DE LA MÉTHODE DE SPINOZA
Tout le monde sait que Spinoza a entrepris , sinon le premier, du moins d*une façon plus régulière et plus systématique qu'aucun autre philosophe, d'appliquer à la métaphysique la méthode des géomètres; et il suffit d'avoir ouvert V Éthique, pour s'être aperçu que cet ouvrage commence, comme la géométrie d'Ëuclide , par un certain nombre de définitions et d'axiomes , sur lesquels vient ensuite s'appuyer tout un vaste système de propositions , de lemmes , de corollaires et de scholies.
D'excellents esprits , notamment Hemsterhnis ^ , ont reproché à Spinoza d'avoir embarrassé ses lecteurs et de s'être accablé lui-même de cet appareil gépmétrique, où la rigueur de la forme, souvent plus apparente que réelle, unie à une inévitable sécheresse et à une complication de formules presque inextricable, fatigue, éblouit, décourage la pensée, au lieu de l'éclairer et de la soutenir.
Nous sommes fort éloigné de vouloir sur ce point justifier Spinoza ; tout au contraire , il nous semble que si le reproche qu'on lui adresse est juste , loin d'être trop sévère , il ne l'est pas encore assez.
1 Sur la destinée de Spinoza, on relira avec plaisir les spirituels articles d* Henri Heine (Revtie des Deux^Mondes, nov. 1834), et le brillant chapitre de M. Lerminier dans sa Philosophie du Droit.
* Lettre à Jacobi. Voyez JacohVs Werke, tome iv, pag. 166.
«fi IRTRODCCrnOX.
Ce. rqirorlM!, en cfli*t, ne va pas ao fond dos choses. L'ordre g^mi^'lriquc que suit Spinoza, ce n*est point, comme Jarobi l*a fort solidement remarqué * , sa méthode elle-même , c*en est MMilenient Tenvcloppe ; et il y a ici une question tout autrement grave que celle de rex|)ositiou et du style , c'est la question des véritables conditions de la science et de la portée même do Tesprit humain.
SjHnoza veut que la science prenne son point d'appui dans Tobjet le plus élevé de la ixïnsée , et que, descendant ensuite par degré des hauteurs de TÊtre en soi et par soi, elle suive la chaîne des êtres , et reproduise dans le mouvement et l'ordre d(*. ses conceptions Tordre vrai et le réel mouvement des choses. Si cette méthode est la véritable , il importe fort peu que Spinoza ait employé ou non la forme géométrique. En connaît-on d'ailleurs quelqu'une qui soit mieux appropriée à une méthode esM*ntiellement déductive, et qui paraisse plus capable d'en assurer la marche , d'en tempérer la hardiesse , d'en corriger les excès?
Si au contraire, cette méthode n'est pas la véritable, il faut condanmer aloi*s, je l'avoue, la forme géométrique, mais avec elle et avant tout, la méthode ambitieuse et téméraire qu'elle recouvre. Laissons donc de côté la forme géométrique des pen- Réi*s dv. Spinoza, et rendons-nous compte de sa méthode.
Génie (essentiellement réfléchi, élevé à une école sévère, celle de l)escart(*s, Spinoza n'ignorait |>as qu'il n'y a point en pbilo- M>|>liie de problème antérieur à celui de la méthode. La nature et la |M>rté4> de l'entendement humain , l'ordre légitime de ses (»|WTalions, la loi fondamentale qui les doit régler, tous ces grands objets avaient occu|n^ ses premières méditations, et il ne ci*ssa de 8*en inquiéter i)endant toute sa vie. Nous savons
• JarohVs Wfrke, II.
ÎNTRODUCrrON \Tii
qu'avant d'écrire son Éthique, ou, comme il Tappelleaver raison, sa philosophie, il avait jeté les bases d'un traité com«plet sur la méthode * ; ouvrage informe , mais plein de génie, plusieurs fois abandonné et repris sads jamais être achevé, où toutefois les vues générales de Spinoza sont sufiisamment indiquées à des yeux attentifs par des traits d'une force et d'une hardiesse singulières.
Au commencement de cet ouvrage, Spinoza nous trace lo tableau d'une âme à qui les biens périssables ne suffisent plus , et qui cherche, loin de la volupté, de la gloire , et de toutes les chimères dont la poursuite occupe et fatigue les âmes vulgaires, la sérénité durable et la paix.
