‹ Œuvres de Spinoza (volume 2)Chapitre 88 sur 130 · I. De l'Esclavage, Propos · texte numérisé non relu

I. De l'Esclavage, Propos

f . Ibid., Propos. 37.

3« De la Liberté, Propos. 20.

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fondé sur le développement le plus complet de nos facultés naturelles.

« La superstition, dit Spinoza, semble ériger en bien tout ce qui amène la tristesse, et en mal tout ce qui procure la joie. Mais il n'appartient qu'à un envieux de se réjouir de mon impuissance et du mal que je souffre. A mesure, en effet, que nous éprouvons une joie plus grande, nous passons à une plus grande perfection, et par conséquent nous participons davantage à la nature divine; la joie ne peut donc jamais être mauvaise tant qu'elle est réglée par la loi de notre utilité véritable. Ainsi, celui qui ne sait obéir qu'à la crainte et ne fait le bien que pour éviter le mal n'est pas conduit par la raison ^ »

On nous présente trop souvent la vie vertueuse comme une vie triste et sombre, une vie de privation et d'austérité, où toute douleur est une grâce et toute jouissance un crime. Mais comment la Divinité, s'écrie Spinoza, prendrait-elle plaisir au spectacle de ma faiblesse, et m'imputerait-elle à bien les larmes, les sanglots, la crainte, tous ces signes d'une âme impuissante? « Out\ ajoute-t-il avec force, il est d'un homme sage d'user des choses de la vie et d'en jouir autant que possible, de se réparer par une nourriture modérée et agréable, de charmer ses sens du parfum et de l'éclat verdoyant des plantes, d'orner même son vêtement, de jouir de la musique, des jeux, des spectacles et de tous les divertissements que chacun peut se donner sans dommage pour personne *. »

On nous exhorte sans cesse au repentir, à l'humilil J,

1. Appendice de la part. 4 de V Éthique, ch. xxxi. S. Éthique, de TEsclavage^ Schol. de la Propos. 45.

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à la mort. MaU le repentir n'eai point une vertu, il ne»

provient pas de la raison ; et au contraire, celui qui s^ repint d'une action est deux fois misérable et' deux foi» impuissant '. Uhumilité n*est pas plus une vertu que Ic^ repentir ; car c'est une tristesse qui naît pour Thomme de ridée de son impuissance'. Quant à la pensée de la mort^ elle est fille de la crainte, et c'est dans les âmes faibles qu'elle fait son séjour. « La chose du monde à laquelle um^ homme libre pense le moins^ c'est la mort; et sa sagesse nest point une méditation de la mort, mais de la vie*. »

Spinoza vient de nous tracer le tableau de la vie libr^ et raisonnable. Mais à quoi cela peut-il servir aux. hommes, si leur destinée ne leur appartient pas, si eH<0 60t réglée d'avance par une néceasité que Ttûn ne peut fléddr? Les ftmes bien douées n'ont pas besoin qu'on leur apprenne la vertu, puisqu'elles y Tont par ht pente même de leur nature. Quant aux âmes impuissantes, in-capables de s'affranchir d'un abaissement qui n'est pas leur ouvrage, condamnées par un arrêt sans appel à une vie agitée et stérile, l'idéal d'une vie parfaite les aMge sans les relever, les désespère au lieu de les sootaûr, ot appesantit le poids de leurs chaînes en leur ôtant Tes^ poir de s'en jamais dégager.

Ici tous les effi>rts de Spinoza, toute la subtilité d^ son génie, tout l'artifice de ses raisonnements viennent échouer contre une impossibilité palpable. En yain il recueille toutes ses ressources et rassemble avec art les

INTRODtCnON. 175

divers moyens que possède Vàme hcrmaine de régler ses passions et sa destinée. Pas un de ces moyens prétendus ne résiste à une analyse un peu sévère. Les voici dans Tordre où les expose Spinoza :

