‹ Œuvres de Spinoza (volume 3)Chapitre 3 sur 96 · XXIV INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXIV INTRODUCTION

qui éclaircit , mesure , contient et accomplit tout le reste ; qui ne croirait voir, dans cet étonnant accord de vues et de langage, comme un ressouvenir du sixième livre de la République ?

Après avoir décrit les différentes espèces de perceptions, S))inosu examine tour à tour leur valeur scientifique. L'expérience, sous sa double forme , ne peut fournir une connaissance philosophique ; car elle donne des images confuses , et le philosophe cherche des idées ; elle n'atteint que les accidents des choses , et la science néglige l'accident pour ^'attacher à l'essence.

L'ex|)érience est donc absolument proscrite , sans restriction et sans réserve , du domaine de la métaphysique ^

La connaissance du second genre est moins sévèrement trai* tée, parce qu'elle conduit à l'intuition immédiate. Toutefois, ce genre de perception n'est pas celui que le philosophe doit mettre en usage. Il donne, il est vrai , la certitude; mais la certitude ne suffit pas au philosophe , il lui faut aussi la lumière.

Ce mépris du raisonnement paraît au premier abord fort étrange , et l'on ne peut concevoir que Spinoza, cet habile et puissant raisonneur, ait voulu interdire aux philasophes un ins« trument qu'il manie sans cesse, et qui est entre ses mains d'une inépuisable fécondité.

Mais il faut bien entendre sa pensée.

Spinoza distingue deux manières de raisonner : ou bien l'on enchaîne les unes aux autres une suite de pensées à l'aide de certains princijK's qu'on accepte sans les examiner et sans les comprendre , et c'est ce raisonnement aveugle que Spinoza exchit de la philosophie ; ou bien Ton part d'un principe clairement et immédiatement aperçu en lui- môme, et de l'idée adé* quate de ce principe on va à l'idée adéquate de ses effets, de SCS conséquences; et voilà le raisonnement philosophique, où

1 De la Béfonne de V Entendement ^ tome ii, i»ag. 283, 284. Voyex auM^i Lettre à Simon de Vries, tuinc ii, pag. 25G.

INTRODUCTION. xx?

loat est intelligible et clair, où les images des sens et les croyances aveugles n'ont aucune place. Elevé à cette hauteur, le raisonnement se confond presque avec l'intuition immédiate; il est le plus puissant levier de l'esprit humain , il en est la fonction la plus riche et la [^us féconde, sinon la plus élevée, et l'instrument le plus nécessaire. H n'y a au-dessus que l'intuition intellectuelle dans son degré supérieur et unique de pureté et d'énergie , qui met face à face la pensée et son plus sublime objet , les unissant et, pour ainsi dire , les unifiant l'un avec l'autre.

La loi de la pensée philosophique , c'est donc de fonder la science sur des idées claires et distinctes, et de ne faire usage d'aucun autre procédé que de l'intuition immédiate et du raisonnement appuyé sur elle. Or, le premier objet de l'intuition immédiate, c'est l'Être parfait. Spinoza conclut donc finalement que : « ta méthode parfaite est cette qui enseigne à diriger Vesprit sous la loi de Vidée de fÊtre absolument parfait *. »

Le grand reproche qu'on a élevé contre la méthode de Spinoza est celui qu'Aristotc adressait autrefois à Platon : c'est de fonder la philosophie sur des conceptions abstraites, de confou^ dre de pures notions avec les essences réelles, en un mot de réaliser des abstractions.

Assurément, Spinoza mérite souvent ce reproche; mais il devient d'autant plus intéressant de constater qu'il était bien en garde contre le péril des abstractions réalisées ; et s'il y est souvent tombé, ce n'est certainement pas par ignorance.

Spinoza professe positivement cette doctrine, que les universaux n'ont qu'une réalité abstraite , et que tout ce qui est réel

* De la Ré/orme de l'Entendement, loine ii, pag. 287.

xxyi INTRODUCTION

est individuel ^ 11 se moque de ceux qui attribuent une réalité indépendante et effective à ces êtres de raison : Thomnie, le cheval, et, ce qui est plus grave, la volonté ^ La source la plus ordinaire de nos erreurs, dit-il, c*est que nous confondons les universaux avec les êtres singuliers et individuels ; et de purs abstraits, des êtres de raison, avec les choses réelles '. Me seuible-t-il pas que Spinoza , ce grand réalisateur d'abstractions , prononce ici lui-même la condanmation de son système !

Mais essayons de nous rendre compte de ce point singulier de sa doctrine , un des plus graves et des plus délicats qui se puissent loucher.

