usage accidentel de sa liberté. Mais, quelque multiple que puisse être dans l'individu la limitation de l'idée de l'humanité, le contenu de cette idée suffit déjà pour nous apprendre qu'en somme on ne peut s'en écarter que par deux voies opposée^ En effet , si la perfection de l'homme gît dans l'énergie concordante de ses forces sensibles et spirituelles , cette perfection ne lui peut manquer que par le défaut d'harmonie ou le défaut d'énergie. Ainsi donc, avant d'avoir recueilli sur ce point les témoignages de l'expérience, la raison suffit déjà pour nous
1. Les lettres XVII à XXVII se trouvent, comme nous Pavons dit , dans le 6« cahier des Heures. Elles ont un titre particulier : la Beauté douce et gracieuse , suite des lettres sur Véducation esthétique de Vhomme.
2&2 LETTRES SUR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE assurer d'avance que nous trouverons l'homme réel, et par conséquent borné , dans un état d'excitation ou de relâchement, selon que l'activité exclusive de forces isolées trouble l'harmonie de son être ou que l'unité de sa nature se fonde sur le reUchement uniforme de ses forces physiques et spirituelles. Ces bornes opposées sont, comme nous avons k le démontrer maintenant , supprimées par le beau , qui rétablit l'harmonie dans l'homme excité , l'énergie dans l'homme amolli , et qui de la sorte , conformément à la nature de la beauté , ramène l'état de 1 limitation à un état absolu, et fait de l'homme un tout, accompli en lui-même '.
Ainsi le beau ne dément nullement dans la réalité l'idée qge nous nous sommes faite de lui dans la spéculation ; seulemenl son action y est bien moins libre que dans le domaine de la théorie, où nous pouvions l'appliquer au pur concept de l'humanité. Dans l'homme tel que nous l'offre l'expérience, le beau trouve une matière déjà gâtée et résistante , qui lui eolève en perfection idéale ce qu'elle lui communique de sa .manière d'être individuelle. Dans la réalité , le beau paraîtra donc toujours comme une espèce particulière, limitée, et non comme le genre pur ; dans les âmes excitées et tendues il perdra de sa liberté et de sa variété ; dans les âmes relâchées , de sa force rivifiante ; mais , pour nous qui sommes maintenant plus Caisiliarisés avec son vrai caractère , ce phénomène contradictoire ne saurait nous égarer. Bien loin de chercher comme le grand nombre des critiques, la définition de l'idée du beau dans des expériences isolées, et de rendre la beauté responsable des défauts que présente l'homme sous son influence, nous savons, au contraire, que c'est l'homme qui transporte sur elle les imperfections de son individualité, qui, par sa propre limitation subjective , en entrave sans cesse la perfection , et en rabaisse l'idéal absolu k deux formes bornées de manifeslalion.
I. loi Schillec a encore supprimé la note suivante, qui se trouve dans \<s Sema ; ■ L'excellent auteur de l'ouTrage intituti Prineipei de VEtthitique, eU (Erfurih, 1T9I) distingue dans la beauté deux principes rondamenlaui. la g'i<-' et la force, et fait coniister ta beauté dsns la réunion la plus parraite de fi deux éléments, ce qui s'accorde on ne peut plus exactement avec l'explicalioa donnée ici. Dans sa définition aussi se Itoutb déjï le principe d'une division di
J*ai affirmé que la beauté douce et gracieuse convenait à une Ame tendue, et la beauté énergique à une âme relâchée. Or, j'appelle tendu, l'homme qui subit la contrainte des sentiments, tout aussi bien que celui qui subit la contrainte des idées ^ Toute domination exclusive de Tune de ses deux impulsions fondamentales est pour l'homme un état de coaction et de violence , et la liberté gtt uniquement dans l'action simultanée de ses deux natures*. L'homme exclusivement dominé par les sentiments ou dont l'âme est tendue sensiblement, est délivré et mis en liberté par la forme ; l'homme exclusivement dominé par la forme ou tendu spirituellement, est délivré et mis en liberté par la matière. Pour satisfaire à cette double tâche, la beauté douce et gracieuse se montrera sous deux formes différentes. Premièrement, comme forme paisible, elle calmera la fougue de la vie et ménagera la transition des sentiments aux pensées; secondement, comme vivante image, elle armera d'une force sensible la forme abstraite , et ramènera le concept à Tintuition et la loi au sentiment. Elle rend le premier de ces deux services à l'homme de la nature , le second à l'homme de la civilisation. Mais, comme dans les deux cas elle ne commande pas en toute liberté à la matière , et qu'elle dépend de celle que lui fournit soit la nature dénuée de forme , soit l'art contraire à la nature, dans les deux cas elle gardera des traces de son origine et inclinera, ici vers la vie matérielle, là vers la forme abstraite.
