‹ Œuvres de SchillerChapitre 36 sur 71 · LETTRE XIX · texte numérisé non relu

LETTRE XIX

On peut, en général , distinguer dans Thomnie deux états différents de déterminabilité passive et active , et deux états de détermination passive et active. L'explication de cette thèse nous conduira au but par le chemin le plus court.

L'état de l'esprit humain , antérieurement à toute détermination occasionnée en lui par l'impression sensible, est une déterminabilité sans bornes. L'infini de l'espace et du temps est livré à son imagination pour en user à son gré , et comme , d'après notre supposition même , rien dans ce vaste empire du possible n'est posé , et que y par conséquent , rien n'est exclu , on peut nommer cet état d'indétermination une infinité vide y qu'il ne faut nullement confondre avec un vide infini.

Maintenant, il faut que sa sensibilité soit modifiée, et que, dans la série indéfinie de déterminations possibles, une seule devienne réelle. Une perception doit naître en lui. Ce qui, dans Tétat antérieur de pure déterminabilité, n'était qu'une puissance vide, devient à présent une force active, et reçoit un contenu , mais en même temps, comme force active , une limite , après avoir été, en tant que simple puissance, illimité. La réalité existe maintenant, mais l'infinité a disparu. Pour décrire une figure dans l'espace, il faut que nous limitions l'espace infini; pour nous représenter un changement dans le temps , il faut que nous divisions la totalité du temps. Ainsi, nous n'arrivons à la réalité que par des limites; au positif, à la position réelle , que par la négation ou l'exclusion; à la détermination, que par la suppression de notre libre déterminabilité.

SCHILLER. — BSTHÉT. 17

Mais jamais la pure exclusioo ne produirait une réalité, jamais la pure impression sensible ne donnerait naissance i une perception, s'il n'y avait pas quelque chose d'où l'on exclut, si, par un acte absolu de l'esprit, la négation n'était pas rapportée à quelque chose de positif, et si l'opposition ne sortait pas de la non-position. Cet acte de l'esprit s'appelle juger ou penser, et le résultat se nomme la pensée.

Avant que nous déterminiaos utuliçu.dans l'espace , il n'y a pas pour nous d'espace ; mais , sans l'espace absolu , nous ne pourrions jamais déterminer un lieu. Il en est de même du temps. Avant que lious ayons l'instant, il n'y a pas pour nous de temps; mais, sans le temps infini, l'éternité, nous n'aurions jamaia- 18' notion de l'inslant. Ainsi donc, nous- ne pouvons arriver au tout que pu* la partie, rillimitéqne par U limite'; mais, réciproquement, nous n'anivons à la partie> que parle tout, à la limite que pat l'illimité:

Dès lors, quand' on affirme du beau qu'il ménage pour l'homme une-transîtiondu sentiment & la pensée, cela ne doit nullement s'-éntèndre dans ce smis> quele^bemi puisse combla l'abtme qui sépare le sentiment de la pensée, la passivité de l'activité; cet abime est infini, et, sans l'intermédiaire d'une faculté nouvelle et indépendante, il est à tout jammsimpossiMe que le général sorte de l'individuel, le nécesstdre du contingent*. La pensée est l'acte immédiat de ce pouvoir absolu, qui, à la vérité, ne pteul se manifester' qu'à l'occasion dés irapressions'sensibles , mais qoi^ dans cette maniféstatios, dépends! peu de lajsensibilité, qu'il se révèl« sortout par son antagonisme avec elle. L'autonomie avec laquelle il agH' erclol toute iuftnence étrangère, et ce n'est pas en tant' qu'il aide^ à lapensée (ce qui referme une contradiction manifeste) , nnûs setdemenl «ï tant qu'il procure aux facultés^ intellecturfles la" llbwté de se manifester conformément à lenrs propres lois^ que lé" beau peut devenir un moyai pour conduire l'homme de la matière à la

U LaciilrurM ajputent ici :■ bi'Mtiyitéiius^pBrrâUI passif;. ■>eliïila<fiit'le k phrase: s à l'étal passif que par ractivilA. >

1. Il ï a encoce deui mots de plus dans les Hévre$ : ■ el le pennanent de l'îDstaDianâ. ■

DB L'aOM^hiE. 259

fonne, dui sestiment aux loi», d^one ematoace bornée à une «ôstence aiistdoe.