Spinoza explique fort nettement Torigine et la formation de nos idées les plus générales, de ces termes qu*on nonmie, ditil, transcendentaux , comme être, chose, quelque chose \ L*&me humaine ne peut embrasser qu*un certain nombre d'images d*une manière distincte. Si ce nombre est dépassé , les images se mêlent et se confondent, et Tâme, n'imaginant plus alors les choses que dans une extrême confusion, les comprend toutes dans un seul prédicat , le prédicat être , le prédicat diosc , etc.

Il suit de là qu*à mesure qu'on s'éloigne des êtres particuliers on abandonne le réel, pour s'enfoncer dans la région des images confuses ; de sorte que le genre le plus universel, le genre générAiiêsime est la plus vague des conceptions, la plus creuse et la plus vide des pensées.

Spinoza le dit en propres termes :

* Bihique, part. 1. Propos. XLVIII, ou Scbol.

* Leiire à Otdenb,, tome ii, pag. 321. — Corop. De ta Hé/orme de VBntemdement, tome n, pag. 292.

^ Ethique, De l'Ame, Scliol. de la l'roimb. \LL\.

-* tbid.t Scliul. 1 (le la Pro|H>». XL.

INTRODUCTION. xxfii

« Plus reimtcnce est conçue généralement, plus elle est conçue confusément , et plus facilement elle peut être attribuée à un objet quelccmque. Au contraire , dès que nous concevons Texistence d'une façon plus particulière, nous la comprenons d'une façon plus distincte ^ »

Voilà Spinoza nominaliste. Conunent expliquer alors ce dédain de Texpérience , cette préférence donnée au raisonnement, cet usage des défmitions et des axiomes; enfin ce réalisme excessif et sans mesure qui plus tard lui fera retrancher aux âmes et aux corps toute existence distincte pour la transporter tout entière dans la pensée et dans retendue indéterminées, ces deux universaux réalisés, ces deux abstractions données comme la perfection de Texistence ?

Cette explication est très- simple : pour Spinoza il y a deux sortes d'expériences infiniment différentes Tune de Tautre : Texpérience ordinaire , Tintuition sensible; et puis ce genre sublime d'expérience qui n'atteint plus de vaines images, mais des idées , qui pénètre au delà des accidents et nous découvre les essences; c'est l'intuition intellectuelle.

Ici Spinoza devient réaliste, de nominaliste qu'il était tout à l'heure. A ses yeux , la pensée absolue et l'étendue absolue ne sont pas des universaux , des abstraits , mais des essences particulières et déterminées, saisies par une intuition claire et adéquate à son objet Et la Substance n'est point le fruit tardif d'une longue suite de généralisations; ce n'est point le dernier universel, le dernier abstrait; la Substance est saisie par une intuition absolument immédiate , la plus déterminée , la plus distincte , la plus adéquate de toutes.

De là l'importance que donne Spinoza aux définitions. Il les entend d'une façon toute platonicienne. La définition d'un oh-

* De la Réforme de V Entendement, tome ii, pag. 292.

xxTiii I?ITRODUCnON.

jet , dit-il , exprime ce qn*il y a en lui de fondamental, mn essence , son idée.

0 Une définition pour être parfaite devra expliquer Fessence inlime de la chose , de façon que toutes ses propriétés 8*en puissent déduire ^

» Or l'essence intime d'une chose , c'est son rapport à sa cause immédiate. »

Ces passages expliquent, ce nous semble, la eontradiction apparente du nominalisme de Spinoza et de son réalisme. Son nominalisme ne porte que sur les images confuses des sens , sur cette généralisation bâtarde , ouvrage de l'imagination et du hasard, et qui ne représente que le dernier degré de confusion des choses.

Au fond, il est réaliste pur :

« Il est , dit-il , absolument nécessaire de tirer toutes nos idées des choses physiques , c'est-à-dire des êtres réels , en allant suivant la série des causes d'un être réel à un autre être réel ; sans passer aux choses abstraites et universelles , ni pour en conclure rien de réel , ni pour les conclure de quelque être réel '. »

Mais de quels êtres physiques parle ici Spinoza ?

« Par la série des causes et des êtres réels, je n'entends point la série des choses particulières et changeantes, mais seulement la série des choses fixes et éternelles. »

Voici enfin un i)assagc qui unit et éclaircit tout :

« D*où il résulte que ces choses fixes et éternelles , quoique particulières , seront pour nous, à cause de leur présence dâos tout l'univers et de l'étendue de leur puissance , comme des

^ De la Ré/orme de V Entendement, tome ii, pag. 309. > /M., pag. 310.

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onÎTcrsaux, c'est-à-dire conimc les genres des définitions des choses particulières , et comme les causes immédiates de toutes choses *. »

Voilà les vrais universaux, non pas des abstractions logiques , mais des causes , des essences , et comme dit Platon , iesidieg.