« La puissance de Tâme sur ses paiœions, dit-il [De la Liberté, Scliolïe de la Propos. 20), consiste : 1° dans la connaissance même des passions [vogez le Scholie de la Propos. 4, part. 5 ) ; 2" dans la séparation que Tâme effectue entre telle ou telle passion et la pensée d*une cause extérieure confusément imaginée (vot/ez part, 5, PrtyMS. 2 et son Scholie, et Propos. 4); 3« dans le progrès du temps qui rend celles de nos affections qui se rapportent à des choses dont nous avons rintelligence supérieures aux affections qui se rapportent à des choses dont nous n'avons que des idées confuses et mutilées [vofez la Propos. 1, part. 5) ; 4° dans la multitude des causes qui entretiennent celles de nos passons qui se rapportent aux propriétés générales des choses ou à Dieu [voyez les Propos. 9 et \\, part, i) ; 5* enfin, dans Tordre où Tâme peut disposer et enchaîner ses passions (voyez le Scholie de la Prop09, iO et les Propos. 12, 13 et i^.part. 5). »

Spinoza prouve à merveille, par les principes de sa doctrine, qu'une affection passive cesse d^étre passive, et par conséquent d*étfe mauvaise, aussitôt que nous nous en formons une idée claire et distincte. Il explique d'une manière ingénieuse et élevée comment la joie succède à la tristesse, et Tamour à la haine, quand Tâme dégage tout sentiment de haine et de tristesse de la pensée de sa cause extérieure et apparente pour le rappor-ter à s(Hi premier principe, c'est-à-dire à Dieu. « La douleur même, dit Spinoza, devient de la joie quand nous

176 imoDrcnos.

concerons Diea comme cause de la dooleur. » Parole éminemment chrétienne, où par une rencontre inattendue l'esprit de X Imitation et l'esprit de Y Éthique Tiennenton instant se confondre ! — Spinoza montre avec la même supériorité de vues que la passion sublime de l'amour de Dieu, une fois établie'^ns l'âme, s'y maintient par la vertu môme qui est en elle, y reçoit des accroissements toujours nouveaux et établit entre toutes nos autres passions la plus admirable discipline.

Je demande maintenant à Spinoza d'où vient que cette passion si puissante, si durable, ne règne pas dans toutes les âmes. J'accorderai volontiers qu'une âme éprise de l'amour de Dieu sera forte contre la séduction des faux biens. Mais dépend-il de moi de connaître et d'aimer Dieu? Si j'ai eu le malheur de recevoir en partage, des mains de la nécessité qui règle toutes choses, unoàme impuissante, dominée par les causes extérieures, étrangères à Dieu et à soi-même, comment sortir de cet abaissement?

Il est clair que la philosophie de Spinoza ne donne aucun moyen pour cela. Lui-même ne s'est fait aucune illusion sur ce point; et si l'on peut l'accuser d'avoir dissimulé quelquefois cette triste conséquence de sa doctrine, on ne peut douter qu'il ne l'ait clairement aperçue et même expressément confessée. Il suffit pour s'en convaincre de méditer un peu la dernière Proposition de y Éthique :

« La béatitude n'est pas le prix de la vertu, c'est la vertu elle-même ; et ce n'est point parce que nous contenons nof mauvaises passions que nous la possédons, c'est parce q^ Hfms la possédons que nous sommes capables de contenir no^ maukHiises passions. •

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Doutez-Tous encore, après un théorème aussi précis, que Spinoza n'ait parfaitement su que sa philosophie ôte à rhomme toute influence réelle sur sa destinée, je citerais ce passage significatif d'une de ses lettres : « Après tout, que f aime Dieu librement ou par la nécessité du divin décret, toujours est-il que je Vaime et que je fais mm, salut. »

De Pimmortalité de fâme.