Haift ceàk suppose que la. libcotédeit facultés inteUeetueUes peut être entravée, oe qui parait en désaooord atvec la notion d'un pouvoir autonome^ ln:eflfat, uni pouvoir qui. ne reçoit du dehors que la nntièm de> son.aotivîté,. nei peut ètie empécbe dtns son action que par la prbation. de cette matiàte et, par conséquent, d'une manière négative y. et cfest méeoimaltre la nature d'un* esprit que d'attribuer aux passions senôbles la puissance d'c^rimer positivement la liberté. de.l!ftme. Ai la vérité, 1 •expérience présente des exemples nombreux où les forces rationnelles paraissent comprimées en proportion de la violence des* forces sensibles; mais*,, am lieu de déduire cette M)lesse '^rituelle de réne^gfie de la. passion, il faut, au contraire,.^lîquer cette énergie prépondérante de la passion par cette fidUésare de l'esprit; car les sens ne peuvent avoir un flonblant df empire sur l'homme,, que lorsque l'esprit & volontairement négligé de faire valoir le sien.

Cependant, en essayant, par ces éclaircissements, d'aller au-devant d'une objeotion, je me suis, ce semble, exposé à une autre, et je n'ai sauvé l'autonomie de l'âme qu'anxdépens de son unité. Car exxoameot l'âme peut-elle puiser à la ibis en eUe^méme les principes de la non-actîTÎté et de l'activité, si elle-même n'est pas divisée, ai elle n'est pas en ojpposition avec elle-même?

Ici, nous devons nous souvenir que nous avons devant nous non l'esprit infini, mais l'esprit fini. L'esprit fini est celui qui ne defvient actif que par la passivité,, n'arrive à Tabsola que par Ift.limite) n'agit et ne façonne qu'autant qu'il^ reçoit une matière. Un esprit de cette nature doit dona assedec à l'im*pulÂon vers la forme ou vers Fabsolu , une impulsioa vers la matière ou vers la limite, conditions sans* lesquelles il ne pourrait avoir la première impulsion ni la satisfidne. Gomment deux tendances si opposées peuvent-elles exister ensemble dans le même être? C'est un problème qui, sans doute, peut embarrasser le métaphysicien, mais non le philosophe transcendental ^

1. Le terme transeenderUalf qm. du reste est éoiaîrat par la pbraM suivante, «st ains» défini par Kant dans ses ProUgmnèm» à Umt$ métaphf^iiqtte luêure

Mi:

Celui-ci n'a nullement la prétention d'expliquer la possibilité des choses, mais il se contente d'asseoir solidement les connaissances qui font comprendre la possibilité de l'expérieDce. Et y comme l'expérience serait également impossible, et sans cette antinomie dans l'âme , et sans l'unité absolue de Tâme, il pose de plein droit ces deux concepts comme des conditions également nécessaires de l'expérience , sans s'inquiéter davantage de leur conciliation. D'ailleurs , cette immanence de deux impulsions fondamentales ne contredit en aucune manière l'unité absolue de l'esprit , dès qu'on le distingue lui-même de ces deux mobiles. Sans doute, ces deux impulsions existent et agissent en lui, mais lui-même n'est ni matière ni forme , ni sensibilité ni raison, et c'est à quoi semblent n'avoir pas toujours songé ceux qui ne regardent l'esprit comme agissant luimême que lorsque ses actes sont en harmonie avec la raison, et qui le déclarent passif lorsque ses actes la contredisent.

