CHAPITRE VIII
ON FAIT VOIR QUE LE PENTATEUQUE ET LES LIVRES DE JOSUÉ , DES JUGES, DE RITH, DE SAMUEL ET DES ROIS NE SONT POINT AITIIEN- TIQUES. — ON EXAMINE ENSUITE s'iLS SONT l' OUVRAGE DE PLU- SIEURS OU d'un seul , ET QUEL EST CET UNIQUE ÉCRIVAIN.
Nous avons traité dans le précédent chapitre des principes sur lesquels repose la connaissance de l'Écriture , et il a été étaUi
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qu'une hisloire fidèle des livres saints est la base do tout le reste. Or celle histoire si nécessaire , les anciens Font entièrement négligée, ou du moins les témoignages et les écrits qu'ils ont pu nous transmettre à cet égard ont péri par l'injure du temps, laissant dans la connaissance de l'Écriture une lacune à jamais déplorable. On pourrait toutefois réparer jusqu'à un certain point cette perte , si les hommes qui ont recueilli l'héritage des anciens avaient su garder une juste mesure et transmettre à leurs successeurs , en toute sécurité, le peu qu'ils avaient entre 1^ mains, sans l'altérer par des additions indiscrètes ; mais il ont si bien fait, que Thistoire de l'Écriture est non-seulement restée imparfaite, mais qu'elle contient d'assez graves erreurs pour qu'il soit également impossible ou de s*y confier ou de la refaire. J'ai dessein cependant de reprendre la connaissance de l'Écriture Sainte par ses fondements, et plus encore , de dissiper les préjugés des théologiens sur cette matière. Certes, j'ai bien lieu de craindre que cette entreprise ne soit tardive; car les choses en sont venues au point que les hommes ne veulent plus qu'on les redresse; et ils s'attachent dune façon si opiniâtre aux opinions qu'une apparence trompeuse do religion leur a fait embrasser, que la raison ne peut plus faire valoir ses droits qu'auprès d'un très-petit nombre ; tant les préjugés ont étendu leur empire sur la masse des hommes. Voilà de grands ol)stecles au dessein que je me propose, mais je persiste à tenter l'épreuve, convaincu qu'il ne faut point désespérer d'un heureux succès.
Pour procéder avec ordre, j'examinerai d'abord les préjugés établis touchant les écrivains qui ont composé les livres saints; je commencerai par l'auteur du Pentateuque. On a cru généralement que cet auteur est Moïse. Les pharisiens défendaient si fermement cette opinion, qu'on n'y pouvait contredire sans être à leurs yeux hérétique , et c'est pourquoi Aben-Hezra , homme d'un libre génie et d'une érudition peu commune, qui a découvert le premier, à ma connaissance, le préjugé que je vais combattre, n'a pas osé dire ouvertement sa pensée , se bornant à l'indiquer en termes trèsobscurs. Pour moi, je vais dire nettement le fond de ma pensée et montrer clairement ce qu'il en est. Voici d'abord les paroles d'Aben-Hezra que je trouve dans son commentaire du Deutéro-
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nome : « Au delà du Jourdain,,., pourvu que tu enleniei h myslère des douze.,,. Moïse a écrit aussi la loi,,., et alors le Chananéeii était en ce pays, ,., ce qui sera manifesté sut la montagne de Dieu. . . . et voici son lit , son lit de fer..., alors tu eonnaitrtis la vérité. » Par ce peu de paroles, Âben-Hezra donne à entendre et en même temps il fait voir que ce n'est point Moïse qui a écrit le Pentateuqw, mais un écrivain Irès-poslérieur, et que le livre écrit par Moïse est tout autre que celui que nous avons. Pour établir oe point, il ob» serve premièrement : que la préface même du Deutèronome, ne peut avoir été écrite par Moïse, puisqu'il ne passa pas le Jourdain. En se* cond lieu : que le livre entier de Moïse fut écrit sur le drcuit d'un seul autel (voyez le Devdéronome^ chap. xxvtt ; et Joêué^ cbap. vitt, vers. 37, etc.], qui^ d'après la tradition des