Si quelque chose pouvait maintenant nous étonner dans Spinoza, ce serait la doctrine de cet étrange moraliste sur l'immortalité de l'âme. Comment comprendre en effet que, dans un système où la responsabilité morale n'existe pas, une autre vie soit nécessaire pour rendre à chacun ce qui lui est dû? Et alors même que l'ordre moral demanderait une juste réparation des désordres de ce monde, comment cette réparation serait-elle possible pour Spinoza? L'âme humaine, à ses yeux, c'est l'idée du corps humain. Lors donc que la mort brise les liens de la vie organique, il faut bien que l'âme partage la fortune du corps, et comme lui se déccîncerte, étant composée comme lui. Nous retrouvons ici dans Spinoza la contradiction célèbre qu'on a tant reprochée à Aristote : l'un et l'autre philosophe font de l'âme l'idée, la forme du corps; et bien qu'ils entendent diversement cette formule, ils s'accordent du • moins à unir l'âme et le corps par des nœuds si étroits que la séparation semble impossible. Et cependant tous deux nous assurent que la mort n'atteint pas l'homme

178 INTRODUCTIOM*

tout entier, et que la meilleure partie de soa être tcoufe au sein même de la mort le commencement d*une vie immortelle.

La contradiction paratt d'autant plua choquante dans Spinoza qu'il nie formellement, on sait avec cpeUe rude énergie, les idées de mérite ei de démérite, c'est-à-dire la garantie la plus solide de nos espérances d'une vie &iture. Otez en effet ces idées sublimes, quelle force restet-il à la raison pour nous assurer un avenir au delà du tombeau? S'appuiera-t-elle sur la nature de l'âme humaine, sur sa simplicité, son iDdÎ¥isibHité? Dira-t-elle que les composés seuls peuvent périr, n'étant pas de véritables substances, mais de pwn phénomènes, ék qoe l'annihilation d'un être, connne sa création, sont chosM naturellement imposable»? Cela'estsolide et profond su doute ; mais mesurez la juste portée de ces prhicipes, ili établissent parfaitement ce qu'on peut appeler l'immop* talité métaphysique de l'&me humaine; mais sur loo immortalité morale, ils ne nous apprenamt rien. En (f autres termes, ces principes m'assurent que la substwli, l'être de mon &me, ne seront point anéantis quand mon Qprps tombera en poussière; mais que deviendra im personne, ma conscience d'être moral, ma vie? Voilà ce qu'elles ne me disent pas, et voilà cep^dant ce que je veux savoir. Que m'importe que mon âme survive, si elle doit s'oidormir pour toujours de ce lourd sommeil qui dès cette vie m'arrache par instants à moi*mème1 Encore, un sommeil passager, ee n^éstqnéle repos; mafa un sommeil étemel, c'est le néant Qu'importe mêOK que mon àme, renouvdée par la mort, passe à des destinées nouvelles? Si brillantes quellmaginatioa les rêve, dès que ma peraonne y doit êtse étrangère, elles cesseoi

IUTBODDCTIQN* 179

^ m'iotànicr. GossaUez le genre humain : Fimmorta- Uté doni fl Boomt la sainte espérance, celle que rftme ir^euse éemmdB à la dÎTiae bonté, celle qui relève le £^b]e, ropprimé, en jetant sur leur misère présente le reflet eonsolateiir d'une meilleure destinée, c'est l'immoiialité de la ^personne. L'immortalité métaphysique de l'âme est un problème à occuper les philosophes ; le geane humain se le connaît pas, et pour lui, mourir à la 0(NMcience, c'est mourir tout entier.

si donc, desdaix routes qu'un philosophe peut I pour arriver à l'immortalîté de Tâme, le fatalisme ikoki 4e Spinaca lui iermait sans retour la route la l^direde et kplus sûre, celle des idées morales. Or il ne fttratt pas que sa métaphysique Mt capable de lui 4& «surir iHie autre. Spinoza n'est point sans doute ma- ^ialkle : on peut même affirmer qu'en un sens il a exagéré le spiritualisme de Descartes : je veux dire quand il Aoié la possilulité d'aucune action réelle , effective , de l'iiae sur le corps ou d« «corps sur l'âme ; mais, d'un MliB câAé, ses vues particulières sur la nature divine et Hr le rapport de ûasu avec le monde le conduisaient à «itâUir entre la pensée et retendue la plus étroite dépenilttMequi se poisse concevoir, à ce point qu'une àme elle corps qui ioû cwiesycnd ne sont pour hii qu'une seule eimixaB chose «ivisagée sous deux aspects différents. Qu'est-ce, par exemple, que l'âme humaine? c-est Dieu, ^taBtqtt'afffieiéd'un;m4>ëe déterminé de la pensée, se ^^œyant lui-môme, eniaat qu'affecté d'un mode détevoÛQé de l'étendue ; en d'soiâres termes , l'âme humaine est jm& 8uJ4e d'idées, liées «atre «tt^ pm* une proportion constante qui représente partie par partie, terme par ^1*016, une suite de modifications de l'étendue unies par