Arrivée à son développement, chacune de ces deux impulsions fondamentales tend nécessairement et par sa nature à se satisfaire; mais , précisément parce qu'elles ont toutes deux une tendance nécessaire, et toutes deux néanmoins une tendance opposée ,- cette double contrainte se détruit réciproquement , et la volonté conserve entre les deux une liberté entière. C'est donc la volonté qui se comporte comme une puissance ( comme fondement de la réalité ) à l'égard des deux impulsions ; mais aucune des deux ne peut par elle-même se comporter comme une puissance à l'égard de l'autre. Par la tendance positive à la justice, qui ne lui fait nullement défaut, l'homme violent n'est pas détourné de l'injustice , et la tentation du plaisir , quelque vive qu'elle soit, n'amène pas un caractère ferme à violer ses principes. Il n'y a dans l'homme d'autre pouvoir que sa volonté, et cela seul qui détruit l'homme, la mort, ou une privation quelconque de la conscience de soi-même , peut anéantir la liberté interne *.

(Œuvres de Kant^ éd. Rosenkr., t. Ili, p. 153, note) : « Le mot iranseen^tal ne signifie pas ce qui va aa delà de toute expérience, mais ce qui existe, a lieu avant elle (a priori) ^ sans avoir pourtant d'autre destination que de rendre simplement possible la connaissance expérimentale. » 1. 11 y a ici dans les Heures tout un alinéa de plus , dont voici la traduction :

Une nécessité externe détermine notre état, notre existence dans le temps , au moyen de la sensation. Celle-ci est tout à fait involontaire y et dès qu'elle est produite en nous, nous sommes Décessairement passif^. De même, une nécessité interne éveille notre personnalité à l'occasion des sensations, et par son antagonisme avec elles ; car la conscience ne peut dépendre de la volonté, qui la présuppose. Cette manifestation primitive de la personnalité n'est pas plus pour nous un mérite que sa privation n'est pour nous une faute. De celui-là seulement qui a conscience de lui-même on peut exiger la raison, c'est-à-dire la conséquence absolue et l'universalité de la conscience : auparavant , il n'est pas homme , et aucun acte de l'humanité ne peut être attendu de lui. Aussi peu le métaphysicien peut s'expliquer les limites imposées par la sensation à l'esprit libre et autonome , aussi peu le physicien comprend l'infinité qui se révèle dans la conscience à l'occasion de ces limites. Ni l'abstraction ni l'expérience ne peuvent nous ramener à la source d'où découlent nos idées d'universalité et de nécessité ; elle dérobe sa première apparition dans le temps à l'observateur , et son origine supra-sensible aux recherches du métaphysicien. Hais, bref, la conscience est là, et en même temps que son immuable unité , est posée la loi d'unité pour tout ce qui est pour l'honmie , et pour tout ce qui doit être par l'homme, pour son entendement et son activité. Inévitables, incorruptibles, insondables, les idées de vérité et de droit ^ se présentent déjà dans l'âge de la sensibilité ; et , sans qu'on puisse dire pourquoi ni comment , on voit dans le temps l'éternité , et le nécessaire à la suite du contingent. C'est ainsi que naissent , sans que le sujet y ait la moindre part, la sensation et la conscience de

«C'est donc du vouloir que dépend la satisfaction de l'instinct réel et de rinstinct formel. Mais, il faut bien le remarquer, ce qui dépend du vouloir, ce n'est pas que nous sentions, mais que la sensation devienne déterminante; ce n'est pas que nous arrivions à la conscience de nous-mêmes, mais que la pure conscience du mot devienne déterminante. Le vouloir ne se manifeste pas avant que les instincts aient agi, et ceux-ci ne s'éveillent que lorsque leurs deux objets, la sensation et la conscience de nous-mêmes, sont donnés, n faut donc que ces objets existent avant que la volonté se manifeste, et par conséquent ils ne peuvent exister par la volonté. »

1. SchiUer a ici supprimé l'apposition suivante, qui se lit dans les Heures : « Tbéophanie, s'il en fut jamais. »

3®î LETTRES SUR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE, ETC.

sûi^BQ^meretil/origHiede toutes deux est>au deUi de notre volonté,.tonuae Au-delà de la.«9riièce de jft^tmcooiiaîswmce.