Afin de comprendre comment le beau peut devenir un moyen de faire cesser cette double tension , nous avons à rechercher J'origine de celle-ci dans l'esprit humain. Décidez-vous à faire encore un court séjour dans le domaine de la spéculation, pour l'abandonner ensuite à jamais , et avancer d'un pas d'autant plus sûr dans le champ de l'expérience.
la beauté en beauté douce, où domine la grâce, et en beauté énergique, où domine la force. »
1. Dans les Heures, après la contrainte des sentiments , il y a entre parenthèses : c sous la domination exclusive de l'impulsion réelle, » et après la contrainte des idées, « sous la domination exclusive de Timpulsion formelle. »
2. Dans les Heures, il y a de plus : « Dans Taccord des deux nécessités. »
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LETTRE XVIIL
Par la beauté , l'homme sensitif est amené à la forme et à la pensée ; par la beauté * , l'homme spirituel est ramené à la matière et rendu au monde des sens.
De là il paraît résulter, qu'entre la matière et la forme, entre la passivité et l'activité, il doit y avoir un état moyen, et que le beau nous place dans cet état. C'est en effet l'idée que la plupart des hommes se font de la beauté , dès qu'ils ont commencé à réfléchir sur ses effets, et toutes les expériences mènent à cette idée. Mais , d'un autre côté , rien n'est plus absurde et plus contradictoire qu'une pareille idée; car la distance entre la matière et la forme , entre la passivité et l'activité , entre le sentiment et la pensée, est infinie , et ne peut absolument être comblée par aucun milieu. Gomment ferons-nous disparaître cette contradiction? Le beau réunit les deux états opposés du sentiment et de la pensée , et cependant il n'y a absolument pas de milieu entre les deux. De ces deux propositions, l'une est certifiée par l'expérience, l'autre immédiatement par la raison.
C'est là le point spécial auquel se réduit finalement toute la question du beau, et si nous réussissons à résoudre ce problème d'une manière satisfaisante, nous aurons en même temps trouvé le fil qui nous guidera dans tout le labyrinthe de l'esthétique.
