‹ Œuvres de Spinoza (volume 2)Chapitre 89 sur 130 · De la Liberté, Schol. de la Propos, t · texte numérisé non relu

De la Liberté, Schol. de la Propos, t

Aussi n'aperçoit-elle pas les choses sous la forme de la durée, c'est-à-dire d'une manière successive et toujours incomplète, mais sous la forme de l'éternité, c'est-à dire dans leur rapport immanent à la Substance. L'âme humaine, sous ce point de vue, est une intelligence pure , toute formée d'idées adéquates , tout active par conséquent et tout heureuse , en un mot toute à Dieu. Mais la nécessité absolue de la nature divine veut que toute âme à son tour fournisse dans le temps sa carrière, et partage les vicissitudes du corps qui lui est destiné. De la vie éternelle , elle tombe dans les ténèbres de la condition terrestre. Détachée en quelque sorte du sein de Dieu, la voilà exilée dans la nature. Désormais sujette à la loi du changement et du temps, elle n'aperçoit plus les choses que dans leur partie temporelle et changeante, et ne ressaisit qu'avec peine le lien étemel qui rattache à Dieu l'univers entier et soi-même. Elle le ressaisit pourtant, et surmontant le poide des chaînes corporelles, elle retrouve par instants ce bien infini qu'elle a perdu , qu'elle regrette, et qu'elle aa sent destinée à retrouver un jour pour jamais.

L'âme humaine, en tant qu'elle enveloppe l'existence actuelle du corps humain, est donc périssable. Les sens, la mémoire, l'imagination, facultés passives, appropriées à une existence successive et changeante, périssent avec le corps, et emportent avec elles <nos idées inadéquates, c'est-à-dire tout ce misérable cortège de nos passions, de nos préjugés et de nos erreurs ; mais la raison subsiste : la raison qui , dès cette vie temporelle , nous fait percevoir les choses sous la forme de l'éternité, la raison, cette excellente partie ûe nonsHsiémes qni, nous ramenânt sanâ cesse à notre véritable objet, nous est k la fois

m ressouvenir et un pressentiment de notre condition véritable.

Telle est la théorie toute platonicienne vers laquelle lous conduit Spinoza, toujours calme à travers les difficultés qui se pressent sur ses pas, comme un homme ^ùr de sa route et que rien ne peut empêcher d'atteindre soabut.

Les objections , en effet > s* élèvent de toutes parts : ccmiment est-il possible que l'âme humaine se dégage entièrement des liens du corps dans un système où chaque mode de la pensée implique nécessairement un mode de retendue ? Spinoza répond qu'il y a dans retendue divine un mode étemel qui correspond à ee mode étemel de la pensée , où est l'essence de l'âme bomaine. I^inoza démontre même expressément que tout ce qw l'âme eançoit sous le caractère de l'éternité, elle le ^fmçoit, non pas parce quelle coinçoit en même temps l'exis- ^owe présente ei actuelle du corps, mais bien parce quelle ccMpotV ^existence du corps sous le caractère de l'éternité '. Supposes cette difficulté résolue, Spinoza ne convientil pas expressément que la mémoh^e périt avec le corps? I^otns existence passée et notre existence future sont donc sans lien avec notre existence présente ; pourqucû parier de oôtve^ existence passée, si nous n'en avons ^oeun sou^nir f Comment concevoir une autre vie où le souvenir de notre vie actuelle ne nous accompagnera pas? Enfin l'idée môme de la vie n'implique-t-elle pas I^ eootiuttité de l'existadce, et par conséquent la mé- HBoire?

) Spinoza répond que la mémoire n'a rien à voir avec

*• J>9 la Liberté, Propos. «9 .

la vie éternelle. La mémoire est le partage d'un être qui dure, qui se développe , qui est sujet à la naissance, au changement, à la mort ; mais un être accompli en soi, auquel rien ne manque de ce qui convient à sa nature, se possédant toujours tout entier, ne vit pas dans le temps, mais dans 1* éternité. Oui, sans doute, il est impossible que nous nous souvenions d'avoir existé avant le corps, puisque aucune trace de cette existence ne se peut rencontrer dans le corps , et que l'éternité ne peut se mesurer par le temps. « Et cependant, s'écrie Spinoza, nous sentons, nous éprouvons que nous sommes éte^ nels*. »

Il dit ailleurs : « Si l'on examine l'opinion des hommes, on verra qu'ils ont conscience de l'éternité de leur âme, mais qu'ils confondent cette éternité avec la durée, et la conçoivent par l'imagination ou la mémoire, persuadés que tout cela subsiste après la mort *. »

Ce n'est là qu'un préjugé ; toutes nos aflFections terrestres, tout ce qui prend naissance en notre âme et se rapporte aux choses périssables, est destiné à périr; ce qui subsiste, c'est la partie éternelle de nous-mêmes, c'est-à-dire l'idée de Dieu et Yamour intellectuel qui e0 est inséparable.

Spinoza donne une théorie aussi élevée qu' originale de l'amour intellectuel. Cet amour est de sa nature non-^ seulement immortel, mais éternel comme son objet*- C'est une illusion de croire qu'il prenne naissance à t^*ou tel moment dans les âmes faites pour l'éprouver. C^^ âmes, avant de tomber de l'éternité dans le temps, ^'

Page 1