Makiv d^ • que Jtts deux luailtés^Qiit i»saéeB!en «tte<et|[[ue rjiomme a »foit>rfex$iérieiiiee , par .reatremûe de ila sensation, d'iune extttcaiee'jdétermiAéa, el^^par Jejnoyendeia «unsdente, de aontextfitence.elNiQlue, les lieux imimlsieiis iîcmdameQtales s'exeroeixt enimteie ' traipe que taur objet last donné, ii'imindsion siensibleï^'évieflte anrecilà3Xpéxîeiiae dala Tîe ( arscile esmnsencement deirindividu >; l'impuIsîQnfrationndUe, avec l'expérience de laloi(a¥ecte^conmifin(Mnentd(ehpeBsoiinàIité et œ n^esft que loRÉiue ees douxipencbanteiinintajxîiféB^i r^^ tenca, que se trouve i^iaéjIettypeiiftiiiam.Jui^ passe dans Ifhonune suivant! la loi de JasHéoasaifé: ornais, à présent, la main de la malwre rabandonne,<et i;'«<t à lui de maintenir ilfbumanité dont elle déposa le germe dans «on^sein. So ejict, dès que îles deux imputions londanientaleB opposé» s^'exereent en lui , toutes deux perdent leur contrainte, etirantiaomie des deux néeessitést donneîiuiissnnee à la liifirté^.

1« Four^tî'liWHiAtsnt^'lfittisiULleQloiidu , je latSTemuqner ^pie tontes ias fois qu'il est ici question de liberté, je ne veux pas parler de celle qui appartient nécsssaipement à Vhomme eu tant qu'intelligence, et qui ne peut lui être donnée .ni rayie ; mais de :ceUe qui sei finde sur «a natnre jnizte. ' Par eeia seul queX'^ooune agit, en ^éjxépal, df une manière simplemeot rationi^Ue, il M preuve d'une liberté de' la première esj)èce ; en agissant rationnellement dans les Uoiitesde la matière, et^sous les lois de la raison, ilTait ppeure d'une liberté de la second. es^ce. On |)eittFnaitiexpUqtter taut simplecaent cetie dernière liberté par une possibilité naturelle de la première. {Note de Scliiller.)

JmTTKE ^X*

Que Tûn ne puisse agir sur la liberté , c'est ce qui résulte déjà de son pur concept; mais qfie la liberté elle-même soit un effet de la nature ( ce mot pris dans son acception la plus large ), et non l'œuvre de l'homme, et que dès lors elle puisse être favorisée ou entravée par des moyens naturels, c'est la conséquence nécessaire de ce qui précède. Elle ne commence que lorsque l'homme est complet et que ses deux impulsions fondamentales se sont développées ; elle doit donc faire défaut tant qu'il est incomplet et qu'une des deux impulsions est exclue ; et elle doit être rétablie par tout ce qui rend à l'homme son intégrité.

Or, on peut rMlement , *tant pour l'espèce entière que pour l'individu, marquer un moment où l'homme n'est pas encore complet, et où l'une des deux impulsions agit exclusivement en lui. Nous savons que l'homme commence par la vie toute pure pour finir parla forme , qu'il est plus tôt individu que personne , et qu'il part de la limite pour aller à l'infinité. L'impulsion sensible entre donc en exercice avant l'impulsion rationnelle, parce que la sensation précède la conscience, et, dans ' cette priorité de l'impulsion sensible*,. nous trouvons la def de toute l'histoire de la liberté humaine.