1. Le mot « la beauté, » die Schônheit , est accompagné les deux fois, dans les Heures, de l'adjectif schmelzeiide ^ dont nous avons expliqué plus haut le sens et que nous ayons coutume de traduire par « douce et gracieuse. '
Mais il s'agit ici de deux opérations très-différentes, qui, dans cet examen , doivent nécessairement se prêter un mutuel appui. Le beau, disons-nous, relie ensemble deux états opposés l'un à r autre et qui jamais ne peuvent devenir un. Nous devons partir de cette antinomie, nous devons la saisir et la reconnaître dans toute sa pureté et toute sa rigueur, de telle sorte que les deux états se séparent de la manière la plus tranchée : autrement, nous mêlerions, et nous n'unirions pas. Secondement , nous disons que le beau aUie les deux états opposés et conséquemment supprime l'antinomie. Mais , comme ces deux états demeurent éternellement opposés l'un à l'autre, le seul moyen de les allier , c'est de les absorber. En conséquence, notre seconde tâche est de rendre cette association parfaite , de la faire si complète et si pure que les deux états disparaissent entièr^ment dans un troisième, et que nulle trace de division ne reste dans le tout : autrement , nous isolerions et n'unirions pas. Toutes les discussions sur l'idée du beau qui de tout temps ont agité le monde philosophique , et qui , en partie, l'agitent encore aujourd'hui, viennent uniquement de ce qu'on n'a pas pris pour point de départ une distinction suffisamment rigoureuse , ou qu'on n'a pas poussé cette recherche jusqu'à l'union pure et complète des deux états. Parmi les philosophes, ceux qui, dans leurs réflexions sur cet objet , s'abandonnent aveuglément à la direction de leur sentiment, ne peuvent arriver à une idée du beau , parce que , dans la totalité de rimpressîon sensible, ils ne distinguent pas d'éléments partiels. Les autres, qui prennent exclusivement l'intelligence pour guide , ne peuvent arriver à une idée du beau, parce que , dans sa totalité , ils ne voient que leâ parties , et que , même dans leur unité la plus complète, l'esprit et la matière demeurent éternellement séparés pour eux. Les premiers craignent de détruire la beauté dynamiquement, c'est-à-dire comme force active, s'ils séparent ce qui est allié dans le sentiment; les autres craignent de détruire la beauté logiquement ,* c'est-à-dire en tant qu'idée , s'ils réunissent ce qui est séparé dans l'intelligence. Ceux-là veulent penser le beau comme il agit; ceux-ci veulent le faire agir comme il est pensé. Tous deux s'écartent donc nécessairement de la vérité : les premiers , parce qu'avec
Î56 LETTRES SUR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE, ETC. leur intelligence bornée , ils prétendent égaler la nature infinie; les seconds, parce qu'ils veulent restreindre la nature infinie selon les lois de leur pensée. Ceux-là craignent de ra^ir au beau sa liberté par une analyse trop sévère; ceui-ci, de détruire la précision de son concept par une union trop hardie. Mais les uns ne songent pas que la liberté dans laquelle ils font consister avec toute raison l'essence du beau est, non manque de lois, mais harmonie de lois, non arbitraire, mais suprême nécessité interne; les autres ne songent pas que la précision qu'ils exigent à aussi bon droit de la beauté, ne consiste pa» dans Vexclusion de certaines TéaliUs, mais dans la compréhenmis absolue de foutu, et que, dès lors, elle n'est pas limitation, mais infinité. Nous éviterons les écueils contre lesquels les uns elles autres sont venus faire naufrage , si nous prenons pour poÎDl de départ les deux éléments que l'intelligence sépare dans l'idée du beau , mais pour nous élever ensuite à l'unité esthétique pure par laquelle il agit sur la sensibilité , et dans laquelle ces deux distinctions disparaissent complètement'.
1. Une remarque qui le sera présentée naturBllement au lecteur allenlit, i l'occasion du parallèle précédenl , c'est que les esthéticiens tentualitlti qui accordent au (èmoignage du senlicaent plus de valeur qu'à celui du raisonnement, s'écartent moios «n fait de la vériié que leurs adversaires, bien qu'ils ne puissent se mesurer avec eux au point de vue de ta théorie; et ce rappon, on le trouve partout entre la nature et la science. La nature (la sensibilité) unit toujours, rintelligcnce sépare toujours; mais la raison unit de nouveau. Aussi, l'homme avant de commencer ï philosopher est-il plus prés de la vérité que la philosophe qui n'est pas encore au hout de ses investigatiaas ''. C'est pour cela que, sans plus ample examen, on peut déclarer erronée une théorie philosophique dés qu'elle a contre elle, gtianl au r^ItaC,le sentiment général; miis on peut, à tout aussi bon droit, la tenir pour suspecte, si, quant d ta fomtil àla méihotU, eUe a pour elle le sentiment général. La dernière observslioa doit consoler les écrivains qui ne peuvent, comme certains lecteurs semblent l'attendre, donner ï une déduction philosophique les allures faeilea d'une coqversation au coin du feu. Avec la première on peut réduire au silence tous ceui qui veulent fonder de nouveaux systèmes aux dépens du sens commun. (Note de Schiller.)