rabbins, n'était formé que de douze pierres , ce qui prouve clairement que ce livre avait bien moins d'étendue que n'en a le Pentateuque. C'est ainsi du màm que j'entends le mystère des douze, dont parle Âben-Hezra, à moiiH qu'il n'ait voulu faire allusion aux douase malédictions dont II est question au chapitre déjà cité du Deutérotiome, et peut-être noi» donner à penser qu'elles ne se trouvaient pas dans le livre de la loi, par la raison que Moïse ordonne aux lévites de lire au peuple, outre l'exposition de la loi, ces douze malédictions, pour les contraindre par la force du serment à l'obéissance. Peut-être au5si notre auteur avait-il dans Tesprit le dernier chapitre du Deutéronome où se trouve la mort de Moïse racontée en douze verseift. Mais il est inutile d'insister plus longuement sur ce passage particulier d'Aben-Hezra et sur les rêveries des autres commentateurs. Je viens à la troisième remarque de notre savant auteur, qui cite cet endroit du Deutéronome [chap. xxxî, vers. 6) : « i?f JfotV écrivit la loi ; » et en conclut que ces paroles ne peuvent être de Moïse, mais d'un autre écrivain qui raconte la vie et les écrits de Moïse. En quatrième lieu , il s'appuie du passage de la Gêné» (chap. XII, vers 6), où Thistorien, racontant le passage d'Abraham à travers le pays de Chanaan, ajoute que <r le Chananéen était alon en ce pays, » paroles qui marquent évidemment un autre état de choses pour le temps où écrit l'historien. D'où 11 suit que oe récit ne peut avoir été fait qu'après la mort de Moïse, à l'époque oùlo« Chananéens , chassés de leur pays , no possédaient plus ces con-
IréeB. Aben-Hezra insiste encore sur ce point : « Et le Chanar néen, » dit-il, « était alor$ en ce pays. Il y a apparence ijue Chchnaan (neveu de Noé) $ empara du pays des Chanariéem, possédé par un autre maître ; que si les choses jie sont pas ainsi t il y a là qudque mystère, et celui qui l'etitend doit s'abstenir, » Ce qui veut dire que si Chanaan s'empara de ces contrées, le sens du passage est alors que « lé Chananéen avait autrefois occupé le pays, » ce qui marque un autre état de choses , non pour le temps présent , mais pour le temps antérieur où le pays de Chanaan était au pouvoir d'une autre nation. Mais si Chanaan est le premier qui ait habité cette contrée (comme on peut le conclure de la Genèse, chap. x), il est clair en ce cas que le passage en question se rap* porte en effet au temps présent , c'est-à-dire à celui où parie l'écrivain ; et il s'ensuit alors que ce temps n'est pas celui de Moïse, puisqu'au temps de Moïse, les Chananéens possédaient encore leur pays. Voilà le mystère sur lequel Aben-Hezra reconi«mande de ne point s'expliquer. La cinquième remarque de notre auteur, c'es^ que la montagne de Moïse est appelée dans la Genève (chap. XXII, vers. 44) montagne de Dieu i, nom quelle n'a porté qu'après avoir été choisie pour la construction du temple ; or il e^t clair que ce choix n'était pas encore fait du temps de Moïse, puisqu'au lieu de marquer un lieu pour cet usage au nom du Seigneur , il prédit qu'un jour le Seigneur le désignera lui-môme et lui fera porter son nom. Aben-Hezra fait remarquer encore les paroles qui , dans le chapitre m du Deuiéronome , accompagnent l'histoire d'Og, roi de Basan : « De la défaite des géants >, il ne resta que le seul Og^ roi de Basan. Or son lit était un lit de fer^ le même sans doute qui est dans Rabat, inlle des enfants d' Amman, ei qui a neuf coudées de long, » etc. Cette parenthèse indique évidemment que Tauteur du livre a vécu long-temps après Moïse, car on ne s'exprime de la sorte que lorsqu'on raconte des événements d'une date très-ancienne, et qu'on cite en témoignage de la vérité de son récit les monuments du passé. Et sans aucun