En effet, il y a un moment où l'instinct de la vie, auquel ne s'oppose tpas .encore l'instinct de la fornie, agit comme nature

1. Dans les Heures j il y a^ comme presque toujours, a l'impulsion réelle. » Cependant au commencement de la phrase on' lit, comme dans lesOEwrres complètes f « l'impulsion sensible. »

S64 LETTRES SDR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE et comme nécessite, et où la sensibilité est une puissance, parce que l'homme n'a pas encore commencé ; car, dans T homme même , il ne peut y avoir d'autre puissance que sa volonté. Mais, dansl'état de pensée, auquel l'homme doit atteindre maintenant, il faut , tout au contraire , que la raison soit une puissance , et que la nécessité logique ou morale prenne la place de cette nécessité physique. La puissance de la sensation doit donc Être anéantie , avant que la loi qui la doit régir puisse être établie. Il ne suffît donc pas que quelque chose commence qui n'était pas encore ; il faut d'abord que quelque chose Unisse qui était déjà. L'homme ne peut passer immédiatement de la sensation à la pensée : il faut qu'il fasse un pas en arrière; car c'est seulemeot lorsqu'une détermination est supprimée , que la détermination contraire peut avoir lieu. En conséquence, pour échanger la passivité contre l'activité libre , une détermination passive contre une active, il faut qu'il soit momentanément libre de toute détermination, et qu'il traverse un état de pure déterminabililé '. Il faut donc qu'il retourne, en quelque sorte, à cet état négatil d'indétermination pure dans lequel il se trouvait avant que ses sens fussent affectés par quoi que ce soit. Mais cet état était absolument vide de tout contenu, et maintenant il s'agit de concilier une égale indétermination et une déterminabililé pareillement sans limite, avec le contenu le plus grand possible, parce que de cette situation doit suivre immédiatement quelque chose de positif. La détermination que l'homme a reçue par la sensation doit donc être conservée, parce qu'il ne doit pas perdre la réalité ; mais en même temps, en tant que limite , elle doit être supprimée , parce qu'une déterminabilité sans bornes doit avoir lieu. Le problème consiste donc à anéantir la détermination du mode d'existence et à la conserver tout à la fois, ce qui n'est possible que d'une seule manière : lut en opposer vm autre. Les plateaux d'une balance sont en équilibre quand ils sont vides , mais ils sont aussi en équilibre quand ils contiennent des poids égaux.

Ainsi , pour passer de la sensation à la pensée , l'âme Ira-

1. Daus les lf«ur«(, la phrase ei ■ Parce que pour avancer de moiof

verse une situation moyenne , dans laquelle la sensibilité et la raison sont actives en mime temps ^ mais par cela seul détruisent mutuellement leur puissance déterminante , et , par leur antagonisme, produisent une négation. Cette situation moyenne dans laquelle Tâme n'est contrainte ni physiquement ni moralement, et toutefois est active des deux façons, mérite par excellence le nom de situation libre, et, si l'on nomme physique l'état de détermination sensible, et logique ou moral Tétat de détermination rationnelle, on doit appeler esthétique^ cet état de détermination réelle et active.