«L'expérience, dit-il, m'ayant appris à reconnaître que tous les événements ordinaires de la vie commune sont choses vaincs etfutilesv*. j'ai pris enfin la résolution de rechercher s*il existe
un bien véritable, un bien qui puisse remplir à lui seul
l'âme tout entière , après qu'elle a rejeté tout le reste : en un mot, un bien qui donne à Tâme, quand elle le trouve et le possède, l'éternel et suprême bonheur ^ »
Qu'on ne s'étonne point de rencontrer de telles pensées au début d'un traité sur la méthode : Spinoza ne sépare point dans la science deux choses inséparables dans la réalité, la poursuite du vrai et celle du bien. A ses yeux , l'homme est essentiellement un être qui pense, et, pour prendre sa forte expression, une idée. Le bonheur d'un tel être ne peut se trouver que dans la pensée , et le plus haut degré de la connaissance humaine doit être le plus haut degré de Thumainc félicité. Le bonheur suprême n'est point un idéal fantastique, insaisissable à notre misère.
* C*e8l le traité qui a pour titre : De la Réforme de V Entendement. Voir le tome ii de notre traduction.
^ Delà Réforme de V Entendement, tome n, pag. *>.i:^. ./''"
xfiii niTRODUCnON.
Spinoza croit fermement que dès cette vie une âme pliilo60|)ln« que y peut atteindre.
« La raison, écrit-il à Guillaume de Blyenbergh, la raison fait ma jouissance; et le but où j'aspire en cette vie, ce n'est point de la passer dans la douleur et les gémissements, mais dans la paix , la joie et la sérénité *. »
D'où viennent en effet les maux et les agitations de Tâme?
« Elles tirent leur origine de Tamour excessif qui l'attache à des choses sujettes à mille variations et dont la possession durable est impossible. Personne , en effet , n'a d'inquiétude ni d'anxiété que pour l'objet qu'il aime ; et les injures , les soupçons, les inimitiés n'ont pas d'autre source que cet amour qui nous enflanmie pour des objets que nous ne pouvons réellement posséder avec plénitude ^
» Au contraire , l'amour qui a pour objet quelque chose d'éternel et d'inûni nourrit notre âme d'une joie pure et sans aucun mélange de tristesse, et c'est vers ce bien si digne d'envie que doivent tendre tous nos efforts*. »
Cet objet éternel et infmi, l'âme ne peut l'aimer, si elle ne le peut connaître. Mais qu'il lui soit donné de le concevoir avec clarté, elle pourra dès lors le posséder avec plénitude, et la jouissance épurée de cette possession tout intellectuelle aura ce privilège qu'elle se laissera partager sans s'affaiblir.
I^ problème fondamental de la vie humaine est donc celuici : par quels moyens l'âme peut-elle atteindre l'Être infini et éternel dont la connaissance doit combler tous ses désirs?
Pour résoudre ce problème, Spinoza porte un regard attentif sur la nature de l'entendement humain, et il esquisse une théorie
< Lettre XVIIi, tome n, pag. 374.
* Ethique, part, t, Schol. de la Propos. XX.
^ ne Ja Hé/orme de l'Entendement, tome n, pag. 277.
INTRODUCTIOH. xï\
des d<^;rés de la connaissance qui paraît au premier aspect un peu embarrassée, mais qui est au fond aussi simple que profonde.
On peut ramener toutes nos perceptions à quatre espèces fondamentales ^
La première est fondée sur un simple ooî-dire, et en général sur un signe.
La seconde est acquise par une expérience vague, c'està-dire passive , et qui n'est pas déterminée par l'entendement
La troisième consiste à concevoir une chose par son rapport à une autre chose, mais non pas d'une manière conifdète et adéquate.
La quatrième atteint une chose dans son essence ou dans sa cause immédiate.
