Coroll. de la Propos
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prendre ses lecteurs, et leur insiDuer perfidement des principes qu'il se sentait incapable de démontrer. Tose dire qu'un tel calcul était infiniment éloigné de la conviction profonde et passionnée de Spinoza et de sa droiture. Mais s'il ne faut pas lui imputer à crime une ambiguïté qu'il a créée sans le vouloir, elle n'en est pas pour cela moins déplorable. Spinoza ne se servait qu'à regret de la langue vulgaire; il n'y trouvait pas cette justesse et cette précision si nécessaires à l'ordre des idées, n se plaint souvent que les langues sont mal faites, qu'elles sont empreintes des préjugés populaires. Par exemple , les mots positifs expriment presque toujours des choses négatives, et les objets les plus positifs et les plus réels sont exprimés par des mots négatifs. c Les objets matériels, dit-il ingénieusement, ayant été nommés les premiers, ont usurpé les mots positifs ^ » On dirait que Spinoza veut prendre sa revanche contre les préjugés du sens conunun en se composant une langue diamétralement opposée à la langue ordinaire. C'est pourquoi l'Être qui existe en soi lui paraît seul digne de porter le nom de Substance; tout ce qui n'a qu'une existence empruntée ne mérite pas ce beau nom.
n n'y a point là de supercherie, je le répète, mais une réaction excessive contre la langue ordinaire, aussi innocente dans l'intention de Spinoza que déplorable dans ses suites.
Spinoza a établi qu'une Substance ne peut être produite ou créée par une autre Substance. Est-ce à dire qu'il n'y ait qu'une seule Substance? Cela n'est point encore démontré. Car, de ce que la Substance est de sa
i. Delà Réforme de l'Entendement, tome III, page 334*
nature incréée, il ne s'ensuit pas qu'il ne puisse y avonr plusieurs substances, mais seulement que, s'il en existe en effet plusieurs, elles sont toutes incréées et, à ce titre , indépendantes Tune de l'autre. D'ailleurs, on ne sait pas encore s'il existe une Substance. Il faut donc, pour établir l'unicité de la Substance, démontrer deux choses : premièrement, qu'il y a une Substance; secondement, qu'il ne peut y en avoir qu'une seule.
Rien au monde ne pouvait moins embarrasser Spinoza que la démonstration de l'existence de la Substance, c'est-à-dire de l'existence de Dieu. On Va accusé d'athéisme et d'impiété; mais répéter avec passion une accusation injuste, sans prendre la peine de la vérifier ni même de la comprendre, est-ce en changer le caractère?
Voici la démonstration de Spinoza : « Dieu , c'est-àdire une substance constituée par une infinité d'attributs dont chacun exprime une essence étemelle et infinie, existe nécessairement, — Démonstr. Si vous niez Dieu, concevez, sH est possible, que Dieu n'existe pas. Son essence n'envelopperait donc pas l'existence. Mais cela est absurde. Donc Dieu existe nécessairement. C. Q. F. D. »
Il est aisé de reconnaître là le syllogisme célèbre de Leibnitz ', qui n'est que l'argument cartésien simplifié*.
1 . Je le cite pour faciliter le rapprochemeut : • Ens ex cnjns « existentia, si est possibile, id est, si habet essentianii existit (est axioma iden- « ticum demonstratione non indigens). Atqui, Deus est ens ex cujus essentia se- « quitur existentia (e|t definitio). Ergo, si Deus est possibilis, existit (per ipsios « conceptusnecessitatem).! Leibnitz, Lettve à Bierling.
2 . Je cite également le syllogisme de Descartes : « Dire que quelque attriM
• est contenu dans la nature ou dans le concept d'une chose, c'est le même que de « dire que cet attribut est yrai de cette chose et qu*on est assuré qu'il est en dk.
« Or est-il que T existence nécessaire est contenue dans la nature ou dans le
• concept de Dieu.
« Donc il est vrai de dire que Texistence nécessaire est en Dieu, oa qae Dieu « existe. • (Descartes, Réponses aux secondes Objections.)
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Descartes ne Tayait probablement point inventé, mais emprunté , sans s* en rendre bien compte , à la tradition scolasti<iae dont les jésuites l'avaient nourri ^ Au surplus, il ne faut pas croire que Spinoza ait attribué à sa démonstration plus d'importance qu'il ne convient. Il savait qu'un syllogisme résume une croyance, mais ne la fonde pas, et qu'il y a quelque chose de plus fort que tous les syllogismes, je veux dire l'élan irrésistible d'une âme bien faite vers Dieu. C'est nne belle parole que «elle d'Hemsterhuis : « Un seul soupir de l'âme qoi se manifeste de temps en temps vers le meilleur, le futur et le parfait, est une démonstration plus que géomtétrique de la Divinité '. »
Spinoza n'aurait point désavoué cette forte et haute pensée. Ce grand logicien n'a pas méconnu , cette fois au moins, les limites de la logique ; et il n'a pas ignoré que l'existence de Dieu, avant d'être une conclusion, est un acte «de foi de l'intelligence. Pour Spinoza, une âme philosophique est celle où l'idée de Dieu domine sans partage ci gouverne en maîtresse absolue les pensées et les désirs. Une telle âme ne peut point douter de l'existence de Dieu, car pour elle tout la contient et la suppose. Ce qui rend l'existence de Dieu incertaine aux âmes vulgaires ,• c'est que l'idée de Dieu est obscurcie en elles par les t^èbres des sens. Ce flot d'images et d'impresâoQS qui les assaille et les emporte au gré du hasard ne leur permet pas de prendre possession d'elles-mêmes et de s'établir sur le terrain solide des idées. A ces in-
i. Voy. saint Anselme, Pfoslo^ttim, cap. 2; — Saint Thomas» Summ. theolog., pars 1, quœst. 2, art. 1. — Contra gentil, 1, 10. — Duns Scott, 0pp., tome Y, pars i, dist. 2, quœst. 2. — Saint Bonayenture, Opusc, p- 712. — Albertus Magnas, Summa theolog, j pars 1, tract. 3, qusst. 17. t, Arittée, page 1^8.