1. Les lecteurs auxquels ne serait pas bien famOière l'exacte signification de ce mot, dont rignoranoe a tant abusé, trouveront une explication dans ce qui suit. Nous pouvons ramener tout ce qui peut être perçu à quatre rapports différents. Une chose peut se rapporter immédiatement à notre état sensible (notre existence et notre bien-être) : c'est là la constitution phyiique de la chose. Elle peut se rapporter à notre entendement et nous procurer une connaissance : c'est sa constitution logique. Elle peut se rapporter à notre volonté et être considérée comme l'objet d*un libre choix pour un être raisonnable : c'est sa constitution fwrale. Elle peut enfin se rapporter à l'ensemble de nos diverses facultés, sans être pour aucune d'elles isolément prise un objet déterminé : c'est sa constitution esthétiqtu. Un homme peut nous être agréable par son empressement à rendre service ; il peut nous donner à penser par sa conversation ; il peut nous inspirer de l'estime par son caractère ; enfin, abstraction faite de tout cela, et sans que nous ayons égard^ dans le jugement que nous portons sur lui, à une loi ou à un but quelconque, il peut aussi nous plaire à la simple intuition, rien que par la manière dont il s'offre à nous. En cette dernière qualité, nous le jugeons esthétiquement. C'est ainsi qu'il y a une éducation en vue de la santé, une éducation pour l'intelligence, une éducation pour la moralité, une éducation en vue du goût et du beau. Cette dernière a pour objet de développer et former avec le plus d'harmonie possible Tensemble de nos facultés physiques et spirituelles. Mais, attendu qu'égaré par un goût faux, et affermi encore dans cette erreur par un faux raisonnement, on est porté à faire entrer l'idée d'arbitraire dans celle d'esthétique, je crois devoir (quoique ces lettres sur l'éducation esthétique soient presque uniquement destinées à réfuter cette erreur) faire observer ici, une fois encore, que dans l'état esthétique, l'action de l'ftme, à la vérité, est libre, et libre au plus haut degré, de toute contrainte, mais qu'elle n'est nullement affranchie de lois. Cette liberté esthétique ne se distingue de la nécessité logique de la pensée et de la nécessité morale de la volonté, qu'en ce que les lois en vertu desquelles l'&me procède dans cette sphère ne sont point présentées sous forme de lois, et que, ne trouvant aucune résistance, elles n'ont point l'apparence d'une contrainte. {Note de Schiller.)

«gp

lETTEB XSI.

Il y a, tomfOB je le iremarquais sa commencement de la lettre-précédente , un doilble état de déterminabilité et un Aoabk étatdedéte^oiiiAUoD.'Cette proposition, je puis l'éckircirmaiih tenant.

L'âme n'est déterminable gn'en tant qu'elle n'est pas en^ néral déterminée; mais «Ibe est anssi déterminable entant qu'elle n'est pas délennînée d'une manière exclusive, c'est-àdire d'une manièi« gui lui impose des bomee. Dans le premier «SIS, il y a indétermination pure (absence délimite parce quela réalité manqua) ; dans le second , il y. a déterminabilité estbétique (abftenee de limite parce qn'il y a réunion de'toute réalité);

L'ânte est déterminée, en tant qu'elle est en^néral limitée; mais elleestaussi déterminée en iant qu'elle se limite elle-mâme par son pouvoir propietetabsobi-iSllese trau^cedanslepronier cas quand elle -sent , dans îe fécond -quanfl elle pense. Ainsi ce qu'est lapenaée j>ar, rapport à la détermination, la constitution eatWtique l'eat.psr rapport à^la détermindbiHté. La première est une limitation par une force interne infini^, la seconde est use .négation .par uae plénitude jutarne infînie. J)e oiSn» que le -sentiment et ta pensée, -séparés pora-lont le reste par un abtme infranchissable , se touchent par un seul point, qui est que, dans ces deux états , l'âme est déterminée, que l'homme est exclusivement quelque chose, individu ou personne; de môme la déterminabilité esthétique se rencontre avec la pure indétermination dans un seul point , qui est que toutes deni

^odoent t»ut mode 'd'ecEiftaBCB détecniînée^itaDdiiiiqiie, fmt tout Je ceste^ la éîstenee qui les sépare est £etlle<da nîeii an l»«ttet par^eonaiqttentfinfiiiie. 6i :â(Mic ectte d€riiîèfe>lîiadâteFmination par défaut , a été représentée comme une infinità «îde^ ?A détegminahHité 'e«thétîqae«;ûii la ^liberté deidétertaûnatm^ qui est son peodant xétA , peut étne fonsidéfée 'ûooaiDe âme iafi^ mU mmplie': idée .qui ta'tiKOorde «de < ta mafidèRe la f)liis lescairie avec œ qa'enaaigneiitiea i^eclieivties préoédentea'^.

