Des Passions, DéBn
t. Ibid,, Défia. 2 ; Propos. 1 et 3.
INTROIJUCTION. 145
Cessant d'agir, elle cesserait d'être. La vie humaine est donc une activité nécessairement incomplète, une pensée nécessairement obscurcie, un désir nécessairement contrarié; et tout cela est nécessaire, parce que la vie humaine n'est pas la vie universelle, mais une de ses formes, en d'autres termes, parce que l'homme n'est pas Dieu, mais une partie de Dieu '.
Qu'arrive-t-il maintenant chaque fois que Tâme humaine reçoit l'action d'une cause étrangère? De deux choses l'une : ou la puissance de penser de l'âme humaine est favorisée, ou elle est contrariée. Dans le premier cas, la perfection ou l'être de l'âme humaine est augmenté ; dans le second, il est diminué. Par conséquent, le désir qu'a Fâme de persévérer dans son être est satisfait dans le premier cas et contrarié dans le second. Mais un désir de l'âme comblé, qu est-ce autre chose que la joie? et ce désir blessé ou incomplètement satisfait, qu'est-ce autre chose que la tristesse? La joie et la tristesse résultent donc nécessairement du désir, qui résulte lui-même de la nature de Vâme, et Spinoza peut les définir de la sorte : La joie est une passion par laquelle l'âme passe à une perfection plus grande^ et la tristesse : une passion par laquelle l'âme passe à une moindre perfection ^
Un être éternel et parfait est inaccessible à la tristesse, et même à la joie , parce qu'il est incapable de pâtir et que le désir de persévérer dans Têtre est en lui éternellement satisfait; mais tout être imparfait et qui tombe dans le temps est sujet aux passions et à cette
1. De l'Esclavage, Propos. 2, 3, 4, 5 et 6. S. Des Passions, Schol. de la Propos. 11.
alternative de joie et de tristesse qu'on appelle la vie.
Spinoza ne veut reconnaître dans F âme que ces trois passions primitives : le désir, la joie et la tristesse * ; et il se charge avec ces données si simples d'expliquer cette prodigieuse diversité des passions humaines qui décourage l'observation la plus patiente et semble défier Fanalyse. Rien n'est curieux pour un philosophe comme d'assister à cette espèce d'anatomie du cœur humain : Spinoza le démonte pour ainsi dire pièce à pièce, et par une analyse d'une rare subtilité, la plus régulière , la plus systématique, la plus complète qui peut-être ait jamais été essayée, il ramène ce mécanisme si compliqué, si divers, si mobile, à Faction de trois ressorts essentiels.
Qu'est-ce que l'amour et la haine T rien de primitif, mais des suites nécessaires de la joie et de la tristesse. Unissez à la joie ou à la tristesse Fidée des causes qui les produisent, et voilà Famour ou la haine ^, On dira que Famour est plus qu'une idée, qu'il est aussi une tendance. Spinoza est le premier à le reconnaître ; il fait dériver Famour de la joie, qui elle-même vient du désir. L'activité du désir se communique à Famour, et Fâme tend vers l'objet aimé de toute la force de son être.
L'espérance et la crainte ne sont encore autre chose que des suites particulières de la joie et de la tristesse. L'espérance est une joie mal assurée^ née de l'image cTune chose future ou passée dont la présence à venir ou le retour sont pour nous incertains; et la crainte : une tristesse
i . Des Panions, Schol. de la Propos. 1 1 — Cf. Défin. des Passions, Explic. delaDéBn. 4.
S. Ibid., Scbol. de la Propos, ta, — Ciop. Séft^ ékê Pu$$,^ Béft». ««t 7.
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mal assurée , née aussi de V image â^une chose douteuse '.
Retranchez le doute de ces affections, l'espérance et la crainte deviennent la sécurité et le désespoir '.
La joie et la tristesse, venant à se combiner en sens divers arec Tamour et la haine, avec la crainte et Vespéranee, produisent une infinie variété de passions nouvelles. Par exemple, Tenvie, qui n'est autre chose que la haine, en tant qu'elle dispose Fhomme à se réjouir du malhmr d* autrui et à s'attrister de son bonheur '; la jalousie, passion complexe, où la haine pour l'objet aimé se mêle à l'affection qu'il nous inspire et à l'envie pour notre rival * ; l'émulation qui peut se définir : le désir dune chose, produit en nous, parce que nous nous représenr tons nos semblables animés du même désir ^ ; le regret, espèce particulière de tristesse produite par l'absence de l'objet aimé*; l'humilité, autre sorte de tristesse, née du sentiment de notre impuissance ' ; la paix intérieure ou acquiescence, passion des vrais philosophes, joie sublime, née de la contemplation de nous-mêmes et de notre puissance d'agir ".
L'analyse ne peut épuiser les combinaisons infinies des passions humaines ; mais il suffit qu'elle en découvre les lois fondamentales et les ramène à leurs principes. Or, ces principes sont d'une simplicité et d'une généralité ptr&iites. Ils se résolvent tous en effet en une temlauce
1. Des Pcusionty Schol. 2 de la Propos. 18. — Comp. De/ln. des Pass; Déffn. 1« et 13.