telligcnccs obscurcies il faut la lumière des démonstrations. Les ûmes philosophiques n*enont pas besoin : tout mode est pour elles la manifestation d'un attribut infini, qui manifeste lui-même une Substance infinie» de façon que si cette Substance n'existait pas, il n'y aurait rien. Aller du mode à l'attribut et de l'attribut à la Substance, revenir de la Substance à ses attributs et de ses attributs aux modes qui les manifestent, monter et redescendre sans cesse cette échelle sans se séparer un instant de ce qui en soutient tous les degrés, voilà le mouvement naturel d'une âme philosophique. Dieu est donc la condition immédiate de toute existence réelle, de toute pensée distincte. Quiconque pense, pense Dieu; quiconque affirtne, aflSrme Dieu.
L'athéisme n'existe pas; celui qui déclare qu'il doute de l'existence de Dieu n'en a dans là bouche que le nom '. On peut vivre dans l'oubli de Dieu, mais on ne peut penser à Dieu et à la fois nier Dieu; ce serait penser hors des conditions de la pensée. Prouver l'existence de Dieu, c'est ramener une âme à elle-même, c'est y réveiller une idée pour un temps évanouie, et Spinoza pense, comme Platon, que l'athéisme est une maladie de l'âme plutôt qu'une erreur de l'intelligence.
Spinoza abonde en fortes paroles sur l'incontestable certitude de l'existence de Dieu. Personne n'a développé avec plus de hardiesse et de confiance l'argument célèbre qui déduit l'existence réelle de Dieu de l'idée de sa pe^ faction «.
1. De la Réforme de l'Entendement, tome ni, page. 307, note S. -« Comp* Éthique, part. 1, Scholie 2 de la Propos. 8.
2. Spinoza n* admettait pas Targument a posteriori ^ je veux dire celui qui est
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« La perfection, dit-il ', n'ôte pas Texistence, elle la fonde. C'est Fimperfection qui la détruit; et il n'y a pas d'existence dont nous puissions être plus certains que de celle d'un être absolument infini ou parfait, savoir, Dieu; car son essence excluant toute imperfection, et enveloppant, au contraire, la perfection absolue, toute espèce de doute sur son existence disparaît; et il suffit de quelque attention pour reconnaître que la certitude qu'on en possède est la plus haute certitude ^ »
fondé sur rimposfiibilité d'un progrès à l'infini de causes secondes.. On comprend bien que Spinoza ne pouvait pas reconnaître pour solide une preuve diamétralement opposée à un des principes fondamentaux de sa philosophie (voyez Éthique, part. 1, Propos. 18.) Hais non-seulement Spinoza ne veut pas de l'argument a posteriori pour son propre compte ; il ne veut pas qu'Aristote Tait adopté. Yoid un passage curieux d'une lettre à Louis Meyer :
« Je veux noter en passant que les nouveaux péripatéticiens ont mal compris^
• à mon avis, la démonstration que donnaient les anciens disciples d'Aristote de « Texistence de Dieu. La voici, en effet, telle que je la trouve dans un juif nommé
• Babbi Ghasdaj : Si l'on suppose un progrès de causes à l'infini, toutes les choses « qui existent seront des choses causées. Or, nulle chose causée n'existe nécessai-
• rement par la seule force de sa nature. Il n'y a donc dans la nature aucun être
• à Tessence duquel il appartienne d'exister nécessairement. Mais cette consé- I quence est absurde. Donc le principe l'est aussi. — On voit que la force de cet a argument n'est pas dans l'impossibilité d'un infini actuel ou d'un progrès de
• causes à l'infini. Elle consiste dans l'absurdité qu'il y a à supposer que les choses
• qui n'existent pas nécessairement de leur nature ne soient pas déterminées à m l'existence par un être qui existe nécessairement. » {Lettres^ XY, tome III, page 389.)
A la vérité, Spinoza dit quelque part qu'il va prouver l'existence de Dieu a poê^ lenon';mais voici sa démonstration (Éthique, de Dieu, Propos. 11) : • Pouvoir ne pas exister, c'est évidemment une impuissance, et c'est une puissance, au contraire, que de pouvoir exister. Si donc l'ensemble des choses qui ont déjà l'existence ne comprend que des êtres finis, il s'ensuit que des êtres finis sont plus puissants que l'être absolument infini, ce qui est, de soi, parfaitement absurde. Il faut donc de deux choses Tune, ou qu'il n'existe rien, ou, s'il existe quelque chose, que l'être absolument infini existe aussi. Or, nous existons, nous, ou bien eu nousmêmes, ou bien en un autre être qui existe nécessairement. Donc, l'être absolument infini, en d'autres termes. Dieu, existe nécessairement, t Chacun reconnaît là la preuve a priori sous une de ses formes les plus hardies, les plus paradoxales.