une proportion analogue. Spinoza ne reconnaît donc dans rame humaine, pas plus que dans le corps humain, aucune unité véritable. L'individualité y est diflfuse , c'est-à-dire n'y est pas. Or cette ombre d'individualité, comment résistera-t-elle à la mort ? La mort détruit le corps, Spinoza en convient, sinon dans ses parties , au moins dans la proportion qui les enchaîne. Comment ne détruirait-elle pas l'âme de la même façon ? La pensée n'existe pas sans son objet. Or l'âme n'est qu'une pensée, -et son objet, c'est le corps ; l'âme ne peut donc survivre au corps. On dira que les idées dont elle se compose ne peuvent être détruites. Oui, sans doute, au même titre que les parties du corps humain. Mais la proportion <îonstante qui fait l'individualité de l'âme humaine étant fondée sur celle qui constitue l'individualité du coi*ps humain, il est évident que ces deux proportions, ces deux individualités doivent périr du même coup.

Examinez d'ailleurs les facultés de l'âme humame, la mémoire, par exemple, condition nécessaire de l'individualité dans un être dont l'existence est successive. Spinoza la définit : un enchaînement d'idées qui exprime la nature des choses extérieures suivant l'ordre et l'enchaînement même des affections du corps humain'. La mémoire n'existe donc dans l'âme qu'autant que le corps existe. Or, sans la mémoire, où est l'identité personnelle ?

Spinoza n'a point fermé les yeux sur toutes ces conséquences de sa théorie de l'âme humaine, et il n'a pas cherché à les éluder; tout au contraire, il les déduit lui-même avec sa rigueur et son intrépidité ordinaires :

i. D9 l'Àm, Propoi. 8 et son Sdiol.

nmioDUGTioN. 181

« Nous avons montré, diWl, que cette puissance de Tâme par laquelle elle imagine les choses et se les rappelle , dépend de ce seul point que Tâme enveloppe l'existence naturelle du corps. Or il mit de tout cela que V existence présente de Vâme et sa puissance d'imaginer sont détruites aussitôt que Vâme cesse d'a/jîrmer V existence présente du corps \ »

Après des déclarations aussi expresses % ne semblet-il pas qu'à considérer tour à tour et l'esprit général de la philosophie de Spinoza , et sa théorie particulière de l'âme humaine, et ses propres aveux, les lois de la logique, dont il a été presque toujours un si rigide observateur, le contraignaient de rejeter également l'immortalité métaphysique de l'âme et son immortalité morale ? Or il les admet positivement l'une et l'autre. Il déclare, en effet, que l'âme humaine, sinon tout entière, au moins dans la meilleure partie d'elle-même, est de sa nature immortelle, et que la vie future, loin d'exclure la personnalité , la suppose , puisque c'est une vie purifiée de toutes les misères de notre condition terrestre, une vie de liberté, d'amour et de bonheur.

Voici, si j'entends bien Spinoza, la preuve qu'il donne de l'immortalité de l'âme humaine* :

L'âme humaine est une idée, une idée de Dieu , l'idée du corps humain. Comme idée de Dieu , l'âme humaine est un mode éternel de l'entendement étemel de Dieu^ ;; à ce titre elle ne tombe point dans le temps, et son existence est immuable comme celle de son divin objet.

i. De l'Ame, Schol. de la Proproa. H .

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