Nous pouvons maintenant nous former une idée à peu près complète de la méthode de Spinoza : elle consiste, avant tout, à purifier son esprit de tout préjugé , de toute image sensible ; à réprouver par le raisonnement , qui est comme une préparation et un passage à des fonctions plus hautes , pour parvenir enfin à la contemplation des idées dans toute leur pureté ; les idées nous élèveront comme d'elles-mêmes à Tidée de l'objet le plus réel et le plus parfait, savoir, l'Être en soi et par soi. Le philosophe devra prendre possession de cette idée par une définition exacte, et y rattacher par des liens étroits le système entier des idées. C'est alors que l'esprit humain reproduira dans l'ordre de ses conceptions l'ordre même des choses, et que la science sera épuisée.

Spinoza tient en main l'idée fondamentale de sa philosophie, l'idée de l'Être infini et parfait , et il s'est donné une méthode infaillible à sei yeux pour en tirer la résolution de tous les problèmes. Que lui manque-t-il donc pour se mettre à l'œuvre ? Rien sans doute ; mais le scepticisme l'arrête et lui demande s'il ne craint pas de fonder la science sur une chimère, la chimère de l'Être parfait ? Toute sa philosophie va découler d'une idée première ; qui l'assure que cette idée est vraie ? Or,

* De la Réforme de V Entendement y tome ii, pag. 311.

XXX i^rmoDucTiox.

si elle irest pas vraie, sa philosciphio ne sera qu*uii tissu régulier d*ilk»ioii&

Il ne faut pas croire que Spinoza s*arrétc long-temps à dis* cuter cette dyection. Esprit vigoureux et plein de sève, ardent à la recherche du vrai, passionné pour les systèmes, profondément pénétré de la puissance de la raison , Spinoza ne pouvait avoir pour le scepticisme que de rindiiïérence ou du dédain.

« On ne peut pas parler de science avec un sceptique , mais seulement d'affaires*. »

/ « Le véritable r61e d*un sceptique , c*est d*être muet '. » / «Entre un sceptique et un automate, où est la différence ' ? »

Spinoza recherche ensuite très-sérieusement l'origine du scepticisme , et il résout la difficulté qu*il s*est proposée luimême au nom des sceptiques avec un bon sens et une profondeur également admirables.

L'origine du doute, c'est l'erreur, c'est la contradiction où

tombe la raison quand elle ne garde pas Tordre des idées «. On

commence par douter des choses qu'on avait admises ; puis, de

o proche en proche, on en vient à douter de tout, à douter de

la raison même.

Mais assigner la cause du doute , c*est donner le moyen delà détruit e. L'erreur n'est rien de positif et d'absolu ; elle naît de la confusion de nos idées, t Celui qui commencera par où il faut commencer, sans jamais passer un anneau de la chaîne qui unit les choses, n'aura jamais que des idées claires et distinctes, et il ne doutera jamais \ »

Je dis que cette solution rapide est très-profonde. QneUe est«

^ De la Rtforme de l'Entendement, tome ii, pag. 290

* IMd.

3 Ibid., pig. 791Ê \

« rhid., fiag. ass. 304.

lOTRODUCTfON. x\xi

en effet, la question entre le scepticisme et le dogmatisme? C*est, dira un sceptique, de savoir si la raison humaine est légitime ou non, problème insoluble pour le dogmatisme. Nullement ; car un sceptique n*est pas un sophiste ; il ne doute pas sans dire pourquoi. Or, qu'est-ce qui conduit un esprit sérieux à douter de la légitimité de la raison ? C'est qu'il la croit sujette à des contradictions nécessaires. Mais s'il est prouvé que la contradiction a sa source, non dans les idées, mais dans le défaut d'ordre dans les idées ; en d'autres termes , non dans la raison même, mais dans l'homme qui s'en sert mal , je demande si la racine du doute n'est pas détruite et le problème résolu? Quiconque a des idées claires et distinctes, formant une suite exacte et parfaite où la contradiction n'a pas de place, et cherche quelque chose au delà, est un sophiste ou un fou. C'est le cas de dire avec Spinoza : « Il ne faut point chercher des raisons pour les h sceptiques, mais des remèdes ; des remèdes contre la maladie / de l'opiniâtreté ^ » Spinoza n'est donc pas ébranlé, mais plutôt confirmé dans sa méthode par les arguments du scepticisme, et il conclut en la rappelant d'un seul trait :

tt Notre esprit , pour reproduire une image fidèle de la nature, doit donc déduire toutes ses idées de celle qui représente l'origine et la source de U nature entière, afin qu'elle devienne la source et l'origine de toutes nos idées ^. »

* De la Réforme de t Entendement, tome ii, pag. 303. ' Ibid.y pag. 288.

xxxn INTRODUCTION.

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