‹ Œuvres de Spinoza (volume 2)Chapitre 21 sur 130 · Delà Réforme de l'Entendement, tomem^ pages · texte numérisé non relu

Delà Réforme de l'Entendement, tomem^ pages

2. Comparez Spinoza, De la Réforme de l'Entendement, pages 308-312, et BlàtOD, République, Utvb TK

gique et permanent, c'est la réalité du principe même qui le constitue, la réalité du moi. Cherchez la place du moi dans l'univers de Spinoza; elle n*y est pas, elle n'y peut pas être. Le moi est-il une Substance? non; car la Substance, c'est l'Être en soi, l'Être absolument infini. Le moi est-il un attribut de la Substance? pas davantage; car tout attribut est encore infini, bien que d'une infinité relative. Le moi est donc un mode; mais cela n'est pas soutenable; car le moi a une existence propre et distincte, et quoique parfaitement un et simple, il contient en soi une infinie variété d'opérations. Le moi serait donc tout au plus une collection de modes ; mais une collection est une abstraction , une unité toute mathématique, et le moi est une force réelle, une vivante unité. Le moi est donc banni sans retour de l'univers de Spinoza. C'est en vain que la conscience y réclame sa place; une nécessité logique, inhérente à la nature du système, l'écarté et le chasse tour à tour de tous les degrés de l'existence.

Mais non-seulement Spinoza ne recule pas devant les difficultés que le sens commun oppose à son système, 11 semble quelquefois les provoquer lui-même et aller au-devant d'elles avec une sincérité et une hardiesse surprenantes.

Ainsi, c^'est un point fondamental de sa théorie de la Substance, que nous n'en connaissons que deux attributs, savoir : la pensée et l'étendue. Il n'en démontre pas moins avec force que la Substance doit nécessairement renfermer une infinité d'attributs. C'est se préparer ime énorme difficulté, et on ne supposera pas sans doute qu'un aussi subtil génie ne Tait point aperçue. En tout cas, elle n'avait point échappé à la sollicitude affec-

36 INTRODtCTION.

tueuse et pénétrante de Louis Meyer, qui l'avait signalée à Spinoza, entre beaucoup d'autres également graves, dans le secret de l'amitié '.

Mais Spinoza n'était point homme à sacrifier une nécessité logique à un fait d'observation. C'eût été à ses yeux un dérèglement d'esprit, un renversement de l'ordre des idées et des choses. L'expérience donne ce qui paraît, ce qui arrive, ce qui est; la logique donne ce qui doit être. C'est donc à l'expérience à se régler suivant les lois nécessaires que lui impose cette logique toutepuissante qui gouverne l'univers et que la science aspire à réfléchir. Or, rien ne se déduit de l'idée de l'Être qu'une infinité d'attributs , et de l'idée des attributs, qu'une infinité de modes. La Substance renferme donc une infinité d'attributs, quelque petit nombre que nous en connaissions; et tout ce qui n'est pas la Substance, ou l'attribut ou le mode de la Substance, tout. cela, en dépit de la conscience qui proteste, n'est absolument rien et ne peut absolument pas être conçu.

On doit comprendre maintenant qu'il serait inutile d'aller chercher dans Spinoza les preuves qui établissent, qui démontrent son système; ce serait peine perdue. Quiconque s'épuise à courir de théorème en théorème pour chercher l'argument capital, la preuve décisive sur laquelle repose le spinozisme, n'en a pas encore le secret. Lorsque Mairan, jeune encore, se passionna pour l'étude de Y Éthique et demanda à Malebranche de le guider dans cette périlleuse route, on sait avec quelle insistance, voisine de l'importunité, il pressait l'illustre Père de lui montrer enfin le point faible du spinozisme,

!• Lettres, tome lU, page 444 et suir.

l'endroit précis où la rigueur du raisonnement était en défaut, le paralogisme contenu dans la démonstration \ Malebranche éludait la question et ne pouvait assigner le paralogisme de Spinoza. C'est que ce paralogisme n'est pas dans tel ou tel endroit de Y Éthique, il est partout. Spinoza disposait d'une puissance de déduction vraiment incomparable, et à bien peu d'exceptions près, chacune de ses propositions, prise en soi, est d'une rigueur parfaite. Ce bourgeois de Rotterdam qui s'enflamma soudain d'une si belle ardeur pour la philosophie, ayant voulu, pour réfuter Spinoza, se mettre à 'sa place et faire sur lui-même l'épreuve de la force de ses raisonnements, se trouva pris au piège; le tissu de théorèmes où il s'était enfermé volontairement se trouva impénétrable, et il ne put plus s'en dégager ^

Le système de Spinoza est une vaste conception fondée sur un seul principe qui contient en soi tous les développements que la logique la plus puissante y découvrhra. La forme géométrique ne doit point ici faire illusion. Spinoza démontre sa doctrine, si l'on veut, mais il la démontre sous la condition de certaines données qui au fond la supposent et la contiennent. C'est un cercle vicieux perpétuel ; ou pour mieux dire, au lieu d'une démonstration de son système, Spinoza s'en donne sans cesse à lui-même le spectacle, et il ne nous en présente dans son Éthique que le régulier développement. I Déjà les premières définitions le contiennent tout entier. C'est qu'en effet les définitions pour Spinoza ne sont point des conventions verbales, des signes arbitraires,

t. Voyez la Correspondance de Malebranche avec Dortous de Hairan pabtiée pour la première fois par M. Feuillet de Conches, in-8", 1841.

8. Voyex Bayle, Dict, crit., art. Spinoza. — Comp. Leibnitz, Théodicée, partie m, g 373.

mais Texpression rigoureuse deriutuition immédiate des iHres réels. Les vrais principes, auxyeuxde ce métaphysicien-géomètre, ce ne sent pas les axiomes, lesquels ne donnent que des vérités générales ; ce sont les définitions, car les définitions donnent les essences.

Voici les quatre définitions fondamentales :

« J'entends par Subêtance ce qui est en soi et est cosçq par soi, c'est-à-dire ce dont le concept peut être formé sans avoir besoin du concept d'aucune autre chose K

« J'entends par Attribut ce que la raison conçoit duos la Substance comme constituant son essence ^

« J'entends par Mode les afiections de la Substance, oa ce qui est dans autre chose et est conçu par cette même chose •.

« J'entends par Dieu un être absolument infini, c'està-dire une Substance constituée par une infinité d'attributs infinis dont chacun exprime une essence étemelle et infinie ^

« EXPLICATION. Je dis absolument infini, et non pas infini en son genre ; car toute chose qui est infinie seulement en son genre, on en peut nier une infinité d'attrn buts; mais quant à l'Être absolument infini, tout ce qui exprime une essence et n'enveloppe aucune négation appartient à son essence. »

Tout philosophe remarquera l'étroite connexion de ces quatre définitions. Mais il y a un théorème de Spit' noza où lui-même les a enchaînées avec une précision et une force singulières; c'est dans le De Deo^ laprepo-

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