AÎDsiyidaiis l'état esthéliqueiy ïhommeiesizéro^M ronaeipuéocciQ)e d^im jréanltal jiarlicuUer et non du pouwair ÉofesL, »et ^ l'en oooaidène »dB âui Je januique .de tente détermination jqoédafaL G'iert pour^ek «faion doit donner oûmplétement iraisoii à. ceux qui déclarent le beau , et l'état de l'âme auquel il donne Jiea;. comme absolument indifférent et stérile à l'égard de la conmmmee et du smuiment. Se ^ont|>arfaitemeiit raison ,'Car «le i)eau ne produit absolument aucun résultat particuOier , soit pour rBotendement, boH pour la stolûnté : {nous n'atteignons par lui aucun but parfîciflier, scHt intellectuel, soit moratl; û ne découvre pas <ime seule vérité,, ne nous aide à ranoiplir auûon de^ voir ; en un mot , il est paiement incapable de fonder le caractère et d'éclairer l'intelligence*. Par la culture esthétique, k valeur personnelle d^un homme ou sa «dignité , entant qu'elle peut dépendre de lui-même , reirte donc complètement indéterminée , et le seul résultat obtenu , c'est que, de par la nature^ il lui est devenu possible de faire de lui ce qu'il veut , que la liberté d'être ce qu'il doit être lui est complètement rendue.

Mais, par cela précisément, il a atteint un but infini. Car, si nous nous souvenons que justement cette liberté lui avait été ravie par la contrainte exclusive de la nature dans le sentiment, et, dans la pensée, par la législation rationnelle également exclusive , nous devons considérer le pouvoir qui lui est rendu dans la situation esthétique, comme le plus élevé de tous les dons , comme le don de l'humanité. Sans doute, cette humanité, il la possède virtuellement avant tout état déterminé auquel il

1. Ici SchiUer, dans les Heures ^ renvoie, en note, aux lettres XIV et XV.

2. Il y a de plus dans les Heures : a La beauté est nature j et Thomme ne peut devoir qu'à soi-même ses idées aussi bien que ses résolutions. »

ses LETTRES SUR L'ÉDUCATION ESTHÉTIQUE, ETC.

peut arriver; mais , en acte , il la perd avec tout état déterminé auquel il arrive ; et , pour qu'il puisse passer à un état contraire , il faut qu'elle lui soit rendue chaque fois par la vie esthétique *.

n n'est donc pas seulement poétiquement permis, mais encore philosophiquement exact, de nommer le beau notre second créateur : car y s'il est vrai qu'il nous rende simplement l'humanité possible , et qu'il laisse à notre libre arbitre le soin de réaliser ce type à un degré plus ou moins élevé , on peut dire qu'il a cela de commun avec notre première créatrice, la nature, qui de même ne nous a donné l'humanité qu'en puissance et a livré l'exercice de cette puissance à la libre détermination de notre volonté.

1. Sans doute, grâce à la rapidité avec laquelle certains caractères passent de la sensation à la pensée et à la résolution, on ne remarque point, ou ron remarque à peine Tétat esthétique qu'ils doivent nécessairement traverser. Les caractères de cette nature ne peuvent supporter longtemps Tétat d'indétermination, et ils tendent impatiemment au résultat, qu'ils ne trouvent point dans l'état d'illimitation esthétique. Chez d'autres, au contraire, qui font consister leur jouissance dans le sentiment de la puistance totale , bien plus que dans celui d'un acte particulier , l'état esthétique s'étend sur une surface beaucoup plus considérable. Autant les premiers ont peur du vide , aussi peu les seconds peuvent supporter la limitation. J'ai à peine besoin de rappeler que les premiers sont propres aux détails et aux travaux subalternes, tandis que les seconds, en supposant toutefois qu'à ce caractère ils allient la réalité, sont nés pour de vastes conceptions et de grands rôles. (Note de Schiller.)

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