Ainsi, au plus bas degré de la connaissance, Spinoza place CCS croyances aveugles, ces tumultueuses impressions, ces images confuses dont se repaît le vulgaire. C'est le monde do l'imagination et des sens , la régioti de l'opinion et des préjugés. Spinoza y trace une division , mais à laquelle il n'attribuo que peu d'importance, puisqu'il réunit dans i'^^/u^ue, sous le nom de Connaissance du premier genre ^ , ce qu'il a distingué dans la Réfornhe de l'entendement en perception par «impie ouï-dire, et perception par voie d'expérience vague. Je sais par simple ouï-dire quel est le jour de ma naissance, quels furent mes parents, et autres choses semblables. C'est par une expérience vague que je sais que je dois mourir ; car si j'affirme cela , c'est que j'ai vu mourir plusieurs de mes semblables , quoiqu'ils n'aient pas tous vécu le même espace de temps ni succombé à la même maladie. Je sais de la même manière que
< De la Ré/orme de l'Entendement, tome n, pag. !i!80. * Ethique, part. 2, Schol. de la Propos. XL.
XX I^TTRODUCnON.
rhililo a la vortn de nourrir la flamme et IVan colle de T^teindre , et en général toutes les choses qui se rapportent à Tusage ordinaire de la vie.
Le premier genre de connaissance, utile pour la vie, n*est d*aucun prix pour la science. Il atteint les accidents, la surface des choses , non leur essence et leur fond. Livré à une mobilité perpétuelle, ouvrage de la fortune et du hasard, et non de l'activité interne de la pensée , il agite et occupe Tâme , mais ne réclaire pas. C'est la source des passions mauvaises qui jet^ tent sans cesse leur ombre sur les idées pures de Tentendement, arrachent Fâme à elle-même, la dispersent en quelque sorte vers les choses extérieures et troublent la sérénité de ses con** templations.
La connaissance du second genre est un premier eflfort pour se dégager des ténèbres du monde sensible. Elle consifte à rattacher un effet à sa cause, un phénomène à sa loi, lAie conséquence à son principe. C*est le procédé des géomètres, qui ramènent les propriétés des 'nombres , des ûgures, k un système régulier de propositions simples, d'axiomes incontestables. En général, c*est la raison discursive, par laquelle Tesprit humain, aidé de l'analyse et de la synthèse, monte du particulier an général , redescend du général an particulier, pour accrtitlre saof cesse, pour éclaîrcir et pour enchaîner de plus en plus ses coo*
Que maoque-t-il à ce genre de perception? une seule chose, mais capitale. La raison discorsÎTe, le raîmiiieiiieDt est on procédé infaillible , mais il est aveugle, il expliqae le fût par sa loi , mais il n*expliqae pas cette loi 11 établit b roKaéqoesce par les principes: mais les principes em-aiëfiies* a I» accepte mii< ! i :ib ir. Il fait de nos pensées une clialiie 4l*uie rvnMté parfaite, maïs il n*ey peut fixer le premier
INTRODUCTION. xxi
Il y a donc au-dessus du raisonnement une connaissance supérieure, qui seule peut affermir toutes les autres. Cette connaissance, c*est la raison intuitive, dont l'objet propre est TÊtre en soi et par soi.
Spinoza éclaircit ces quatre modes de perception par un lumineux et ingénieux exemple : Trois nombres, dit-il \ sont donnés; on en cherche un quatrième qui soit au troisième comme le second est au premier. Nos marchands disent qu'ils savent fort bien ce qu'il y a à faire pour trouver ce quatrième nombre ; ils n'ont pas, en effet, encore oublié l'opération qu'ils ont apprise de leurs maîtres, laquelle est, bien entendu, tout empirique et sans démonstration. D'autres tirent de quelques cas particuliers empruntés à l'expérience un axiome général. Ils prennent un exemple comme celui-ci : 2 : /!i : : 3 : 6 ; ils trouvent par l'expérience que, le second de ces nombres étant multiplié par le troisième, le produit divisé par le premier donne 6 pour quotient ; et ils concluent de là qu'une opération semblable est bonne pour trouver tout quatrième nombre proportionnel. Quant aux mathématiciens, ils savent, par la démonstration de la XIX"* Proposition du livre vu d'Ëuclide, quels nombres sont proportionnels entre eux ; ils savent, par la nature même et par les propriétés de la propoition , que le produit du premier nombre par le quatrième est égal au produit du troisième par le second ; mais ils ne voient point la proportionnalité adéquate des nombres donnés ; ou, s'ils la voient, ils ne la voient point par la vertu de la proposition d'Euclide^ mais bien par intuition et sans faire aucune opération.
Le plus haut degré de la connaissance consiste donc dans l'intuition immédiate d'une vérité évidente d'elle-même, dans ce coup d'œil instantané par lequel l'esprit , sans effort, sans
1 De la Réforme de VlSntendementy tome n, pag. 282.
un INTRODUCTION.
obstacle, uns iotermMiaire , saisit son objet, Tetnbrasse tout fîoticr, et s'y repose en quelque sorte dans une lumière sans mélange et dans une parfaite sérénité.
Spinoza donne divers exemples de ce mode supérieur de la connaissance ; et quelques-uns |)cuvent paraître mal choisis : Nous savons , dit - il , d'une perception immédiate que 2 et 3 font 5 ; qu'étant donnés les nombres 1 : 2 : : 3 : , le quatrième nombre proportionnel est 6 ; enfin , que deux lignes parallèles à une troisième sont parallèles entre elles.
Il semble que cette dernière vérité peut se prouver par le raisonnement et a même besoin de l'être. Ce n'est donc pas une vérité immédiate. Et de là on pourrait conclure que Spinoza ne s'est point formé une idée parfaitement claire du procédé de l'intuition immédiate , et qu'à l'exemple de beaucoup d'autres profonds logiciens, il a confondu le raisonnement et la raison.
Mais il n'en est rien. Spinoza reconnaît deux degrés dans l'intuition immédiate, et cette distinction lest aussi claire cpie juste et profonde. A son premier degré , la raison perçoit les objets, non pas encore en eux-mêmes, mais dans leur cause immédiate. Par exemple : en me formant une idée claire et distincte d'un certain mode de l'étendue, je le conçois dans sa cause immédiate, savoir, l'étendue infinie et divine. Il y a bien là une sorte de déduction , mais rapide comme l'éclair, et si soudaine et si lumineuse qu'elle res8i*mble à une intuition. L'effet, sa cause, leur rapport, l'esprit saisit tout cela comme d'un seul trait.
Au second degré , qui est le comble et la perfection de la pensée, l'esprit atteint directement ce qui est, non plus dans sa cause , mais en soi. C'est ainsi que nous concevons la Substance, la Perfection, Dieu. Il n*y a ici aucun mouvement dans la pensée, aucun obstacle , aucun intermédiaire entre elle et
INTAODUCTION. xniii
son objet L'immédiation est absolue. Le sujet et Tobjet de b connaissance se touchent et s'identifient dans un acte indivisible.
Yoilà le type , Tidéal de Tintuition immédiate. Le premier degré n*est qu'un échelon pour s'élever à celui-là , qui seul achève et accomplit la connaissance.
Il est aisé de reconnaître dans cette rapide esquisse les trois grandes fonctions intellectuelles reconnues par les plus profonds observateurs de l'esprit humain, savoir : la Sensibilité , l'Entendement et la Raison. Platon les décrivit le premier avec une grâce et une éloquence unies à une précision supérieure ; Aristote sur ce point ne s'écarta pas essentiellement de son maître * ; et voici qu'après deux mille ans Spinoza et Kant, avec toutes les différences de leur point de vue , retrouvent dans l'esprit humain presque les mêmes traits que le génie de l'antiquité y avait déjà reconnus.
Mais c'est surtout avec la théorie de Platon que celle de Spinoza présente de frappantes analogies , bien voisines d'une absolue identité. Cette division symétrique de la connaissance en quatre degrés , dont les deux premiers se rapportent à l'ordre des choses sensibles, et les deux autres à celui des intelligibles ; cette distinction subtile elle-même entre la sensation et la foi t ,ce mépris souverain de la perception empirique; la connaissance mathématique conçue comme un intermédiaire entre les images des sens et les idées pures de la raison , aveugle encore comme ceux-là , mais déjà stable comme celle-ci ; enfin , Vïi\tuition intellectuelle, proclamée le plus noble effort, la forme la plus pure et l'idéal de la connaissance, s'attachant d'abord aux idées, puis rapportant les idées elles-mêmes à une idée première
1 Voyez Pex position lumineuse et piofomle de la philosophie (ViViistole que Dous devons à M. Ravaisson {Essai sur la viclaph* d'Aristote; Pari», 1837).